
Que se racontaient les premiers Sapiens quand ils enterraient leurs morts ? La question semblait sans réponse, car les ossements ne parlent pas. Mais grâce à une nouvelle méthode d’étude des mythes qui emprunte beaucoup à la génétique, les chercheurs parviennent à reconstituer les croyances préhistoriques sur l’au-delà. C’est ainsi que l’historien et mythologue Julien d’Huy est parvenu à reconstruire une partie d’un des plus vieux mythes du monde : celui du voyage que l’âme est supposée entreprendre après la mort.
Il y a 32 000 ans, sur le site de Sungir (en Russie), des hommes de la préhistoire ont enterré un des leurs. Et pas n’importe comment. Le corps était couvert de près de 3 000 perles d’ivoire de mammouth, soigneusement cousues sur un vêtement disparu depuis longtemps. À ses côtés : des sagaies, des outils, des parures. Que cela signifiait-il ? L’explication la plus simple est que ces gens pensaient que le mort allait quelque part. Qu’il aurait donc besoin d’une tenue d’apparat et de ses outils et armes. Il y avait un « après ».
Cette idée qu’il existe une vie après la mort est universellement partagée dans l’histoire humaine. Dans la Bible, l’âme se détache du corps pour se diriger vers le paradis, l’enfer ou le purgatoire. Les Aborigènes australiens pensent eux aussi que l’âme quitte le corps après la mort pour mener sa vie propre – mais pour eux, il n’y a pas de jugement ni de rétribution. L’âme rôde quelque temps autour des vivants, puis rejoint le monde des ancêtres, ceux du « Temps du rêve ». Les exemples pourraient être cités à l’infini. Le plus frappant, c’est moins la diversité de ces croyances que leur structure commune : partout, l’âme survit au corps, partout, il y a un ailleurs.
Mais depuis quand ?
Pour le savoir, il faudrait pouvoir remonter très loin dans le temps et écouter les récits que les hommes de la préhistoire racontaient quand ils enterraient leurs morts. Les premières sépultures connues datent de – 100 000 ans. Dans certaines d’entre elles, le défunt est inhumé avec des offrandes, des outils, des armes, comme s’il devait partir pour rejoindre un autre monde. Mais les ossements ne parlent pas. Ils nous disent qu’on enterrait les disparus avec soin. Ils ne nous disent pas comment les vivants envisageaient la suite.
Malheureusement, les récits d’avant l’invention de l’écriture ne laissent pas de trace. Ils ont disparu à jamais… Du moins, c’est ce qu’on pensait jusqu’à récemment. Car, depuis peu, une nouvelle méthode permet de résoudre une partie d’une énigme qu’on croyait insoluble.
Cette méthode, c’est la « phylomythologie », méthode empruntée à la génétique. Elle permet de remonter le temps et de reconstituer les mythes de la préhistoire en comparant les éléments de récits recueillis sur toute la planète pour en retrouver les thèmes communs les plus ancestraux.
Le jeune historien français Julien d’Huy a appliqué cette méthode pour tenter de reconstituer les croyances préhistoriques sur la vie après la mort. De cette recherche nouvelle, il en a tiré un livre, L’aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l’au-delà, publié en 2023.
L’idée de départ est simple. Depuis le 19e siècle, des ethnographes ont recueilli des milliers de mythes auprès de tous les peuples de la planète – Amérindiens, Africains, peuples d’Asie, d’Europe, d’Océanie. Le chercheur russe Yuri Berezkin a ainsi constitué une gigantesque base de données à partir de plus de 6 000 ouvrages et articles. Ces récits ont été numérisés, catalogués, rendus comparables.
Julien D’Huy s’est alors inspiré d’une méthode venue de la biologie : la phylogénétique. En génétique, pour savoir si deux populations humaines sont apparentées, on compare leurs génomes – plus elles partagent de séquences communes, plus elles descendent d’un ancêtre commun. L’idée est de faire la même chose avec les mythes. Chaque récit est découpé en unités élémentaires, appelées « motifs » – un peu comme on séquence un génome en gènes. Deux mythes qui partagent plusieurs motifs identiques sont supposés apparentés : ils descendent probablement d’un récit plus ancien, aujourd’hui disparu, dont ils sont les héritiers déformés. Voilà le principe de la « phylomythologie » (ou paléomythologie).
En croisant un très grand nombre de mythes relatifs à la vie après la mort, notre historien a repéré quatre motifs très anciens, présents sur tous les continents. Quatre histoires que l’humanité semble se raconter depuis la nuit des temps.
Le voyage de l’âme
La première raconte qu’autrefois, les humains étaient immortels. Puis quelque chose a mal tourné. Selon une histoire répandue dans toute l’Afrique, la Lune avait chargé le lièvre d’un message rassurant à destination des humains : « Vous êtes comme moi – sitôt disparus, vous réapparaîtrez. » Mais le lièvre s’est trompé ou a menti (selon d’autres versions). Et depuis, les hommes sont mortels. Voilà d’ailleurs, dit-on, pourquoi les lièvres détalent dès qu’ils voient un humain : ils savent qu’ils ont fauté. Ailleurs, ce n’est pas une erreur, mais une faute – un péché originel, une transgression – qui a condamné l’humanité à la finitude. La forme varie, le fond reste le même : les humains n’ont pas toujours été mortels. Ils le sont devenus à la suite d’un événement stupide : une faute commise.
Le deuxième motif est peut-être le plus universellement partagé : l’idée que les humains sont composés d’un corps et d’une âme, et qu’à la mort, l’âme se sépare du corps pour entamer un voyage. On le retrouve chez les Aborigènes australiens comme dans la théologie chrétienne, dans les cosmologies amérindiennes comme dans les croyances sibériennes. Le corps retourne à la terre. L’âme, elle, part ailleurs.
Mais où va-t-elle ? Un troisième motif répond à cette question avec une précision étonnante : l’âme monte vers le ciel en empruntant la Voie lactée. Ce grand ruban d’étoiles que nous voyons encore la nuit – et que nos ancêtres voyaient bien mieux que nous, sans pollution lumineuse – était la route des morts. Ce motif se retrouve sur plusieurs continents, ce qui suggère qu’il est très ancien, antérieur aux grandes migrations de Sapiens hors d’Afrique.
Le quatrième motif est peut-être le plus troublant : le monde des morts et le monde des vivants ne sont pas hermétiquement séparés. Les âmes des défunts peuvent revenir rôder parmi nous. Et certains vivants – chamanes, héros, poètes – peuvent, dans des circonstances exceptionnelles, franchir la frontière en sens inverse. C’est le voyage d’Orphée, qui descend aux Enfers pour tenter de ramener Eurydice à la vie. Or ce mythe ne se limite pas à la Grèce antique. On en trouve une version quasi identique dans le Kojiki, le plus ancien recueil mythologique japonais. Et des variantes similaires existent en Afrique. Julien d’Huy estime que ce récit pourrait remonter à plus de 60 000 ans – une époque où Sapiens n’avait pas encore quitté le continent africain.
Le repérage de ces quatre motifs permet à Julien d’Huy de formuler cette hypothèse incroyable : les mythes de l’au-delà sont nés en Afrique, il y a plus de 100 000 ans, quand Sapiens vivait encore sur ce seul continent. Quand nos ancêtres ont quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde – l’Asie, l’Europe, l’Amérique, les îles d’Océanie –, ils n’ont pas seulement emporté leurs outils et leurs techniques, ils ont aussi emporté leurs histoires. Ces récits se sont diffusés, ramifiés, transformés au fil des millénaires et des migrations, tout en conservant un fonds commun que la phylomythologie permet aujourd’hui de reconstituer. Ce qui signifie, en somme, qu’en enterrant leurs morts à Sungir, le corps couvert de ses perles d’ivoire, les humains ne faisaient pas que pratiquer une coutume locale. Ils s’inscrivaient, sans le savoir, dans une tradition déjà très ancienne à leur époque. Une tradition née bien avant eux, quelque part en Afrique, et qui s’est propagée jusqu’à nous. La prochaine fois que vous lèverez les yeux vers la Voie lactée, souvenez-vous : il y a peut-être 100 000 ans que les humains imaginent que c’est par là que partent les morts.
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