« Nous autres, civilisations, savons que nous sommes mortelles ». La formule de Paul Valéry semble confirmée par l’histoire et sonne comme un avertissement pour notre civilisation. À moins que P. Valéry se soit trompé…
Que reste-t-il de Babylone ? Sa célèbre Tour de Babel, ses temples, ses palais et ses jardins suspendus firent partie des sept merveilles du monde. Il n’en reste plus rien, si ce n’est des briques enfouies dans les sables du désert.
Que reste-t-il de l’Égypte des Pharaons ? Quand Napoléon découvrit les Pyramides et le Sphinx, ils n’étaient plus que les fantômes d’un passé prestigieux. Les Mayas ? Eux aussi avaient construit des grandes cités et édifié des pyramides. Mais un millénaire plus tard, lors de leur redécouverte par les explorateurs venus d’Europe, les populations avaient abandonné les lieux depuis longtemps et les derniers vestiges étaient envahis par le manteau de la forêt tropicale.
L’ancienne cité d’Angkor présentait le même visage quand les Occidentaux l’ont découverte : des temples et des monuments envahis par une végétation luxuriante, des pierres enlacées d’énormes racines, des statues brisées, couvertes de mousse et jonchant le sol. Autour de ces ruines, la vie avait pourtant grouillé. Des centaines de milliers de gens avaient vécu là. Des grands rois qui se prenaient pour des dieux dirigeaient des armées qui se pensaient invincibles. Tous croyaient en leur éternité… et tous ont disparu. Combien d’autres empires et de civilisations ont subi le même sort ? Ce fut le cas de la Grèce antique, de Rome, des Hittites, des Assyriens, des Mycéniens, des Crétois, des Phéniciens, des Incas, des Aztèques, des Olmèques, des Toltèques et de bien d’autres encore… De l’histoire des empires et des civilisations anciennes, il ne reste qu’un champ de ruine.
De ce constat implacable on ne peut tirer qu’une leçon : les civilisations sont mortelles. « Tout empire périra » 1. Ce message du passé résonne comme un avertissement pour notre présent. Notre temps serait venu.
À moins que…
Ceux qui ont survécu
Les empires et les civilisations du passé ont-ils vraiment tous disparu ? Il existe pourtant des exceptions de taille. Tournons notre regard vers l’Asie.
En Chine, le premier empire a duré plus de deux millénaires. Le premier empereur Qin Shi Huang a unifié le pays en – 221 2. Depuis, plusieurs dynasties se sont succédé. L’empire du Milieu chinois a connu des moments de faste et de déclin. Plusieurs fois, l’empire s’étant scindé et morcelé, il s’est aussitôt réunifié. Les pouvoirs en place ont été renversés mais l’infrastructure étatique est toujours restée en place, assurant une certaine continuité à l’administration de l’empire. La civilisation chinoise s’est métamorphosée, mais elle n’est pas morte. La Chine actuelle est un curieux mélange de pouvoir communiste et d’économie capitaliste mais les bases de la civilisation – la langue, l’écriture, les frontières, l’administration – sont toujours là. L’empire chinois n’a cessé de se métamorphoser mais n’a pas disparu. 3.
Tournons-nous vers l’autre géant de l’Asie : l’Inde. La civilisation indienne a une longue histoire, qui remonte à plus de trois millénaires. Les bases de la religion hindoue et le système des castes remontent à l’Antiquité. Puis, les dynasties impériales se sont succédé pendant des siècles (Maurya, Gupta, Moghol). L’Inde a été envahie, dominée par les Mongoles, les Arabes, les Perses, les Britanniques, mais cela n’a pas empêché une certaine permanence de la civilisation. Jamais les villes n’ont été désertées, ni les monuments laissés à l’abandon. Des strates d’histoire se sont accumulées sans connaître d’effondrements.
Et que dire du Japon ? Le pays a été unifié au premier siècle de l’ère chrétienne par un grand roi (que les historiens hésitent à appeler empereur)4. À l’inverse de l’histoire européenne, le Japon a connu une monarchie absolue avant le Moyen Âge. Puis, le pays s’est fragmenté en fiefs. L’empereur a été privé de ses prérogatives au profit des samouraïs et de leurs chefs : le Shogun. Mais l’institution impériale est toujours restée en place. Le pays a connu des guerres et des invasions, mais l’unité du pays n’a jamais été remise en cause. La capitale s’est déplacée plusieurs fois en 1500 ans, mais rien qui ne ressemble à un effondrement civilisationnel.
En résumé : la Chine, l’Inde et Japon ont vu défilé des royaumes, des conquérants, des dynasties impériales. Ils ont connu des périodes florissantes, d’autres de déclin, mais ni effondrement, ni disparition.
Une première conclusion s’impose : toutes les civilisations et tous les empires ne meurent pas. La thèse pessimiste d’Oswald Spengler, sur le cycle des civilisations condamnées à naître, croître et mourir comme un organisme vivant, ne vaut pas partout. Il est des civilisations qui parviennent à traverser les siècles et les millénaires en se régénérant et en se métamorphosant.
Voyons maintenant ce qu’il en est des civilisations de l’« ancien monde » et du « nouveau monde » : l’empire babylonien, l’Égypte antique, l’ancienne civilisation grecque et romaine, les Mayas, les Incas, les Aztèques : toutes ces civilisations ont bien disparu, n’est-ce pas ? Disparues, sans doute. Mais effondrées, c’est autre chose. Et la différence n’est pas négligeable, comme on va le voir.
En route pour Babylone
Le premier grand foyer de civilisations est apparu en Mésopotamie, vers 3500 avant J.-C. Dans ce territoire qui correspond à l’Irak actuel, émergent des cités États dont la plus fameuse d’entre elles, ayant pour capitale Babylone. L’empire Babylonien connaît son premier apogée au temps du grand roi Hammourabi. La ville a ses palais, ses temples, et sa fameuse tour : la Tour de Babel. Mais ce premier empire est éphémère.
Avec les successeurs d’Hammourabi, l’empire décline. En 1595 avant J.-C., Babylone est conquise et saccagée par les redoutables armées hittites venues du nord.
Puis, durant presque un millénaire, Babylone est sous la coupe successive des Assyriens et des Chaldéens qui se disputent le trône. Mais si l’empire est défait, la cité de Babylone reste un grand centre économique, au carrefour des commerces, un centre politique et culturel très rayonnant. C’est à partir de Babylone qu’un nouvel empire se reconstitue et reconquiert tout le Moyen-Orient. Le grand roi Nabuchodonosor y fait bâtir ses palais et ses fameux « jardins suspendus ». C’est cette Babylone qui est présentée dans la Bible comme « la grande ville qui règne sur les rois de la Terre » et qui est aussi la « grande prostituée ». Mais la gloire est de nouveau de courte durée.
La succession de Nabuchodonosor donne lieu à des querelles de palais, suivies de rébellions. C’est une proie facile pour Cyrus I, grand roi des Perses qui s’empare de Babylone sans combat en 539 avant J.-C. Babylone, vaincue et dominée par l’empire Perse, n’est pourtant pas écrasée. Durant les siècles suivants, la cité reste un carrefour commercial ainsi qu’un centre politique et culturel important. La marginalisation de Babylone, au profit des capitales voisines, a été très progressive. Au 3e siècle, le temple est encore ouvert et des foires régionales y ont lieu. Au 5e siècle, Babylone est une bourgade puis un village et enfin une ville fantôme. Les palais et les temples, construits en briques, tombent en ruine et vont finir par disparaître totalement sous le sable. Quand les armées arabes s’emparent de la région, Babylone n’est plus qu’une légende.
Entre son apogée au temps de Nabuchodonosor (-625) et la disparition totale de Babylone, il s’écoule plus de mille ans ! La civilisation babylonienne a bien été engloutie, mais ne s’est jamais effondrée.
Des pyramides au phare d’Alexandrie, le long déclin de l’Égypte
Voyons ce qu’il s’est passé dans l’Égypte voisine, l’empire jumeau de Babylone. Au cours des trois millénaires de l’époque pharaonique, le pays connaît des phases d’unité et de fragmentation, des périodes d’expansion impériale et de reflux bien connues des historiens (qui les divisent en périodes intermédiaires). Après la période florissante et conquérante du nouvel empire (celle de Ramsès), l’Égypte entre dans une très longue période de déclin : la basse époque. Durant un millénaire, elle est marquée par les dominations étrangères (les Assyriens, les Perses, puis les Grecs et les Romains). Ses généraux fondent une nouvelle dynastie (les Ptolémées) qui règne avant que le pays ne soit livré aux Romains, lors du célèbre acte final entre Cléopâtre et César.
Mais ne considérer ce long millénaire que comme un long déclin, c’est oublier que l’Égypte reste encore, même après la conquête romaine, un foyer économique et culturel majeur. Alexandrie est une ville florissante (la deuxième mégapole après Rome) et sa fameuse bibliothèque demeure un centre scientifique et philosophique important de l’Antiquité pendant plusieurs siècles. Si le temps des pyramides et des hiéroglyphes est révolu depuis longtemps, l’Égypte continue à porter en son sein des foyers très actifs. Au fil des générations, l’ancien empire se transforme en puissance de seconde zone. Mais aucune génération d’Égyptiens n’assiste de son vivant à un effondrement.
Ni Babylone, ni l’Égypte ne se sont effondrés. Ces civilisations se sont plutôt « dissoutes » en un millénaire. Ce qui n’est pas rien car cela signifie qu’aucune génération n’a assisté à un cataclysme général (entrecoupé de traumatismes). Rome est certes saccagé par les Barbares mais, comme Paris occupé par les Nazis ou Londres bombardé, c’est un choc, mais pas un effondrement de leur civilisation.
Une diversité de trajectoires
Revenons maintenant à notre question de départ : comment meurent les empires ? En comparant une dizaine des plus grands empires ou civilisations anciennes, force est de constater la diversité des trajectoires. L’Asie, on l’a vu, offre trois cas d’empires qui n’ont tout simplement pas disparu. Parmi les civilisations disparues, aucune ne s’est brusquement effondrée dans un processus cataclysmique. Leur déclin a pris des siècles (et parfois des millénaires pour Babylone et l’empire égyptien). Ce qui veut dire que les générations qui se sont succédé n’ont jamais été confrontées à une apocalypse. En élargissant l’échantillon, on peut trouver des cas d’effondrement brutal réel. Ce fut le cas pour Carthage, l’empire Aztèque ou l’empire Inca. Carthage a été détruite par une guerre d’extermination menée par Rome. L’empire aztèque et l’empire Inca ont été décimés en quelques années par les armées espagnoles de Cortès et de Pizarro. Ce sont donc des guerres de conquête exterminatrices et non l’épuisement des ressources ou la destruction de l’environnement qui sont la cause de leur effondrement.
Entre ces cas de figure extrêmes – l’effondrement des uns et la survie des autres – on trouvera des cas de figure intermédiaires. Angkor, par exemple. L’empire perse a connu des phases de déclin et de renouveau. La diversité des trajectoires suffit à contredire la thèse que tout empire périra forcément ou que les civilisations sont mortelles.
Pour une histoire comparée
L’histoire comparée des empires reste à faire. Depuis quelques années, des travaux vont dans ce sens. C’est la condition sine qua non pour sortir des fausses vérités, des idées reçues et des lectures sélectives de l’histoire. •
La chute de Rome a-t-elle vraiment eu lieu ?
« La chute de Rome » est la question historique par excellence : elle fait couler beaucoup d’encre depuis le livre d’Edward Gibbons, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain (1776).
Pendant longtemps, il était admis que Rome s’effondre brusquement au 5e siècle. On situait sa chute en 476 avec l’abdication du dernier empereur, ou bien dès 410 avec le sac de Rome par les Barbares. Quoi qu’il en soit, cet événement traumatique scelle une longue période de déclin d’un empire qui a régné pendant mille ans. Mais il existe des thèses multiples à ce sujet. On a d’abord invoqué les invasions barbares (Goths, Wisigoths, Ostrogoths, Vandales, Lombards, Francs, etc.).
Puis, l’accent a été mis sur des facteurs internes comme une crise financière liée à l’entretien d’une armée pléthorique ou la décadence morale des élites. Récemment, la thèse du climat et des épidémies a été mise en avant (Comment l’empire romain s’est effondré, Kyle Harper, 2017).
Il y a un demi-siècle, pourtant, un grand historien a émis des doutes. Et si l’empire romain ne s’était pas effondré ? Selon André-Irénée Marrou, il n’y a pas eu de rupture entre l’Antiquité romaine et le Moyen Âge, mais plutôt une longue phase de transition qu’il a proposé de rebaptiser « Antiquité tar dive ». Un jeune historien irlandais, Peter Brown, lui a emboîté le pas. Après tout, pourquoi parler d’effondrement ? Byzance, la partie orientale de l’empire romain, survit 1000 ans à l’empire d’Occident. Et les données archéologiques montrent que l’économie ne s’est pas si mal portée dans certaines régions. Seul peut-être le système politique s’est désagrégé en Europe de l’Ouest.
Depuis quelques années, certains historiens (notamment Bryan Ward-Perkins et Peter Heather) réhabilitent la thèse de l’effondrement. Les données archéologiques montrent des villes qui se vident, des économies qui se rétractent, des régions durablement dévastées. •
Mots-clés
• Empire
Il n’existe pas de définition canonique de l’empire mais on s’accorde sur un sens général. Un empire est un État (ou une unité politique) qui étend son territoire par conquêtes et assujettit d’autres pays. L’empire romain en est le prototype : il commence à Rome pour s’étendre à toute l’Italie, puis au bassin méditerranéen. Quand l’empire stabilise ses frontières et se dote d’une administration unifiée, il devient un État.
• Civilisation
Le mot est polysémique. Au sens anthropologique, il suppose une unité culturelle sans forcément qu’elle s’accompagne d’une unité politique (on parle de la civilisation d’Afrique noire, de la civilisation islamique, ou de la civilisation chrétienne). Pour les historiens, il suppose cependant un centre étatique, un territoire et une dynamique d’expansion. En ce sens, il rejoint l’idée d’empire.
• Oswald Spengler
Le penseur allemand Oswald Spengler (1880-1936) envisage l’histoire humaine comme une succession de civilisations au destin implacable : naissance, maturité et mort. À l’origine des grandes civilisations, il y a un souffle, une âme et un génie créateur. Mais ce souffle initial finit par s’épuiser, annonçant le déclin et la fin prochaine.
Dans les années 1920, Oswald Spengler – auteur pessimiste et conservateur – voit dans l’avènement de la société de masse et de la technologie le signe irrévocable d’un Déclin de l’Occident, titre d’un de ses ouvrages (2 vols., 1918-1922).
Notes
- Titre de l’ouvrage de Jean-Baptiste Duroselle (1981). [↩]
- La civilisation chinoise – l’État, l’écriture, le taoïsme – est plus vieille encore. [↩]
- « Les neuf vies de l’empire chinois » Daniel Elisseff, in La Fin des empires, sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, Perrin, 2016. [↩]
- Il est plus juste de l’appeler le « tenno » qu’on pourrait traduire par « souverain » ou « grand roi ». [↩]
À lire aussi dans ce dossier
Un microbe peut-il tuer une civilisation ?
Empire. L’éternel retour des empires



