Bien sûr, mes enfants et petits-enfants prolongeront à leur manière mon existence, tout comme je prolonge celle de mes ancêtres disparus. On laisse derrière soi un mélange de gènes, de valeurs et de modèle de vie dont il est bien difficile de mesurer l’importance respective.
Il y a ensuite quelques biens. Mes héritiers devront se partager l’« héritage » : la maison, les meubles, l’argent sur les comptes. Comme il se doit, cela se fera devant notaire.
Mais il restera à distribuer tous ces objets qui m’entourent et me sont chers : que va devenir ma bibliothèque ? Mes livres, trop nombreux, seront forcément dispersés. Mes objets fétiches ? Les bibelots qui ornent mon bureau, ma collection de billes, mes statuettes d’animaux. De mon père, il me reste une paire de lunettes, une montre, une pipe, et une médaille du travail, une carte d’identité. C’est tout.
Tout cela finira sans doute dans des cartons, entreposés à la cave ou au grenier : ce purgatoire des objets qui, dans les générations suivantes, finiront à la décharge publique ou, au mieux, sur les étals d’un vide-grenier (ce qui n’est pas si mal).
Que vont devenir mes écrits ? Les quelques livres, les centaines d’articles, la collection de L’Humanologue, etc. Je ne nourris pas le mythe de l’œuvre immortelle (Dieu m’en garde !) et je n’ai pas la vanité de féconder l’humanité future de mes idées de génie. Mes écrits seront donc progressivement engloutis sous l’avalanche des livres, articles, mémoires qui s’accumulent dans des bibliothèques publiques de plus en plus numérisées. Elles forment un immense océan de plus en plus étendu et profond. Chaque œuvre (sauf rare exception) y est peu à peu engloutie et rejoint des abysses de plus en plus sombres. Quant à mes carnets de notes et mes disques durs, ils deviendront vite illisibles : j’ai moi-même du mal à relire mon écriture et les disquettes sur lesquelles on enregistrait nos premiers textes informatiques sont promises à l’obsolescence.
Les souvenirs ? Mes parents et grand-parents, morts il y a plus de trente ans, continuent de me hanter sous la forme de flashs de pensées. Chacun d’entre nous reçoit régulièrement la visite inopinée d’un père ou d’une grand-mère disparus. À mon tour, je vais donc me rappeler au bon souvenir de mes enfants et petits-enfants comme un fantôme furtif. Puis, les générations passant, mon souvenir s’effacera à jamais.
Il ne restera alors que des photos dans des albums et un nom sur des registres d’état civil.
Chacun transmet aussi ses gènes aux générations successives et, avec eux, quelques ressemblances : un visage, une personnalité. Mélangés à d’autres, ils font partie d’une chaîne de transmission dont on n’a pas toujours conscience.
Finalement, on ne maîtrise pas grand-chose dans cette transmission. Certains écrivent leur testament pour contrôler leur succession. D’autres écrivent leurs mémoires en espérant laisser des traces plus durables de leur vie. Mais écrire ses mémoires est une entreprise difficile réservée à une petite élite.
Je me dis que chacun devrait pouvoir se confectionner un « coffret à souvenirs », une forme de testament bien différent de celui déposé chez le notaire. Il contiendrait quelques photos (ou vidéos). Quelques dates clés qui ont jalonné notre vie – une sorte de CV post-mortem –, quelques souvenirs marquants, quelques lieux fréquentés, les noms et visages des êtres aimés. Juste quelques traces, qui permettraient à ceux qui suivent de connaître celles et ceux qui les ont précédés et quelles vies ils ont eues.
N’ayant pas de grandes leçons de vie à transmettre, (je trouve ça pompeux et parfaitement inutile), je me contenterais donc de ce petit coffret à souvenirs. •
Le « paléophone » : entendre les voix disparues
Charles Cros était à la fois poète et inventeur. Comme inventeur, il a participé à la conception du phonographe. Comme celle de la photographie (et plus tard du cinématographe), l’invention du phonographe n’est pas l’œuvre d’un seul. À l’époque, beaucoup d’inventeurs imaginaient la façon de graver le son et le reproduire. Thomas Edison envisageait un usage pratique : son phonographe devait servir à enregistrer les courriers sonores, remplaçant les lettres. L’inventeur américain ne croyait pas vraiment au succès d’un de ses concurrents, l’allemand Émile Berliner, qui voyait en son gramophone un excellent moyen de diffuser de la musique à domicile. C’est lui qui a remporté le marché.
Le français Charles Cros avait conçu, de son côté, un projet de phonographe qui devait être à la voix ce que la photographie était pour le visage : un moyen d’enregistrer et de réentendre les voix du passé, celles des poètes ou de parents disparus. L’un de ses admirateurs avait baptisé « paléophone » ce nouveau moyen de figer dans le temps et de faire revivre à loisir la voix des morts.
Charles Cros fut un touche-à-tout de génie. Excellent dessinateur, passionné par les langues anciennes (il apprit à l’adolescence l’hébreu, et plus tard le sanskrit). Également physicien et chimiste, il a découvert le premier le procédé de la photographie en couleurs.
Ami de Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, il fut aussi poète. Ses poèmes sont restés ignorés de son temps mais seront redécouverts cinquante ans plus tard par les surréalistes.
« J’ai tout touché : le feu, les femmes, et les pommes ;
J’ai tout senti : l’hiver, le printemps et l’été ;
J’ai tout trouvé, nul mur ne m’ayant arrêté.
Mais Chance, dis-moi donc de quel nom tu te nommes ?
(…)
Je m’étonne, valant bien les rois, les évêques,
Les colonels et les receveurs généraux
De n’avoir pas de l’eau, du soleil, des pastèques »
« Je sais faire des vers perpétuels », Le Collier de griffes, Charles Cros (1848-1888).
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Faut pas dramatiser. Ce n’est pas la boîte qui compte mais son contenu.
Rares sont les témoignages du passé mais eux seuls permettent (merci les prêtres) de se faire une idée de la vie quotidienne, par exemple l’entrée des loups dans Paris, poussés par la faim. Cet évènement se produit assez régulièrement au 14 eme siècle.
Il est à la fois divertissant et instructif d’apprendre qu’on pouvait se faire bouffer au niveau de la Porte Saint Denis. Nos obsessions sécuritaires contemporaines s’en trouvent quelque peu relativisées…
Même si le Moi est haïssable, ce qu’il raconte est parfois passionnant !
bonjour je pense que ce sont les temps de jeux que j’ai initiés pour mes enfants, petits et maintenant arrière petits-enfants… qui demeureront
Amitiés à toutes et tous
Pierre
Il me semble qu’on peut aussi accepter de ne laisser aucune trace « signée ». Certains ont voulu construire des monuments, des empires auxquels attacher leur nom : pyramides, arcs de triomphe, « œuvres » artistiques ou littéraires,… Mais combien ces traces ont-elles coûté de sang des autres ?
Très touchant, très beau et même très lucide, hélas
Belle réflexion sur ce qui restent de nos vies et ce que l’on transmet aux générations futures ! Qu’est-ce que nos enfants connaissent de notre parcours de vie, de nos pensées, de notre propre filiation…
Une petite boîte ! Belle image !
Nathalie