
Comment une ballon qui entre dans une cage peut-faire bondir de joie – ou pleurer tout un pays ? Comment un simple jeu de balle a-t-il pu se muer en une folie collective planétaire ? Sans doute par la symbiose entre un moteur anthropologique universel – l’agon, ce combat ritualisé et identitaire – et des forces modernes qui l’ont porté à l’incandescence : massification, médiatisation, starification et avènement du sport business. Voyage au cœur de la plus grande religion civile de notre temps.
Bien que je ne sois pas un amateur de foot, le parcours de l’équipe de France dans cette Coupe du monde aux États-Unis ne me laisse pas indifférent. Mais en tant qu’humanologue, je m’interroge : comment un jeu aussi dérisoire – deux bandes rivales qui s’affrontent dans un stade pour envoyer un ballon dans une cage – peut-il déclencher de telles passions collectives ? Le football a dépassé le stade du jeu pour devenir un spectacle mondialisé, un business qui brasse des sommes pharaoniques et, dans certains pays, une véritable religion civile dotée de ses propres demi-dieux. Comment en est-on arrivé là ?
Le moteur anthropologique : l’« agon »
Jouer à la balle est une très vieille histoire. Les Grecs de l’Antiquité s’y adonnaient déjà. On connaît bien l’histoire des Jeux olympiques (où ceux de Corinthe ou de Delphes), mais on sait moins que les citoyens de Sparte pratiquaient le phéninde, un jeu de balle assez rude – proche du rugby – où presque tous les coups étaient permis. C’était un excellent entraînement à la guerre. À Rome, l’haspartum faisait fureur parmi les légions. Au Moyen Âge, les jeunes gens pratiquaient la soule, un jeu sans règles claires ni arbitres, consistant à transporter une balle dans un endroit précis. C’était une foire d’empoigne très violente où les villages s’affrontaient. Presque tous les coups étaient permis, occasionnant parfois des morts, et les édits royaux tentaient régulièrement de l’interdire. En vain.
Les Grecs avaient un mot pour expliquer ce goût immodéré pour les jeux de combat : l’agon. Ce terme désigne plus généralement la compétition, la rivalité, le concours. L’agon, c’est la bagarre, qui peut prendre la forme de la guerre, de la joute verbale ou de la lutte politique entre factions rivales. Ou encore celle de jeux où on s’affronte de façon pacifique, uniquement pour la victoire et la gloire du vainqueur.
L’agon est le premier ferment qui explique l’attrait du jeu. Mais pour élargir le cercle des amateurs, il faut aussi que celui-ci se transforme en spectacle et qu’un public y trouve un intérêt. C’est le deuxième ingrédient nécessaire pour rassembler des foules. Ici, le piment du jeu ne tient pas dans le seul spectacle de la performance sportive. Pour que le spectateur vibre, il doit se muer en supporter. Le jeu n’attirerait pas un grand public si le mécanisme de l’appartenance et de l’identification à un des clans n’était pas tout à fait exploité. On regarde rarement un match de football de façon neutre et impartiale, en espérant loyalement « que le meilleur gagne ». Le spectateur est avant tout un supporter cocardier.
Cette identification tribale à une équipe est à géométrie variable. En temps ordinaire, le supporter marseillais s’oppose viscéralement au supporter parisien, tout comme en Italie le tifoso de l’Inter de Milan s’oppose à celui de la Juventus de Turin. Mais quand l’équipe de France affronte l’Italie ou l’Espagne, les supporters locaux entrent en symbiose. Le Parisien et le Marseillais se rallient au même drapeau et vibrent ensemble en chantant La Marseillaise. Au football, l’identité est élastique et réversible : on peut fabriquer du « nous » à toutes les échelles. Cette logique d’identification à étages rappelle celle observée par l’anthropologue Edward Evans-Pritchard chez les Nuers du Soudan, où des clans rivalisent férocement entre eux au quotidien, mais fusionnent instantanément pour faire bloc dès qu’un ennemi extérieur surgit.
Comment le ballon rond s’est emparé des cœurs et des esprits
Pour comprendre comment le football a pris la place qu’il tient aujourd’hui, il faut retracer quelques étapes de son histoire. Le football tel qu’on le connaît à présent (les 11 joueurs, l’arbitrage, la taille du stade, etc.) est né dans l’Angleterre du 19e siècle, au cœur des public schools et des universités. Dans une époque marquée par ce que le sociologue Norbert Elias appelle le « processus de civilisation des mœurs », les élites britanniques entreprennent de discipliner la jeunesse bourgeoise. Il s’agit de purger la violence brute des jeux traditionnels pour la remplacer par le contrôle de soi, le fair-play, l’arbitrage et le respect de la règle. C’est dans ce même creuset que sont apparus en parallèle le rugby, le handball, le basket-ball et la plupart des sports modernes.
Si les règles du football ont été codifiées dans le cadre aristocratique des collèges anglais, le jeu s’est rapidement diffusé vers les milieux populaires en s’implantant dans les centres urbains et les bastions de la classe ouvrière britannique. Vers la fin du 19e siècle, les ouvriers des mines et des usines s’approprient le jeu. Le club mythique d’Arsenal est ainsi fondé à Londres par les ouvriers de la manufacture d’armement royal (Royal Arsenal), tandis que Manchester United est créé par les travailleurs de la compagnie de chemin de fer locale. À la fin du 19e siècle, le football est devenu le rituel incontournable du samedi après-midi pour la classe ouvrière.
D’abord localisé en Angleterre, le football va ensuite essaimer hors des frontières par l’intermédiaire des expatriés britanniques. Les marins, les ingénieurs des chemins de fer et les négociants anglais introduisent le virus en Europe continentale et en Amérique latine. Le même scénario se répète dans différents pays, avec des variantes. En Belgique, la greffe prend aussitôt. En France, le pays restera longtemps divisé en deux : le Nord adopte le ballon rond alors que le Sud-Ouest lui préfère le ballon ovale. Aux États-Unis, le « football américain », mélange hybride, s’implante solidement avant que les règles du soccer et du rugby soient une fois pour toutes dissociées en Europe. Ce qui explique que le foot reste un sport très marginal en Amérique du Nord. En Amérique latine, a contrario, le jeu s’est implanté rapidement pour devenir une pratique de masse. En même temps que les enfants y jouent partout, dans les terrains vagues (potreros) ou sur les plages, le ballon rond s’est mué en un ferment de l’identité nationale, au Brésil, en Argentine ou au Chili. Lorsque l’Uruguay remporte la première Coupe du monde en 1930, le football a cessé d’être un simple jeu : il est devenu une « religion » civile.
Starification, spectacularisation et affairisation
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le football est fermement installé sur plusieurs continents, surtout en Europe et en Amérique latine. Chaque ville moyenne a son stade, son club, ses héros, son public, ses groupes de supporters, ses récits légendaires. Le public est presque exclusivement masculin et issu des milieux populaires.
C’est à partir des années 1970-1980 que le ballon rond se mue progressivement en ce gigantesque système qu’on connaît aujourd’hui. Pour y parvenir, plusieurs phénomènes se sont combinés :
- La starification – Pelé et Just Fontaine étaient des héros nationaux. Diego Maradona est le premier à devenir une idole presque christique. Aujourd’hui, les Lionel Messi, Zinédine Zidane, Cristiano Ronaldo ou Kylian Mbappé sont plus connus et infiniment plus populaires que les chefs d’État de leurs pays respectifs. Ils incarnent le mythe méritocratique moderne : celui de l’enfant des banlieues reléguées ou des favelas qui, par son seul talent, accède à la fortune et à la reconnaissance universelle. Les fortunes colossales qu’ils accumulent via des contrats faramineux et des recettes publicitaires ne semblent d’ailleurs choquer personne.
- La spectacularisation et la médiatisation – L’essor du football est passé par la construction de stades pouvant accueillir un public de plus en plus nombreux. Le Maracanã au Brésil est au football ce que le Colisée était à la Rome antique. Mais le plus grand stade du monde est sans conteste le petit écran. La télévision, puis le streaming global ont transformé le match en un feuilleton permanent. Mais il serait faux d’attribuer à la seule puissance médiatique le succès populaire. La diffusion du foot dans le corps social est d’abord relayée en permanence par le plus vieux média du monde : la palabre. La passion du football se revitalise chaque jour entre proches dans les bars et cafés, au travail entre collègues ou dans les disputes amicales entre beaux-frères lors des repas de famille. Un match de foot ne dure pas 90 minutes, il s’étend sur toute la semaine à travers les commentaires et exégèses du match passé. Et à travers les espoirs et spéculations du match à venir.
- L’avènement du foot business est un phénomène ancien. La professionnalisation des joueurs, les paris sportifs ou le financement des équipes par des mécènes datent du 19e siècle en Angleterre. Mais l’envolée stratosphérique des salaires, les montants astronomiques des mercatos et les droits de diffusion télévisuelle qui se chiffrent en milliards sont beaucoup plus récents. Les clubs historiques, autrefois ancrés dans un tissu industriel local, sont devenus des marques mondiales transnationales (le PSG, le Real Madrid, le Bayern Munich, Arsenal). La propriété des clubs a changé de mains. On est passé des capitaines d’industrie locaux (comme Bernard Tapie à la tête de Marseille, la famille Agnelli à la Juventus de Turin) à des fonds d’investissement privés ou des fonds souverains étatiques (le Qatar à Paris, les Émirats arabes unis à Manchester City). Les clubs espagnols font figure d’exceptions : le Real Madrid et le FC Barcelone appartiennent encore, statutairement, à leurs supporters (les socios), ce qui ne les empêche pas de brasser des milliards d’euros.
- La massification – Longtemps confiné aux milieux populaires, le football a séduit les classes moyennes et même les élites intellectuelles qui le méprisaient autrefois. Depuis peu, le public s’est largement féminisé, et le football féminin a gagné ses lettres de noblesse auprès d’un public le plus souvent perçu comme macho.
Cela dit, il ne faut pas non plus surévaluer le phénomène. La passion du football n’a rien d’universel et le sport n’est pas pleinement mondialisé. Les pays les plus peuplés du monde, comme la Chine ou l’Inde, restent encore largement à l’écart de la « football mania ». En Inde, le cricket demeure la religion sportive incontestée. En Chine, le football peine à percer. Aux États-Unis, le soccer reste marginal, loin derrière les géants historiques que sont le baseball, le basket-ball ou le football américain. Même en terre conquise, comme la France, l’Italie ou l’Espagne, l’indifférence persiste chez beaucoup. Dans ma famille par exemple, aucun n’a jamais été touché par la passion foot, à l’exception d’un beau-frère. À la maison, si tout le monde connaît Zidane et Mbappé, ma femme aurait bien du mal à expliquer précisément ce qu’est un corner. Il ne faut d’ailleurs pas oublier : toute explication de la « passion foot » doit aussi intégrer le fait qu’un grand nombre de gens semblent immunisés contre le virus.



