
Dans les îles du Pacifique, le big man est un chef local. La nature de son pouvoir a beaucoup intéressé les anthropologues. Mais est-il si différent du notable, tel qu’on le rencontre dans nos contrées ?
L’île de Bougainville, située en Océanie (dans l’archipel des Salomon), est bien connue des anthropologues : c’est là qu’a été décrit pour la première fois le personnage du big man. Chez les Siwaï, un peuple qui vivait traditionnellement de la culture du taro, le chef s’appelle le mumi (c’est lui que les anthropologues ont rebaptisé « big man »). Aujourd’hui, on parle tout simplement du « chef » ; mais un chef d’un genre particulier.
Le mumi n’est pas élu. Il n’hérite pas non plus de ses titres de père en fils, comme un seigneur du Moyen Âge. Le big man est un self-made man. Son pouvoir, il le tient de la richesse qu’il a accumulée au fil des ans. Jeune homme, celui qui a de l’ambition doit travailler dur pour réussir. Le soir, quand ses camarades fument et bavardent, lui retourne défricher un nouveau pan de forêt. Sur cette terre, il plante du taro qui servira à nourrir des cochons. Or, chez les Siwaï, plus on possède de cochons, plus on est riche. Les cochons et la monnaie de coquillages servent à payer le « prix de la fiancée », qu’on doit verser à la belle famille pour marier la fille. Une femme, ça se paye. Accumulez assez de cochons, et vous pourrez donc épouser une, deux ou trois femmes. Et plus vous avez de femmes, et donc d’enfants, plus vous aurez de bras pour cultiver les jardins et élever les bêtes. Le cercle vertueux de l’accumulation se met en place.
Parvenu à une certaine aisance, notre homme n’a plus besoin de travailler. Quand un homme veut se marier, mais n’est pas assez riche pour payer le prix de la fiancée, il peut se tourner vers le big man pour lui emprunter des cochons. Mais en retour, il devient son obligé. Il devra aider à défricher un pan de forêt, bâtir une case ou prêter main-forte au besoin. Le futur chef n’est plus seulement un riche propriétaire de cochons : il est entouré d’hommes liges qui ont une dette envers lui.
Vient le moment où celui qui a beaucoup de femmes, de cochons et de vassaux peut prétendre au titre de mumi. Il commence par faire construire une maison des hommes, le kaposi, où on se réunit, où on discute et où on prépare les fêtes. On y installe de grands tambours à fente, taillés dans des troncs, dont le grondement fait la renommée du propriétaire jusqu’aux villages voisins.
Puis vient le jour où notre nouveau riche décide d’organiser une grande fête. Il convie la foule, les familles élargies, les amis, les gens des villages voisins. Pour l’occasion, il dépense sans compter : il fait abattre des dizaines de cochons. Le plus souvent, la fête est donnée en présence d’un rival : un invité d’honneur qui, lors d’une prochaine fête, devra se montrer encore plus dispendieux, sous peine de perdre la face. Le sacre du big man se fait donc paradoxalement en dilapidant ses biens. Au lendemain de la fête, notre big man est appauvri. Mais c’est cette générosité qui le consacre comme chef. Et puis bientôt, grâce à ses femmes, ses enfants et ses alliés au travail, il va pouvoir reconstituer ses stocks.
L’institution du big man a été décrite par l’ethnologue américain Douglas Oliver, qui a séjourné chez les Siwaï à la fin des années 1930, puis publié en 1955 A Solomon Island Society. Mais c’est Marshall Sahlins (1930-2021) qui a rendu célèbre le terme « big man » en 1963 avec un article resté fameux : « Poor man, rich man, big man, chief ». Il y opposait le big man mélanésien, sorte de self-made man qui bâtit seul sa position et sa réputation, au chef polynésien, fils à papa qui naît dans une lignée noble et occupe une fonction qui lui vient de son père.
Le modèle a séduit les anthropologues qui y ont vu une étape intermédiaire dans l’histoire du pouvoir. Le modèle du big man, chef provisoire d’une communauté, est médiane entre les sociétés dites acéphales (sans chef, comme dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs 1) et les chefferies, où une hiérarchie prend la forme d’un pouvoir stable d’une caste aristocratique héréditaire 2.
Le pouvoir du big man ne dure qu’un temps et reste fragile. Ses partisans le suivent tant qu’il reste capable de distribuer. S’il se montre avare ou exige trop de ses alliés, ils peuvent toujours se tourner vers un rival plus généreux. Rien ne garantit au fils du mumi la position de son père. Au demeurant chez les Siwaï, la terre se transmet par les femmes, au sein des lignages maternels.
Le big man n’est pas propre aux sociétés d’Océanie. Il existe des personnages similaires chez les Amérindiens : chez les Yanomami par exemple, ou en Afrique au sein de certains peuples pasteurs d’Afrique de l’Est. Mais inutile d’aller à l’autre bout du monde pour rencontrer des « big men ».

Le notable, un big man à la française ?
Dans les provinces françaises, certains notables, chefs d’entreprise qui ont réussi dans les affaires ou mécéné le club de foot local, forts de leur réussite, qui se sont lancés dans la politique, ne peuvent-ils être considérés comme des sortes de big man 3 ? Dans Jours tranquilles en 89 (1989), l’anthropologue Marc Abelès avait établi un parallèle éclairant entre les politiciens entrepreneurs africains et les notables locaux du département de l’Yonne (département 89). Pour s’assurer une clientèle, le notable local doit savoir user de son pouvoir pour redistribuer les richesses auxquelles il a accès : trouver un logement social, accélérer un dossier administratif, appuyer un emploi communal. En rendant des services à des associations, des personnes, des entreprises, l’élu s’assure une bonne réputation et des soutiens lors de l’élection. Le notable de province ne tue plus de cochons, mais on offre le vin d’honneur. Il ne bâtit plus de kaposi (salle des fêtes), mais inaugure des gymnases. Et comme le mumi, le notable sait que son pouvoir dure tant qu’il donne. Qu’il cesse de rendre service, et ses obligés iront voir ailleurs.
- À vrai dire, sans chef individuel, car dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, comme les Aborigènes australiens, les hommes d’un certain âge, les aînés, forment une sorte de gérontocratie. Voir « Les inégalités invisibles chez les Aborigènes »,. ↩︎
- Comme c’est le cas à Hawaii, à Tonga, aux îles Trobriand ou chez les Kwakiutl de la côte nord-ouest de l’Amérique. ↩︎
- La comparaison a été faite explicitement par l’anthropologue Jean-François Ménard, « Le “big man” en Afrique : esquisse d’analyse du politicien entrepreneur », L’Année sociologique. 1992. ↩︎



