Toumaï, Lucy et les grands singes

Croiser le regard d’un orang-outan, d’un gorille ou d’un chimpanzé est une expérience assez troublante. La ressemblance avec le regard d’un humain est frappante. Intuitivement, elle nous rappelle qu’ils font partie de la famille. Ils sont nos lointains cousins.

Les humains, les gorilles, les orangs-outans, les chimpanzés et les bonobos : ensemble nous formons une grande famille : celle des « hominidés [1]».

Nous possédons tous un ancêtre commun qui a vécu il y a 10 millions d’années environ[2]. Puis les descendants de cet ancêtre commun se sont séparés en plusieurs branches. La lignée humaine a suivi son propre chemin il y a environ 7 millions d’années. Comment ?

D’abord en adoptant la bipédie. Il arrive aux chimpanzés et aux gorilles de se déplacer sur leur deux jambes, mais c’est exceptionnel. Le premier hominidé à être complètement bipède – et donc inauguré la lignée humaine serait apparu vers sept millions d’années environ. En 2001, le paléoanthropologue Michel Brunet a annoncé avoir découvert ce premier spécimen entièrement bipède dans le désert tchadien. Ce fossile (un crâne assez déformé) a été baptisé Toumaï (espoir de vie en langue locale).  Son nom scientifique est moins Sahlenthropus thadensis. La nouvelle a fait le tour du monde. C’était la découverte du siècle, que dis-je du millénaire. « Il sera baptisé comme l’ancètre du millénaire ». A vrai dire, tous les spécialistes sont loin de partager cet avis. 25 ans plus tard, ils se disputent encore pour savoir si Toumaï était ou non entièrement bipède[3]. Mais comme il existe une fossile concurrent – Orrorin – daté de la même époque et qui semble aussi avoir été lui aussi bipède, cela conforte les spécialistes dans l’idée que la divergence entre lignée humaine et celle des autres hominidés date bien de cette époque : soit sept millions d’années.

 

Lucy et les australopithèques

Toumaï et Orrorin auraient donc été les précurseurs d’une belle descendance. Parmi leur descendants, il y a d’abord eu les australopithèques[4] dont les fossiles sont datés entre 5 millions à 3 millions d’années. La plus connue d’entre eux est Lucy. Elle a été trouvée  en 1974, au Kenya et baptisée du nom d’une chanson des Beatles que ses découvreurs écoutaient au moment de leur découverte. A  l’ époque Lucy était le squelette en meilleur état, 52 fragments d’os : un bout de crâne, une mâchoire, de colonne vertébrale, des bras, un bout de bassin : bref, de quoi reconstituer un corps, estimer sa taille (1 m 06, soit la  taille d’un enfant de maternelle) et sa  physionomie général.  état a fait la célébrité. Depuis, on a fait beaucoup mieux. Un squelette complet d’un australopithèque a été découvert en Afrique du sud : son nom little foot.

Que sait-on des australopithèques ? A part leur anatomie assez bien détaillée, force est d’admettre qu’on ne sait pas grand-chose. Que les australopithèques sont bipèdes,   les chercheurs en ont eu la confirmation en 1976, suite à la découverte émouvante, toujours au Kenya des traces de pas de trois australopithèques qui ont marché côte à côte. Le hasard a voulu que leurs empreintes ont été recouvertes de lave tout de suite après leur passage, et recouvertes par des chercheurs. Plus de trois millions plus tard. L’auteur trois millions d’années plus tard par la paléoanthropologue Mary Leakey. Cette chercheuse porte un nom célèbre dans le monde de la  préhistoire. Pour ses découvertes marquantes, mais aussi pour être l’épouse de Louis Leakey, qui était à l’époque un des grands pontes de la discipline. Ils sont aussi les parents de Richard Leakey, autre grand nom du domaine. En fait, dans la famille Leakey, presque tout le monde fait de la paléoanthropologie. Depuis des années 1960 on doit aux Leakey un grand nombre de découvertes ayant la région d’Afrique de l’Est. Au dernières nouvelles, c’est Louise Leakey, la petite-fille de Louis et Mary qui a repris les fouilles au Kenya.

Louis Leakey, le mâle dominant du clan Leakey, aurait bien aimé en savoir plus sur la vie et les mœurs de ces anciens hominidés. Mais comment faire parler des bouts de fossiles ? Sans doute, ces lointains ancêtres, vivaient à la manière des grands singes africains, mais à l’époque où Leakey et son équipe menaient leur fouilles on ignorait presque tout sur la vie sauvage des grands singes. Les gorilles étaient exibés dans les zoos (souvent en cage) et les chimpanzés étaient dressés pour faire des pitreries dans les cirques. [5]

 

Les anges de Leakey

Louis Leakey a donc créé une fondation de recherche pour encourager de jeunes chercheurs à aller observer les grands singes dans leur milieu naturel. Il a notamment missionné trois jeunes femmes pour ce travail particulier. La première, Jane Goodall a été envoyé en forêt de Gombe en Tanzanie où vivent des chimpanzés ; la deuxième Diane Fossey est partie étudier les gorilles des montagnes au Rwanda ; quand à la la troisième, la moins connue des trois, Biruté Galdikas, elle est partie en Indonésie, dans les forêts de Bornéo, pour y étudier les orang outans.

On a appelé ces jeunes femmes les « anges de Leakey ». Pourquoi avoir embauché de jeunes femmes et qui plus est, non diplômée, comme Jane Goodall pour faire ce travail ? «  Louis Leakey croyait que les femmes feraient de meilleures observatrices sur le terrain que les hommes » raconte Jane Goodall. A l’époque, il était admis par les mandarins de la science que, pour faire un travail ingrat de recueil de données, il fallait mieux employer des femmes : elles étaient plus minutieuses, patientes et rigoureuses. Aux hommes d’analyser ensuite les données pour en extraire les lois générales. C’est ainsi que la Nasa a embauché des femmes pour réaliser les tâches rébarbative de calculs de trajectoire, qu’à IBM on embauchait des femmes exécuté des tâches fastidieuses de programmation ou encore dans les laboratoires d’Astronomie ont embauchait des jeunes femmes pour faire le travail fastidieux de d’étoiles dans le ciel. Il se trouve que certaines de ces femmes sont allées bien au-delà de ce l’on attendait d’elles et ont révolutionné leur domaine [6].

Ce fut le cas pour Jane Goodall avec ses découvertes sur les chimpanzés. Elle a été la première à décrire la riche vie sociale d’une communauté de chimpanzés. Les nombreuses interactions entre adultes : les disputes, les réconciliations, les relations hiérarchiques et notamment de contrôle joué par le mâle dominant, assisté de quelques acolytes. C’est elle qui a découvert que les chimpanzés ne se nourrissaient pas uniquement de plantes mais chassaient et dévoraient l’occasion des petits singes. C’est elle qui fit cette découverte inattendue : les chimpanzés utilisent des outils : des  marteaux de pierres pour casser des noix ou des baguettes de bois effilées pour pêcher des termites. C’est elle encore a fait cette révélation macabre : les chimpanzés se tuent parfois entre eux. Lorsqu’un mâle étranger fait intrusion sur leur territoire.

Diane Fossey, elle, est partie observer les gorilles des forêts au Rwanda. A la différence des chimpanzés, les gorilles vivent dans des groupes restreints de quelques individus au plus : un mâle dominant entouré de quelques femelles et leurs petits. Les jeunes adolescents sont chassés du groupe quand ils deviennent adultes et turbulents. Pendant quelque temps ces jeunes vivent en bande avant que l’un d’entre deux se sentent assez fort pour venir se confronter à un chef de harem, le chasser et prendre sa place. Il arrive que comme chez les lions, ils tuent les petits présents : comme le font les lions et d’autres mammifères (des hippopotames et bien d’autres mammifères.

Les orang-outan, étudiés par Biruté Galdikas,  ont quant à eux un mode de vie encore différent. Ce sont des singes plus solitaires. Les grands mâles vivent à l’écart des femelles qui, elles, restent plusieurs années en compagnie de leurs petits. La naissance a lieu tous les sept ans en moyenne, leur taux de production est donc extrêmement bas. A la saison des amours des couples se forment : parfois ils ne durent que quelques jours, parfois quelques semaines, mais il arrive aussi qu’ils durent plusieurs mois. Biruté Galdikas a découvert aussi que les orang outans utilisent aussi des outils – rien d’extraordinaire – : ce sont des bâtons qui leur servent de cuillère à miel.

Il est remarquable de constater qu’à chaque espèce de primates correspond une vie sociale, assez différente. A l’époque on ne connaissait pas la vie des bonobos proche des chimpanzés qui est encore une autre formule : dans leur communauté coexistent des mâles et femmes, mais les femelles y jouent un rôle important, elles forment des coalitions entre elle, souvent sous la direction d’une femelle dominante qui leur permet de tenir en respect les mâles agressifs. Ils sont connus pour être très porté sur le sexe : leurs fréquentes copulation et autres position de de Kama sutra leur servant de réconciliation après une dispute.

Si on étend la comparaison à d’autres espèces, les gibbons par exemple, qui sont des « hominoïdes » : ils pratiquent une vie de couples très stables qui peut durer une vie entière, même si des cas d’adultères ont été observés.

Quel genre de vie avaient les australopithèques et anciens homo ? Celui de communautés multimâles multifemelles patriarcales comme les chimpanzés ou plutôt matriarcales comme les bonobos ? Vivaient-ils en harem comme les gorilles, en solitaire comme les orangs outangs ou en couples monogames comme les gibbons ?

Difficile de trancher[7].

Une chose est sûre, ils étaient, comme la plupart des êtres sensibles, communicatifs, sociables, joueurs, parfois très agressifs, parfois très protecteurs, toujours territoriaux, comme le sont la plupart des grands singes que nous ont fait découvrir, les anges de Leakey et les nouvelles générations de primatologues qui les ont suivis.

On dit qu’ils ont aussi que les grands singes possèdent des cultures qui leur sont propres. En 1999 Jane Goodall et une vingtaine de chercheurs ont cosigné un article retentissant dans la revue Nature, affirmant l’existence de « culture chimpanzé ». Par culture les primatologues entendaient le fait que les chimpanzés ne s’y prennent pas de la même façon selon les régions d’Afrique pour se saluer, casser leur noix, fabriquer leur lit de feuillage avant de s’endormir. Ces façons de faire relèveraient donc d’habitudes acquises et transmises au sein de communauté, donc de tradition culturelle.

Cet article invite à réfléchir sur ce que l’on entend par culture. S’il on entend par là le d’apprendre certaines choses (comme la façon de se nourrir, de consommer telle ou telle plantes, la façon de casser des noix avec des pierres ou de laver ses patates douce avant de les manger comme le font les macaques au japon), il ne fait aucun doute que les singes possèdent des cultures.

Mais le mot « culture » avait été employé jusque-là pour désigne des comportements propres aux humains : posséder un langage, fabriquer des lances, des arcs, des abris, faire la cuisine, se confectionner des vêtements, des bijoux des parures, organiser des cérémonies funéraires, pratiquer la magie, etc. alors force est de constater qu’il n’y rien de tel chez aucun primates. Et tout cet arsenal culturel n’était sans doute pas présent au temps de Toumaï et de Lucy.

Quand tout cela est apparu ? Récemment, avec l’espèce Sapiens ou bien avant H erectus ? C’est ce que nous verrons dans le prochain épisode.

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