Génie. Nous sommes tous des génies et des ratés en puissance

L’ écrivain David Lodge a eu trois enfants. Dans ses mémoires (La Chance de l’écrivain, 2019), il raconte leur itinéraire scolaire. Son aînée, Julia, était bonne élève mais souffrait de dyslexie. Une damnation pour la fille d’un écrivain ! Malgré tout, Julia a réussi à compenser son handicap dans les matières littéraires par d’excellentes aptitudes en sciences ; ce que D. Lodge, lui-même médiocre dans ce domaine, a toujours eu du mal à comprendre. Julia a fini par intégrer l’université de Birmingham comme professeure de microbiologie, là même où enseignait son père.

Stephan, son deuxième enfant, également très doué pour les sciences, fut admis au sein de la prestigieuse université de Cambridge. Une autre belle réussite ? Pas vraiment. Quelques semaines avant la rentrée, Stephan décide de laisser tomber une voie toute tracée pour… monter un groupe de rock et partir dans un kibboutz en Israël ! Plus tard, il reprendra finalement des études de droit et deviendra avocat, spécialiste en droit social.

Quant au troisième enfant de D. Lodge, Chris, il est né avec le syndrome de Down (autre nom de la trisomie 21). Il a tout de même réussi à apprendre à lire et écrire, à se déplacer seul, à conquérir une certaine autonomie. Mais il lui a évidemment été impossible de suivre une scolarité et un cursus professionnel comparables aux autres.

Quelle leçon retenir de cette histoire ?
Que les routes ne sont jamais tracées d’avance, quoi qu’en disent les théories de la reproduction sociale. Et que la combinaison des facteurs (déterminisme social, aptitudes, type d’éducation, motivation) est bien difficile à démêler dans les trajectoires scolaires.

Ce récit familial nous enseigne autre chose, de tout aussi important : les parcours scolaires sont rarement linéaires et homogènes.

Julia a-t-elle été une bonne élève ? Oui et non. Elle était brillante en biologie, mais ses résultats en anglais étaient désastreux du fait de sa dyslexie. Stephan était également un élève doué et travailleur, ce qui l’a conduit aux portes d’une prestigieuse institution universitaire. Mais ce n’était pas sa voie ! Peut-on dire qu’il a réussi ?

Personnellement, ma trajectoire d’ancien cancre (deux redoublements, en sixième et en quatrième, et une exclusion du collège) suivie d’une rédemption tardive m’a permis d’éviter un destin tracé d’avance (« Tu seras ouvrier comme papa »). La pesanteur sociale, si elle était implacable, aurait dû me condamner. Par la suite, l’ex-cancre puis matheux dysorthographique que j’étais a fait carrière dans l’écriture.

Quand j’observe et interroge autour de moi, je constate que les trajectoires décousues sont plus fréquentes qu’il n’y paraît. Durant les vingt ans (en moyenne) qui conduisent de la maternelle aux études supérieures, la plupart des élèves se révèlent tour à tour bons et mauvais. On peut être bon en littérature et mauvais en sciences (ou inversement). Des élèves médiocres dans une discipline peuvent trouver leur domaine d’excellence dans une autre. Certains anciens excellents élèves s’effondrent sur le tard. Et d’autres se révèlent aussi tardivement dans une filière professionnelle ou à l’université. Les « bêtes à concours » finissent souvent par échouer (c’est le jeu impitoyable de la course à l’élitisme que de se confronter un jour à plus fort que soi). Et la brillante réussite de certains les propulse dans une voie d’excellence… qui peut ne pas correspondre à leur souhait intime.

La mauvaise nouvelle est que nul n’est à l’abri d’un échec, même quand toutes les bonnes conditions sont réunies. La bonne nouvelle est qu’au cours de ce long parcours, chacun peut finir par trouver son domaine d’excellence et être un petit génie dans son domaine. •

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