La face sombre du génie humain

Baruch Spinoza a proposé une distinction célèbre (chez les philosophes) entre les « trois genres de connaissance » accessibles à l’esprit humain : le premier est le produit de l’imagination (elle est illusoire), le deuxième provient de la raison (elle est vraie mais abstraite) et le troisième découle de l’intuition (la connaissance à la fois totale et lumineuse).

Sur le même principe, on peut tenter d’établir les trois types de connerie agissant sur le cours de l’histoire.

Le premier genre relève, on l’a vu, de l’hubris, c’est-à-dire de la « démesure », qui pousse à différentes formes de folie : folie des grandeurs, goût du luxe, dépenses exorbitantes et projets déraisonnables, construction de tours toujours plus hautes (qui finissent par s’effondrer).

Le deuxième genre de connerie relève de l’idéologie. L’être humain, parce qu’il est doué d’imagination, est aussi un fieffé idéaliste et idéologue, toujours prompt à s’engager pour de belles causes qui conduisent parfois (en fait, souvent) au pire.

Un troisième genre de connerie – peut-être son sommet ? – illustre le génie humain dans ce qu’il a de plus inventif : la « connerie savante ». Les humains se sont illustrés tout au long de l’histoire à inventer des techniques très ingénieuses : outils, machines, armes, et moyens de communication qui ont décuplé sa puissance d’action. Mais l’on sait que les techniques présentent toutes une double face – l’une vertueuse, l’autre démoniaque – sans qu’il soit possible de prédire par avance laquelle va prévaloir. L’arc et la lance ont fait des hommes de la préhistoire des chasseurs redoutables mais ces derniers ont bientôt dirigé leurs armes contre d’autres humains. Le maîtrise du feu fut une formidable conquête : il réchauffe, cuit les aliments, éclaire la nuit et effraie les prédateurs. Mais il a aussi semé la mort : il blesse, il brûle, provoque des incendies dévastateurs, quand il n’a pas servi à élever des bûchers.

L’invention de l’agriculture et de l’élevage fut longtemps perçue comme un formidable bond en avant de l’humanité. Or, depuis peu, des historiens ont fait apparaître le néolithique sous un jour bien plus sombre : l’agriculture a conduit à l’asservissement de paysans contraints à un travail harassant, la concentration des hommes et des animaux a entraîné des épidémies dévastatrices (peste, choléra, etc.), la dépendance à des cultures spécifiques a créé des famines quand les récoltes étaient décimées par la sécheresse, l’inondation ou les maladies 1.

On n’en finirait pas de décliner les inventions dont l’usage a mal tourné. La fabrication de la première bombe nucléaire a rassemblé les meilleurs esprits de leur époque, Einstein compris. L’objectif semblait louable : prendre de vitesse le régime nazi et mettre fin le plus rapidement possible à la guerre mondiale. Au lendemain d’Hiroshima, nombre de scientifiques qui avait participé au projet s’en mordaient déjà les doigts.

Pour ses pionniers, Internet devait offrait un extraordinaire moyen de partager le savoir, de créer une intelligence collective, d’élaborer un nouvel espace d’expression, libre et gratuit. C’est devenu, entre autres, le terrain de jeu des manipulateurs d’information et une source de gigantesques profits pour les géants du numérique.

De la déraison dans l’histoire
Inutile d’entonner ici la rengaine de l’« apprenti sorcier » qui a déclenché des forces qu’il ne parvient plus à contrôler. L’histoire humaine est justement trop riche d’ambiguïté et d’incertitude pour prédire ce qu’il va advenir.

Il est trop simple de vouloir départager, après coup, ce qui s’est révélé être de bons ou de mauvais choix. Il est tout aussi déraisonnable de prétendre savoir par avance ce qui va arriver. « Les hommes font leur histoire mais ne savent pas l’histoire qu’ils font » comme le veut la belle formule attribuée à Marx (en fait, réécrite par Raymond Aron) 2. Comment mesurer les conséquences ultimes de nos actes ? Comment savoir si ce qui apparaît comme un bon choix ne va pas se retourner en son contraire et terminer en catastrophe ? Ce qui peut être bénéfique à court terme peut devenir néfaste à long terme ; ce qui est un fléau pour l’un peut être une aubaine pour une autre. Le dilemme de l’action humaine est que l’on ne sait jamais vraiment où l’on va quand on s’engage dans une voie. Il serait donc très périlleux de s’engager dans une théorisation plus avancée. Le mot « connerie » n’est pas et ne sera jamais un concept rigoureux. Gardons-le pour ce qu’il est, un joyeux fourre-tout dans lequel on peut ranger plusieurs types de sottises : des aspirations démesurées, de belles idées qui se retournent en leur contraire, des inventions de génie qui se révèlent perverses, des décisions désastreuses, sans parler de la bêtise sidérale de certains dirigeants (et de ceux qui les ont élus), tant l’histoire récente nous en donne des exemples édifiants.

Au final, l’hypothèse de la « connerie, moteur de l’histoire » était bien une provocation : mais une provocation… à la réflexion. Elle peut nous servir de prétexte pour reprendre la question de l’étude des forces motrices de l’histoire en l’abordant sous un jour nouveau : celui des forces obscures qui animent l’action humaine. •

Notes

  1. Lire Jean-Paul Demoule, « La préhistoire de la connerie », in Histoire universelle de la connerie, et « Comment les humains ont-ils été domestiqués ? », L’Humanologue n°4.[]
  2. La citation exacte de Marx est : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants.[]

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