Douleur. Vers la fin de la souffrance ?

Nos ancêtres ont eu mal, souvent très mal. Nous l’avons oublié, mais la souffrance physique était omniprésente dans le passé. Sans antalgiques pour la calmer, sans anesthésiant pour opérer, sans antibiotiques pour combattre les infections, les gens devaient affronter stoïquement des douleurs parfois aiguës, parfois lancinantes : mal de ventre, mal de dents, mal de tête, mal de dos, sciatique, lumbago, goutte, accouchement.

Les blessures et les douleurs étaient monnaie courante à une époque où le travail physique dominait. Aux blessures et mutilations du travail, s’ajoutaient celles provoquées par les guerres ou encore celles des coups reçus à une époque où les châtiments corporels étaient la norme.

Les traitements eux-mêmes pouvaient relever de la torture. Le chirurgien ou l’arracheur de dents opéraient à vif. C’était nécessaire : le philosophe romain Celse a écrit que « Le chirurgien doit rester sourd aux cris de son patient ».

Depuis l’Antiquité, toute sorte de substances étaient utilisées pour calmer la douleur : à commencer par le vin, un des premiers remèdes universels ! On a eu recours aux drogues bien sûr, même si leur utilisation n’était pas que médicinale. L’usage de l’opium, issu du pavot, est attesté dès 3 200 avant J.-C. Les Incas utilisaient la cocaïne (issue de la feuille de coca) en 3 000 avant J.-C. En 2 800 avant J.-C. en Chine, on trouve dans l’herbier médicinal de l’empereur Chen Nong plus de 300 plantes analgésiques dont le cannabis.

Au Moyen Âge, l’Église expliquait que la douleur était une épreuve envoyée de là-haut. Dieu, était-il écrit dans la Bible, a condamné Ève et toutes ses descendantes à « enfanter dans la douleur ». Mais, de punition, la souffrance peut aussi se muer en bénédiction. Impuissants devant les douleurs d’un malade, on rappelait les souffrances que le Christ avait endurées sur la croix. Les mater dolorosa (vierges de la douleur) offraient des images identificatoires à ceux qui souffrent. La douleur pouvait même être rédemptrice, au point que certains n’hésitent pas à s’autoflageller ou à porter le cilice.

Le combat contre le mal

Il faut attendre le 18e siècle, l’âge des Lumières, pour que l’usage des opiacés (dérivés de l’opium) commence à être massivement utilisé comme traitement antidouleur. Contre la syphilis par exemple, qui se répand en Europe et est décrite comme très douloureuse.

À partir du 19e siècle, la pharmacie fait enfin de gros progrès. Les chimistes découvrent des anesthésiques : le chloroforme, l’éther, l’aspirine, la morphine (baptisée en référence à Morphée, déesse du sommeil). En 1878, la première synthèse du paracétamol est réalisée. En 1898, la synthèse de l’héroïne va permettre son utilisation comme médicament contre la toux… avant que son usage médical soit abandonné. Le jeune Freud a découvert les vertus de la cocaïne pour soulager les douleurs locales (lui-même s’en administre contre ses problèmes gastriques et finira par devenir cocaïnomane). Le chirurgien William Halsted (1852-1922), un des pères de la chirurgie moderne a mis au point de nouveaux anesthésiques locaux : novocaïne et procaïne, moins dangereux que la cocaïne. Ce bienfaiteur de l’humanité a introduit aussi les gants en caoutchouc en salle de chirurgie : par amour, paraît-il, pour son assistante et future femme qui souffrait d’un eczéma aux mains dû à l’usage répété des désinfectants.

Une nouvelle étape dans le traitement dans la douleur date des années 1990. Un véritable changement dans les pratiques médicales consiste à prendre en compte la douleur du patient. Jusque-là, seul le soignant estimait le degré de douleur supportable par le patient. Les plus anciens se rappellent tous que les dentistes ne faisaient pas systématiquement de piqûre anesthésiante avant d’intervenir sur une carie. Désormais, la douleur est prise en compte et systématiquement combattue. Et les cris et les râles ont quasiment disparu des couloirs d’hôpitaux. Des échelles d’évaluation permettent d’apprécier l’intensité de la douleur d’un patient. Des centres spécialisés sur la douleur se sont multipliés pour venir notamment en aide à ceux qui souffrent de neuropathies. La douleur a ainsi progressivement été refoulée de notre vie quotidienne. C’est une révolution invisible qui mérite d’être soulignée, tant elle a empoisonné la vie de nos anciens.

Une vie sans douleur est-elle possible ?

Mais jusqu’à quel point la douleur pourrait-elle être éradiquée ? Une vie sans douleur serait-elle possible ?

Réponse : éliminer totalement la douleur serait techniquement possible, mais ce serait la pire chose qui peut nous arriver. À vrai dire, ne plus ressentir la douleur serait une malédiction.

L’« insensibilité congénitale à la douleur » est une maladie très rare qui se révèle être un lourd handicap. En mangeant, une personne atteinte de cette maladie, peut se mordre la langue et la couper sans même s’en rendre compte. Il peut se brûler gravement sans même retirer la main du feu. Il peut souffrir d’une grave infection sans se plaindre. De fait, les personnes atteintes de cette maladie rare, sont abîmées de toutes parts. Il existe une maladie voisine : « l’asymbolie douloureuse », encore appelée « syndrome de l’homme sans douleur ». Dans ce cas, le patient ne réagit pas correctement face à la menace. Une scie électrique se rapproche de sa main : il ne pense pas à la retirer. Il n’a pas de réaction d’aversion en voyant un homme se faire torturer. Il n’éprouve rien à la vue d’un fakir en train de s’enfoncer une aiguille dans le ventre.

Ces cas, bien que rarissimes, nous enseignent ceci : la douleur est utile. Sans douleur, nous serions incapables de ressentir les atteintes à notre organisme et d’y réagir de façon adaptée. L’absence de douleur montre, en négatif, son rôle adaptatif : alerter le cerveau pour qu’il déclenche aussitôt des réactions de défense.•

Pourquoi on jure quand on se cogne ?

Parce que le juron aurait un effet antidouleur ! C’est ce qu’a confirmé Richard Stephens (Université de Keele, en Grande-Bretagne) par une série d’expériences ingénieuses. Par exemple, deux groupes de personnes doivent tenir le plus longtemps possible les mains dans un bac d’eau glacée. Ceux qui ont le droit de jurer tiennent plus longtemps que ceux à qui il est interdit de dire des gros mots.

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