
L’intelligence des bactéries n’est plus à démontrer. Elles sont capables de percevoir, mémoriser et résoudre des problèmes. Pour autant, attention à l’usage du mot « intelligence » pour désigner leurs capacités cognitives, il relève de la généralisation abusive. Distinguer ce qui relève des activités cognitives des bactéries et de celles des humains est une des bases du discernement… Et donc de l’intelligence.
Qu’est-ce qu’une bactérie ? C’est la forme de vie la plus simple, la plus ancienne et la plus répandue sur Terre. Elles sont partout : au fond des océans, sous la terre ou dans l’atmosphère, transportées par le vent. Elles nous entourent : sur cette table, sur le clavier de l’ordinateur, dans votre lit, vos placards, vos vêtements, sur votre peau, dans la bouche, le nez et les oreilles. Et certaines sont à l’intérieur de vous. Elles constituent la fameuse flore intestinale (ou microbiote). En fait, notre corps abrite environ dix bactéries pour une cellule, ce qui fait de chacun d’entre nous un véritable écosystème vivant plutôt qu’un simple organisme composé de milliards de cellules.
Au 19ᵉ siècle, quand on a découvert que certaines bactéries (alors appelées microbes) étaient responsables de graves maladies comme la tuberculose, elles ont acquis une mauvaise réputation. Pourtant, l’immense majorité des bactéries nous sont amicales : elles sont soit inoffensives, soit indispensables à notre survie. Ainsi, les bactéries de notre système digestif s’activent pour découper les aliments en macromolécules que nous ne serions pas capables de digérer seuls. Elles forment aussi des films protecteurs sur notre peau. Voilà pourquoi il ne faut pas chercher à les éliminer systématiquement (les antibiotiques, ce n’est pas automatique !).
De quoi sont-elles vraiment capables ?
En tant qu’êtres vivants, les bactéries naissent, meurent, se nourrissent, se déplacent, respirent et se reproduisent. Pour se nourrir, elles absorbent les nutriments environnants (par exemple le glucose). Elles n’ont besoin ni de bouche ni d’estomac : les molécules se diffusent simplement à travers leur membrane (dans le cytoplasme). Mais il leur arrive aussi d’aspirer les nutriments, comme avec une paille, ou de les découper en molécules plus petites, ce qui nécessite de libérer des substances agissant comme des « couteaux ». Les bactéries se déplacent en utilisant un ou plusieurs flagelles. Elles respirent aussi : comme tous les êtres vivants, elles ont besoin d’oxygène ou de dioxyde de carbone (CO₂), qu’elles « brûlent » pour produire l’énergie nécessaire à toutes leurs activités métaboliques.

Les cyanobactéries réalisent une prouesse technique : elles sont capables de stocker l’énergie solaire grâce à la photosynthèse. Aucun animal ne sait faire cela. Les ingénieurs non plus : s’ils pouvaient réaliser ce prodige, l’humanité aurait une fois pour toutes résolu ses problèmes énergétiques. Les bactéries, enfin, peuvent se reproduire tout simplement en se dupliquant. Mais est-ce vraiment simple ? Quelle machine humaine est capable de s’autodupliquer ?
Pour réaliser toutes ces performances, les bactéries doivent manipuler de l’information. Elles stockent l’information dans leur mémoire biologique (l’ADN) et la transportent grâce à l’ARN. Pour détecter les nutriments, elles disposent de capteurs biochimiques. Pour se déplacer, leur flagelle est muni d’une véritable hélice rotative.
Les bactéries font aussi preuve d’une certaine intelligence collective. Par exemple, elles peuvent résoudre un problème de manque d’eau. Quand l’eau se retire lors de la marée, les bactéries se rassemblent pour former un « biofilm », une pellicule translucide qui se colle à une paroi et retient l’eau. Voilà pourquoi les galets et rochers en bord de mer sont si glissants. Collectivement, elles savent aussi résister aux agresseurs : elles mutent et transmettent à leur descendance ces gènes mutés. C’est ainsi qu’elles peuvent devenir résistantes aux antibiotiques, ce qui pose aujourd’hui un sérieux problème de santé publique.
Leur pouvoir a des limites
Les bactéries sont, sans aucun doute, des concentrés d’informations, de programmes et de dispositifs de nanotechnologie très perfectionnés. Faut-il pour autant les considérer comme « intelligentes », de petits génies invisibles comme on le lit parfois dans certains articles scientifiques ou de vulgarisation ? Méfions-nous des hyperboles. Il est évident que les compétences cognitives des bactéries ne sont pas de même nature que celles des humains. La mémoire bactérienne, par exemple, est une mémoire biologique (inscrite dans l’ADN ou l’ARN), mais elle est incapable d’engranger de nouvelles informations issues de l’expérience. Une bactérie n’apprend rien.
Si elle est capable de détecter un élément nutritif ou toxique, elle est en revanche incapable d’autres formes de discernement. Une bactérie n’a ni yeux ni oreilles : elle ne peut percevoir les choses à distance. Si les bactéries sont collectivement capables de résoudre des problèmes – comme celui de la rétention d’eau via un biofilm –, c’est le nombre qui fait leur force. Une bactérie isolée est dépourvue de moyens de protection élaborés. Jamais on n’a vu et jamais on ne verra une bactérie quitter son rocher en prévision du retrait de la marée.
Il faut donc être vigilant quant aux mots qu’on emploie. Quand on parle « d’intelligence », de « mémoire », de « perception » ou de « sensibilité » bactériennes, attention aux généralisations abusives. Il est vrai que nous manquons de vocabulaire pour désigner avec justesse les formes de compétence propres aux bactéries. Faute de mieux, on utilise ces mots ambivalents. Mais les formes d’intelligence des bactéries, comme celles des plantes, des animaux, des machines ou des humains, sont de nature et de degré différents.
En l’absence d’un vocabulaire adapté – ne faudrait-il pas parler de « cognition incarnée » ? –, un moyen d’éviter la confusion est de préciser ce dont les bactéries sont capables, mais aussi ce qui leur est tout à fait hors de portée.

Avec le réchauffement climatique et des étés de plus en plus chauds, les cyanobactéries prolifèrent dans les lacs entraînant l’interdiction de la baignade. Ce qui est fâcheux. Personnellement, ces sales petites bactéries risquent encore de gâcher nos prochaines vacances, à MC et à moi, dans les lacs du Morvan ou celui notre lac de Salagou.
Il faut tout de même reconnaître que les cyanobactéries ne sont pas que nuisibles : elle nous apportent beaucoup. Il y a des milliards d’années, ce sont elles qui ont contribué à rendre l’air respirable. Ce sont elles qui ont inventé la photosynthèse : une réaction chimique qui produit deux ingrédients indispensables à notre existence : l’oxygène et l’énergie. Elle continuent à absorber des tonnes de CO2 et à créer de l’oxygène…
La réaction est proprement magique : avec de l’eau de la lumière et du gaz carbonique, les cyanobactéries produisent du sucre (sous forme de glucose qui est un réservoir énergétique) et de l’oxygène qui rend l’air respirable.
Lumière + eau + gaz carbonique –> sucre (glucose) et oxygène
Les cyanobactéries, qui ont inventé la photosynthèse, ont été ensuite intégrées dans les plantes (sous forme de chloroplastes). Nous le devons donc beaucoup. Voilà pourquoi je leur accorde mon pardon.



