La douleur est inévitable ; la souffrance est optionnelle. Cet aphorisme, Haruki Murakami a fait le sien, et il se le répète mentalement quand il court 1. L’écrivain japonais est un coureur de fond émérite, plus de 20 marathons à son actif ! Il a même couru un trail de 100 km 1996. Durant les moment les plus éprouvants, il raconte qu’il faire appel à une technique mentale de neutralisation de la douleur. Certes, la douleur est là, il ne peut complèemet l’ignorer. Mais il peut limiter son emprise en ignorant délibérément de lui accorder de l’importance. Il se détache alors de sa propre enveloppe humaine en se répète mentalement : « Je ne suis pas un être humain. Je suis une machine. Et une machine ne ressent rien. Elle avance, c’est tout ». Cette approche robotique lui permet de neutraliser les plaintes de son corps en se focalisant uniquement sur l’action mécanique de la foulée. Il devient étranger à lui même, comme si ce corps n’était pas tout à fait le sien. La douleur ne s’efface pas mais devient moins pénible.
Les deux flèches
La tradition bouddhiste a illustré la distinction entre douleur et souffrance par une image célèbre, celle des deux flèches. Lorsque vous êtes malade ou blessé, la douleur vous atteint : vous avez mal au genou ou au ventre. C’est la première flèche. Mais une seconde la suit, faite de toutes les réactions qui s’engouffrent dans son sillage. Il y a d’abord la crispation face à la vague de douleur, puis la peur (« Est-ce grave ? ») et l’apitoiement (« Je vais rester diminué »). La première flèche vient du corps. La seconde c’est nous qui la tirons..
Les bouddhistes ont mis au point des techniques mentales visant, non à supprimer la première flèche, la douleur, mais à éviter la seconde : la souffrance.
Observer. La première technique s’appelle sati en pali, un mot que l’on traduit par « attention » ou « pleine conscience ». Plutôt que de se laisser submerger par l’impression subjective (« ça fait très mal »), on cherche à la décrire de l’extérieur : « quelque chose se passe dans mon genou », « cette sensation est brûlante, comme de l’eau bouillante », « elle augmente, puis reflue un peu ». Il s’agit de séparer la sensation physique de la réaction émotionnelle qui s’y greffe.
Accueillir. La deuxième technique consiste à admettre la douleur plutôt qu’à lutter contre elle. Face au mal, le réflexe est de résister. La lutte est vaine et épuisante. Mieux vaut accepter sa présence et l’endurer comme quelque chose qu’on ne peut empêcher, sans espérer de soulagement immédiat. Cette attitude, qui fut celle des stoïciens est le deuxième rempart contre la souffrance.
Laisser passer. L’impermanence (anicca) est une autre notion essentielle du bouddhisme. La douleur n’est pas un bloc : elle se déplace, s’intensifie, s’apaise, revient par vagues. On peut apprendre à observer ces variations et les réactions qu’elles suscitent (crispation, impatience, envie de fuir), pour remettre les sensations àleurs juste place. Les douleurs les plus i ntenses sont aussi les plus éphémères.
Relâcher. Une dernière technique vise à relâcher la résistance du corps. La douleur provoque des réactions physiques qui l’aggravent : on contracte les muscles, on bloque sa respiration, on serre les mâchoires, on se raidit. Il s’agit de repérer ces tensions et de les relâcher doucement : desserrer la mâchoire, laisser les épaules retomber, laisser le souffle retrouver son rythme naturel.
Le détournement d’attention
Il existe une autre manière d’atténuer la douleur et d’éviter la souffrance : détourner l’attention. Dans les services de pédiatrie, les soignants utilisent un moyen tout simple, un dessin animé, pour apaiser la douleur et l’anxiété des enfants pendant un soin douloureux comme une prise de sang ou la pose d’un cathéter.
Regarder la douleur en face ou détourner les yeux : les deux voies sont complémentaires Elles visent pourtant la même cible : éviter la seconde flèche : celle que nous tirons nous-mêmes. A la fin des années 1970, le médecin Jon Kabat-Zinn a fait entrer la méditation bouddhiste, sous le nom de médication de pleine conscience à l’hôpital du Massachusetts pour soulager des patients souffrant de douleurs chroniques. Quatre siècles plus tôt, Montaigne, qui était tourmenté par ses calculs rénaux, avait déjà presque tout dit en une phrase : « Qui craint de souffrir, il souffre déjà de ce qu’il craint. »
Notes
- Autoportrait de l’auteur en coureur de fond[↩]




C’est un excellent billet, comme d’habitude, mais qui n’aborde pas la question du masochisme, de la recherche de la douleur et de la souffrance. Pourtant de grands penseur comme Pascal ont recherché une douleur permanente en portant un vêtement conçu à cet effet. Le christianisme a fait de la souffrance librement recherchée une vertu. La souffrance du Christ en croix a une vertu salvatrice pour l’humanité entière comme la souffrance individuelle assure le salut des martyres . On est loin du boudhisme et de la philosophie grecque.
Bonne remarque (comme toujours !). Evidemment la réduction de la souffarnce ne s’adresse pas aux masochistes, mystiques,, ascètes et autres adeptes de la mortification
Cher Humanologue,
je me souviens avoir franchi une étape déterminante quand j’avais 7 ans: je rentrais à la maison sous la pluie qui venait d’éclater, c’était pourtant l’été. Je me mets à courir pour éviter d’être mouillée, ce qui ne changeait rien à la situation, mais semblait contribuer à me mouiller plus encore. J’ai pensé que je combinais deux inconforts, celui de devoir courir et celui d’être mouillée. J’ai poursuivi mon chemin tranquillement. La pluie ne faisait que me tremper, prétendre l’éviter me contraignait à courir, même mouillée. Je ne savais pas avoir appris une distinction fondamentale. Plusieurs années après, j’ai enseigné la physiologie de la douleur qui me parlait que des neurones qui la détectaient et la codaient. Depuis, je me demande pourquoi l’enseignement de cette questions si importante s’était arrêtée si longtemps à cette première étape. J’ai gardé les manuels de physiologie (depuis 1968) pour voir ce qui leur a permis d’éviter si longtemps de comprendre cette distinction. Mais j’ai gardé la liberté d’oser marcher sans chapeau quand il pleut.
Cordialement,
Françoise Schenk
merci Françoise pour ce joli témoignange
Je découvre enfin ce site! Avec grande délectation! Merci! Une belle perspective pour ma fin d’année ! Bonne continuation!
Mélanie