Ressentons-nous tous les mêmes émotions ? A priori, c’est évident. Tout le monde sait ce que sont la joie, la colère ou la tristesse. Nous avons tous éprouvé un jour ou l’autre ces sentiments. Et sur toute la planète, de Tokyo à Caracas, de Vancouver à Rome, des Inuits aux peuples de la forêt amazonienne, les gens doivent bien connaître l’amour et la haine, des moments d’angoisse ou d’euphorie.
Mais si nous possédons tous le même répertoire émotionnel de base, comment expliquer que les uns pleurent beaucoup et d’autres jamais, que les adultes rient beaucoup moins que les enfants, que les uns soient si souvent tristes et d’autres optimistes et joyeux ?
De Charles Darwin à Paul Ekman, des émotions universelles
Dans les années 1960, le psychologue américain Paul Ekman (né en 1934) a, monté une équipe de recherche chargée de parcourir le monde – et visiter de nombreux pays – pour voir si partout les gens ressentent les mêmes émotions et les expriment d’une façon similaire. Lui-même est allé jusque dans les hautes terres de Nouvelle-Guinée, là où vivent les Papous, dont certains groupes venaient tout juste d’être « contactés » (c’est-à-dire mis en contact avec la « civilisation »). Sa méthode consistait à photographier des personnes en train de rire, de manifester leur dégoût, de mimer la colère ou la tristesse, puis à leur montrer des clichés d’individus de cultures différentes pour voir s’ils reconnaissaient leurs émotions.
Ses résultats ont semblé sans appel : il existe bien une petite gamme d’émotions fondamentales, universellement répandues sur tout le globe, quels que soient les milieux et les cultures. Elles sont au nombre de six – la joie, la colère, la peur, la tristesse, le dégoût et la surprise – et clairement reconnaissables par leurs mimiques caractéristiques. La joie s’exprime toujours par un « large sourire (l’étirement de la bouche et la contraction spontanée des yeux) ». Le dégoût produit une grimace partagée par tous. La surprise se manifeste par une élévation des sourcils et les grands ouverts, etc. 1

Dans La Descendance de l’homme (1871), Darwin s’était attaché à montrer que toutes les capacités qu’on aime croire propres à l’espèce humaine – l’intelligence, la conscience, le langage, la morale… – existent déjà sous forme embryonnaire dans le monde animal. L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872) ne faisait que prolonger son étude. Avant Paul Ekman, il avait déjà utilisé des photographies et tenté de rassembler de la documentation internationale. Ce qui représentait un travail monumental, très novateur, avec des preuves très difficile à établir.
À un tel point qu’il en est venu à confesser que cette étude le « dégoûte du sujet, de lui-même et du monde ». Aujourd’hui, on admet enfin que les animaux sont des « êtres sensibles ». Darwin avait déjà compris il y a 150 ans que les chats, les chiens, les vaches ou les chevaux aussi pouvaient ressentir la joie ou la tristesse, l’amour ou l’inquiétude. Les paysans et les propriétaires d’animaux domestiques, eux, le savaient depuis longtemps…
Variations culturelles
Après Charles Darwin et Paul Ekman, il semblait donc clairement établi que les émotions humaines sont universellement partagées par tous les humains car ancrées dans une histoire évolutive très ancienne. Pourtant, après les publications de Paul Ekman, les critiques vont fuser, venues de psychologues et d’anthropologues peu enclins à admettre l’idée d’une nature humaine universelle, figée et rivée dans des cadres préétablis.
Leurs arguments ? Si tout le monde connaît sans doute la tristesse ou la joie, ces émotions varient considérablement en intensité d’un individu à l’autre ou d’une société à l’autre. Dans certains groupes humains, on étouffe ou on cache ses sentiments, dans d’autres, on les exalte.
Un exemple parmi d’autres : l’anthropologue Miguel Vale de Almeida, chercheur à l’université de Lisbonne, a étudié l’expression des sentiments chez les hommes de villages portugais 2. On sait que dans les cultures méditerranéennes, les hommes sont tenus de ne pas s’épancher sur leurs émotions. Pourtant, dans le sud du Portugal, il est des circonstances où les hommes laissent libre cours à une sensibilité, jugée d’ordinaire « féminine ». Dans les cafés où les hommes se rassemblent, une vieille tradition consiste à déclamer des poèmes qui ont pour thème l’amour filial, l’ingratitude, la loyauté, l’injustice, etc. Et quand le « dezedor » (c’est-à-dire « celui qui dit ») raconte bien, les hommes laissent libre cours à leurs émotions : ils pleurent sans retenue. C’est un exemple parmi d’autres.
Les enquêtes en sciences humaines se sont multipliées visant à montrer que : 1. Les émotions varient en intensité, si ce n’est en nature selon les cultures. 2. Il existe des « communautés émotionnelles » : c’est-à-dire que nous appartenons tous à des communautés qui partagent des idées, des valeurs, mais aussi des sentiments similaires. Les poètes romantiques du 19e siècle étaient prompts à sortir leur mouchoir et à manifester leur sensibilité, tantôt le spleen et la mélancolie, tantôt l’allégresse. Dans d’autres milieux de l’époque, plutôt machistes et virils, les pleurs ou les larmes de joie étaient proscrits. Le grand philosophe Platon le disait déjà : pleurer, c’est bon pour les femmes et les lâches 3 !

On trouve d’énormes variations dans les sensibilités (dont Alain Corbin est spécialiste), mais aussi des constantes : le « pathos » des Grecs, même avec des mots différents, brode autour de thèmes qui traversent les siècles. On comprend le désespoir d’Ulysse quand survient la mort de son ami Patrocle, ou la colère d’Achille, humilié par Agamemnon. Dans l’Iliade, les héros n’hésitent pas à exprimer leurs émotions de façon théâtrale : en se roulant dans la poussière, en s’arrachant les cheveux. Aujourd’hui, il me semble qu’on est plus pudique.
Pour ne pas conclure
Les émotions sont-elles universelles ou très fluctuantes selon les milieux, les époques, les individus ? Sont-elles un petit nombre (six) ou beaucoup plus (16) ? Faut-il y inclure l’amour et ses variations ou la haine (qui n’apparaît pas dans la liste même étendue d’Ekman) ? Personnellement, j’ai ma petite idée sur la question.
Notes
- Paul Ekman et Wallace V. Friesen, « Constants across cultures in the face and emotion », Journal of Personality and Social Psychology, vol. XVII, n° 2, 1971.[↩]
- Miguel Vale de Almeida, « Emotions rimées. Poétique et politique des émotions dans un village du sud du Portugal », Terrain, n° 22, 1994.[↩]
- « Nous aurons donc raison d’ôter les lamentations aux hommes illustres, de les laisser aux femmes, (…) et aux hommes lâches, afin que de telles faiblesses excitent l’indignation de ceux que nous prétendons élever pour la garde du pays. » (La République) [↩]




Merci pour cet article, cependant il me semble que l’on parle maintenant de 7 émotions principales avec le mépris. Confirmez vous cela ?
Cordialement
Nathalie. Paul Ekman a progressivement étendu la gamme des émotions fondamentales. D’abord en y intégrant le mépris. Dans sa dernière formulation,(1999), il a finalement élargit sa liste à 16 émotions en y intégrantaussi : l’amusement, la fierté, la gène, la honte, la culpabilité, la satisfaction, l’excitation, le soulagement et le plaisir. Mais toujours pas l’amour !