
Que se serait-il passé si Hitler avait réussi son concours d’entrée aux Beaux-Arts ? Et si Lénine avait été arrêté à son retour en Russie, etc.
Quelques écrivains et historiens se sont prêtés au jeu de l’« uchronie ». L’uchronie, c’est de la science-fiction à rebours. Elle consiste à imaginer non pas un avenir possible, mais un passé qui se serait déroulé différemment. Le point de départ est un fait historique réel tourné en récit alternatif : que se serait-il passé par exemple si Napoléon était sorti victorieux de la campagne de Russie ? Donc pas de déroute, pas de Bérézina, pas de Grande Armée décimée. Au contraire, un ennemi de moins et des forces supplémentaires pour poursuivre son œuvre de conquête. Plus rien n’aurait alors freiné son délire de puissance. Ce scénario fictif est celui du premier roman uchronique, Napoléon et la conquête du monde, écrit en 1836 (quinze ans après la chute de l’empereur) par un certain Louis Geoffroy1. Dans son récit, Napoléon, une fois maître de la Russie, part aussitôt à la conquête de l’Angleterre, de la Prusse, et même de l’Empire ottoman, qu’il défait tour à tour. L’Europe se trouve alors à sa botte. Sa soif de conquête étant inassouvie, il entreprend de conquérir l’Asie et y parvient. Devenu maître du monde, il ne reste qu’une minuscule île – Sainte-Hélène – que Napoléon, en voyant les côtes escarpées à la lunette, décide de ne pas aborder. Finalement, Napoléon meurt paisiblement dans son lit « au faîte d’une toute-puissance au-dessus de laquelle il n’y a plus que Dieu ».
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D’autres écrivains se sont essayés au genre de l’uchronie. Philip K. Dick, le plus grand auteur de science-fiction au 20e siècle, a publié en 1962 Le Maître du Haut Château (1962). L’écrivain imagine un monde alternatif où l’Allemagne, le Japon et l’Italie ont gagné la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis sont alors partagés entre eux : l’Ouest est occupé par l’Allemagne nazie et l’Est par le Japon. C’est sur la côte est que se passe l’intrigue. L’auteur s’attarde moins sur le contexte politique que sur les personnages secondaires. Nous croisons différents personnages : un artisan joaillier qui cache son identité juive de peur de se faire arrêter, un haut fonctionnaire japonais, un vendeur d’antiquités américaines. Philippe Dick a malicieusement introduit dans son roman son double : Hawthorne Abendsen, un écrivain de science-fiction qui vit dans une grande bâtisse isolée et fortifiée et qui a écrit une histoire alternative autour du thème « Et si les Alliés avaient gagné la guerre ? ».

L’écrivain Philipp Roth s’est lui aussi essayé au roman uchronique avec Le Complot contre l’Amérique (2004). L’histoire débute en 1940 : l’aviateur Charles Lindbergh, figure alors très populaire aux États-Unis, gagne l’élection présidentielle contre Franklin D. Roosevelt. Le scénario n’est pas si improbable. Charles Lindbergh, alors une légende vivante aux États-Unis, professait des opinions politiques très marquées : partisan de l’isolationnisme (l’« America First » de l’époque), il ne cachait pas son antisémitisme.
L’histoire (fictive) est vue à travers le regard du jeune Philip Roth (l’auteur) et de sa famille juive de Newark. Il observe la montée progressive de l’antisémitisme. Des programmes d’assimilation et de déplacement des familles juives sont mis en place. La société se divise entre partisans du régime, résistants et citoyens incrédules. Roth a réussi à montrer comment une démocratie peut basculer petit à petit dans l’autoritarisme à partir d’un événement électoral apparemment ordinaire. L’uchronie serait-elle prémonitoire ?
Uchronie et histoire contrefactuelle
Qu’est-ce qui distingue une fiction réaliste d’une étude historique ? Chez Philip K. Dick, le réalisme historique n’est pas son premier souci. L’occupation durable de l’Amérique par les armées étrangères n’est pas vraiment crédible : comment le Japon et l’Allemagne, situés pays de l’autre côté des océans, pourraient occuper une Amérique où la population est armée ?
Il en va tout autrement chez les historiens qui se sont attelés à imaginer des histoires alternatives.

L’uchronie a ainsi fait son entrée chez les historiens sous le nom d’histoire virtuelle ou « contrefactuelle ». En 1997, l’historien britannique Niall Ferguson a rassemblé une équipe d’historiens qui ont accepté de se livrer à l’exercice : que serait devenue une Angleterre sans Cromwell et si l’Irlande n’avait pas été colonisée ? Si l’Amérique était restée sous domination britannique ? Si John F. Kennedy n’avait pas été assassiné ? 2 Niall Ferguson lui-même imagine l’hypothèse où la Grande-Bretagne ne serait pas entrée en guerre en août 1914. L’hypothèse s’avère très crédible : les débats de l’époque montrent qu’une partie du personnel politique voulait rester à l’écart du conflit. Avec quelles conséquences ? Il est probable que sans intervention britannique, l’Allemagne aurait pu vaincre plus rapidement la France ; la guerre aurait donc été plus courte et l’Allemagne victorieuse aurait pu organiser une sorte de « grand Reich européen ». La Grande-Bretagne, n’ayant pas épuisé ses ressources dans la guerre, aurait pu conserver longtemps sa puissance financière et son empire colonial, etc.
On voit l’intérêt de l’exercice : l’histoire virtuelle imagine des futurs possibles, mais en tenant compte des logiques économiques, sociales et politiques. Dans son scénario, Niall Ferguson contredit l’intuition historique selon laquelle une victoire allemande en 1914 aurait nécessairement conduit à une domination autoritaire. Au contraire, l’historien envisage une situation où l’Allemagne victorieuse aurait produit une période de prospérité et de stabilité en Europe. Il en va d’ailleurs souvent ainsi après les périodes de conquête impériale. Après avoir conquis l’Europe, les empereurs romains avaient voulu instaurer une période de paix et de relative prospérité : la « pax romana ».
Réflexion sur l’histoire contingente
L’histoire des possibles peut paraître un exercice périlleux et vain. À quoi bon refaire l’histoire qui n’a pas eu lieu ? Le jeu en vaut pourtant la chandelle. D’abord parce qu’elle nous vaccine contre une illusion rétrospective. Le passé ayant eu lieu et étant donc irréversible, il nous semble marqué du sceau du déterminisme. L’avenir, lui, nous semble ouvert. Lorsque nous pensons à ce qui va se passer demain – les prochaines élections, le prochain gagnant de la Coupe du monde de foot –, les choses ne nous paraissent pas jouées d’avance. Pourquoi en irait-il différemment du passé ? Le passé n’est pas fondamentalement différent de l’avenir. Il n’y a pas de raison de penser que l’avenir est ouvert et que le passé ne l’était pas.
En imaginant que d’autres décisions ont été prises ou que d’autres événements contingents n’ont pas eu lieu, l’histoire virtuelle permet de mettre en relief ce qui relève des tendances lourdes et des aléas de l’histoire. Que se serait-il passé, par exemple, si Louis XVI n’avait pas cherché à fuir avec sa famille en 1792 ? Il n’aurait pas été arrêté, pas décapité. La radicalisation révolutionnaire et la Terreur n’auraient peut-être pas eu lieu. La Révolution française aurait donc sans doute évolué vers une forme de monarchie constitutionnelle : le roi aurait conservé son trône, mais le vrai pouvoir aurait été délégué aux assemblées (comme ce fut le cas durant la première période de la Révolution). Ce scénario fictif correspond à l’évolution des pays voisins – Angleterre, Belgique, Espagne – qui ont gardé leurs monarques tout en avançant vers la démocratie représentative. À la réflexion, l’histoire du 20e siècle offre maints exemples d’histoires parallèles, quand un même pays est coupé en deux et que les deux parties ont suivi deux voies différentes. Ce fut le cas pour l’Allemagne, la Corée, le Vietnam, l’Irlande, le Yémen. Les trajectoires ont divergé et les histoires possibles se sont côtoyées.



