Mercredi 15 avril 2026. Paris

« À quoi tu penses ? Tu traînes encore avec ton Homo erectus ? »
MC me connaît bien. Elle sait que quand je travaille sur un sujet, il est difficile de m’en extraire. Nous sommes à Paris en avril, les arbres sont en fleurs. Nous remontons tous les deux la coulée verte qui traverse le 12e arrondissement, de Vincennes à la place de la Bastille. Nous marchons côte à côte, mais un compagnon invisible nous accompagne. Un fantôme. Notre très lointain ancêtre : Homo erectus.
Encore lui. Pour enrichir mon étude des origines (j’ai en chantier un nouveau livre sur le sujet), Erectus s’avère incontournable. Il est d’ailleurs injustement méconnu. Alors qu’on croule sous les publications sur Néandertal, Sapiens ou même Denisova (le petit dernier de la famille), Homo erectus reste dans l’ombre. Il mérite pourtant toute notre attention. Il est l’inventeur des premiers vrais outils – la hache, le biface. Le feu (et donc le chauffage et la cuisine), c’est lui. Les premières ébauches d’art, peut-être encore lui. Le langage, c’est encore lui !
Il a mis l’humanité sur orbite. C’est le premier humain qui nous ressemble vraiment. Ce matin, j’ai envie de mieux le connaître.
Tout en marchant, je raconte à MC la découverte du premier fossile d’Homo erectus. L’histoire est incroyable. Cela s’est passé en 1891. À l’époque, la préhistoire est une discipline encore jeune et en plein essor. Jacques Boucher de Perthes a collecté les premiers bifaces dans les années 1830. Le premier humain fossile a été découvert à Neander en 1856. En 1871, Charles Darwin publie The Descent of Man, qui affirme que les humains descendent d’un ancien primate. À la fin du 19e siècle, tout le monde savant en est convaincu. En creusant le sol, on va repérer les traces de l’humanité primitive. La course aux fossiles est lancée. Des chantiers de fouilles se multiplient. Le graal des préhistoriens est de trouver le « chaînon manquant », mi-homme mi-singe, qui aurait précédé l’avènement de notre espèce.
Darwin avait suggéré que le berceau de la lignée humaine se trouvait en Afrique – là où vivent les chimpanzés et les gorilles, nos plus proches parents.
Et pourquoi pas en Asie ? Car dans les forêts d’Indonésie, à Bornéo, Sumatra ou Java, vivent également de grands singes hominidés : les orangs-outangs et les gibbons, eux aussi apparentés aux humains. Pourquoi ne pas aller chercher là-bas ?
L’idée a germé dans l’esprit d’Eugène Dubois, un jeune Néerlandais passionné de préhistoire. Et si l’« homme-singe » se trouvait en Indonésie ? Même si peu de savants partagent cette idée à l’époque, lui y croit fermement. En 1887, il s’engage dans l’armée coloniale néerlandaise et rejoint ainsi les « Indes néerlandaises », comme on disait alors. Il profite des moyens que lui donne son statut pour recruter des ouvriers et entreprendre ses fouilles. Cela ne coûte d’ailleurs pas grand-chose : la plupart sont des travailleurs réquisitionnés ou des prisonniers. Les conditions de fouilles sont rudimentaires et les circonstances difficiles – la chaleur, les maladies tropicales. Mais où chercher exactement ? L’Indonésie est aussi grande que l’Europe !
Eugène Dubois possède un « flair de préhistorien » : il ne fouille pas au hasard. Il sait que les fossiles seront trouvés dans des dépôts sédimentaires anciens, souvent le long des rivières. À Java, sur les rives de la rivière Solo, de très anciennes couches recèlent des fossiles d’animaux préhistoriques en abondance. Le site se révèle prometteur. Les ouvriers se mettent à la tâche. À chaque fois qu’ils repèrent des ossements, ils alertent le chef de chantier. La plupart des fossiles appartiennent à des animaux. Mais un jour de 1891, près du village de Trinil, un ouvrier lui apporte une calotte crânienne aplatie. Pour Dubois, nul doute : ce crâne n’appartient ni à un homme moderne ni à un singe. Ce pourrait bien être le fameux homme-singe – le « pithécanthrope » comme il le nomme – que tout le monde rêve de découvrir. Quelque temps plus tard, la détection d’un fémur à proximité semble confirmer la découverte : l’individu marchait debout. Dubois a trouvé le graal. Voilà le Pithecanthropus erectus – « l’homme-singe debout » –, qu’on appelle aujourd’hui Homo erectus.
Cette découverte n’a pas fait l’effet d’un coup de tonnerre comme on pourrait le croire. À son retour en Europe, beaucoup de scientifiques restent sceptiques. Certains pensent que les os ne viennent pas du même individu ; d’autres refusent l’idée que les ancêtres des humains aient pu être présents en Asie. Eugène Dubois a dû batailler pendant des années pour défendre sa découverte. Aujourd’hui, son authenticité ne fait plus aucun doute parmi les spécialistes. Dubois a bien trouvé le premier Homo erectus.
Que le premier chercheur à entreprendre des fouilles sur un territoire aussi vaste soit tombé sur un fossile humain tient du miracle. Encore aujourd’hui, alors que des centaines d’équipes sont sur le terrain en quête de fossiles, la découverte d’anciens Homo reste assez rare. Eugène Dubois a touché dans le mille au premier coup !
Jeudi 16 avril. Qui est tu, Erectus ?
Ce matin, j’essaie d’entrer dans l’univers d’Homo erectus. Je voudrais comprendre où il vivait, qui il était, de quoi il se nourrissait, ce qu’il faisait de ses journées.
Mais d’abord, une précision. « Homo erectus » désigne, au sens étroit, les anciens Homo d’Asie (comme celui découvert par Eugène Dubois). Il est donc le cousin d’autres Homo anciens découverts en Afrique (Homo habilis, Homo ergaster, Homo rudolfensis), en Europe (comme les hominidés de Dmanissi, en Géorgie) et d’autres membres de la famille plus récents (antecessor, floresiensis, heidelbergensis…). Les anciens membres du genre Homo forment une grande famille. Certains spécialistes parlent d’« Homo erectus » au sens large pour désigner tous ces membres. C’est dans ce sens large que je l’emploie aussi.
Au sens large, Homo erectus désigne donc tous les anciens fossiles d’Homo ayant vécu entre 2 millions d’années et 100 000 ans environ. Il ne faut pas imaginer un type morphologique unique. L’enfant du Turkana, découvert en Afrique, mesurait déjà 1,60 m à l’âge de 12 ans – adulte, il aurait été un gaillard de 1,85 m. De même, tous les Homo erectus n’avaient pas un petit cerveau. Si le volume crânien des plus anciens n’excède pas 500 cm³ (la taille d’un pamplemousse), ce volume a pratiquement triplé par la suite.
Dans les articles que j’ai publiés sur Erectus (« Dans la tête d’Homo erectus », « Biface, l’esprit gravé dans la pierre », « Aux origines de la pensée »…), j’explique que la fabrication des bifaces, des lances, des abris suppose des capacités de planification et d’anticipation. Homo erectus avait donc inventé « l’avenir » (comme l’a écrit mon ami Peter Gärdenfors 1). Il agissait avec des projets en tête. À quand situer cette naissance ? Les premiers bifaces datent de 1,7 million d’années. Les premiers foyers sont plus tardifs : un site isolé date d’un million d’années, mais les traces deviennent plus fréquentes à partir de 500 000 ans. De cette époque datent aussi les premières lances découvertes. Il est possible que leur usage soit plus ancien – les traces de foyer ou les outils de bois sont très difficiles à repérer à des dates si reculées, contrairement à la pierre taillée. Mais il faut attendre – 500 000 ans pour que les données soient suffisamment convergentes concernant l’usage maîtrisé du feu, des huttes et des lances. À ce moment, Homo erectus – et donc l’humanité – a franchi un cap décisif. Je vais alors me concentrer sur cette période de – 400 000 ans.
Vendredi 17 avril. Terra Amata

Ce matin, départ pour Nice, sur le site de Terra Amata. C’est ici qu’en 1965 ont été découvertes des traces d’occupation humaine parmi les plus anciennes d’Europe à ciel ouvert. À vrai dire, je ne quitte pas notre petit appartement parisien. Je voyage en pensée, aidé d’Internet et de ma bibliothèque portative, intégrée dans mon ordinateur.
Les fouilles menées sous la direction de Henry de Lumley ont mis au jour de nombreux outils de pierre (dont des bifaces et des haches), des ossements de mammifères, ainsi que des os brûlés et des charbons de bois. Des trous dans le sol laissent supposer que des huttes ont été construites. Le site est daté d’environ – 400 000 ans.
Nos ancêtres de Terra Amata maîtrisaient donc le feu et construisaient des abris. Cela implique des capacités intellectuelles d’anticipation et de planification. La construction des huttes suppose aussi un langage embryonnaire nécessaire pour organiser un travail collectif. C’est du moins ce que j’ai écrit dans des articles antérieurs, en m’appuyant sur les livres de Henry de Lumley.
Mais aujourd’hui un doute me saisit. J’apprends que Paola Villa, une archéologue italo-américaine qui a consacré sa thèse à Terra Amata, a mis en doute les conclusions de Lumley. Pour elle, la construction des huttes n’est pas avérée – alors que l’image des huttes est reproduite partout comme une évidence archéologique. De même, l’ancienneté du site a été contestée : son occupation remonterait à 230 000 ans et non à 380 000 ans. Voilà qui ébranle mes convictions !
Pour bien faire, il faudrait mener une enquête plus approfondie. Les recherches récentes sur Terra Amata sont publiées dans cinq tomes parus entre 2004 et 2016 – un travail monumental dont la lecture est en soi une entreprise longue et coûteuse. J’hésite à me lancer… Il n’est même pas sûr que j’y trouve une réponse claire : en général, plus les études sont érudites, plus les conclusions sont prudentes.
Que faire ? D’un côté, faire l’impasse sur les données nouvelles serait une faute professionnelle d’humanologue. De l’autre, le temps et mes moyens sont limités.
Je rumine la chose, tout en marchant le long de la coulée verte. J’ai une idée : il y a peut-être une autre piste.
Même en admettant que Henry de Lumley se soit trompé sur la construction des huttes, un autre site découvert depuis atteste clairement que les Homo erectus de cette époque utilisaient le bois pour des constructions. En 2023, des chercheurs ont découvert à Kalambo Falls, en Zambie, des structures de bois datées de près de 476 000 ans. Erectus était donc déjà un bâtisseur.
L’âge de pierre était un âge du bois
Ce qu’on appelle le « paléolithique » – l’ancien « âge de pierre » – est en fait un « âge du bois ». Car si les hommes utilisaient des pierres (hache, biface), c’était pour couper du bois : ce bois servait à s’abriter, à tailler des pieux (devenus bâtons à fouir, puis lances) et à alimenter le feu.
De ce constat, on peut tirer une conséquence majeure : les outils de pierre sont des « métaoutils ». On taille une pierre pour couper du bois, pour faire du feu, une lance, un abri. Cela allonge la chaîne opératoire (et donc les capacités d’anticipation) et démultiplie la diversité des usages. Les pieux servaient à pêcher des poissons, à déterrer des racines, etc.

Samedi 18 avril. Tautavel (dans les Pyrénées)
Aujourd’hui, je quitte Nice et les bords de mer pour me diriger vers les Pyrénées. C’est encore un voyage en pensée, via la voie du papier et du numérique. Me voilà en quelques clics sur un autre site majeur qu’a fréquenté Homo erectus.
Me voilà à Tautavel, précisément à la caune de l’Arago. « Caune » est un mot occitan pour dire « grotte ». Cette grotte surplombe la vallée du Verdouble, un cours d’eau voisin. Une grotte, une rivière : un lieu idéal pour des chasseurs-cueilleurs.
Ce site est connu depuis longtemps des archéologues, mais c’est seulement en 1964 qu’il fait l’objet de fouilles systématiques dirigées par Henry de Lumley. Le 22 juillet 1971, une découverte capitale est faite par Marie-Antoinette de Lumley : un crâne d’un Homo erectus mort il y a plus de 450 000 ans. Il a été baptisé « l’homme de Tautavel » ou « Arago XXI ». Le site recèle bien d’autres trésors archéologiques : il a été occupé pendant plus de 600 000 ans, livrant des milliers de pièces archéologiques – ossements, outils de pierre, restes humains fossiles.
Un livre récent, Origines. Tautavel, notre longue histoire avant Néandertal (2024) d’Emma Baus et Amélie Vialet, dresse un bilan des recherches récentes. Les progrès considérables des techniques archéologiques permettent aux chercheurs de reconstituer précisément les variations du climat au Pléistocène moyen – cette période oscillait entre des épisodes glaciaires très froids et des interglaciaires assez tempérés –, de connaître l’environnement dans lequel vivaient les humains de chaque époque, et donc de savoir ce qu’ils chassaient (notamment le renne).
Les connaissances anatomiques ont aussi considérablement progressé. Les fossiles présents à Tautavel, il y a 450 000 ans, appartiennent au groupe Homo heidelbergensis, un ancêtre de Néandertal. Amélie Vialet, une des autrices du livre, s’intéresse aux origines du langage. L’étude du crâne d’Arago XXI révèle la présence de l’aire de Broca, essentielle à la maîtrise du langage, et l’étude de son appareil vocal (grâce à des modélisations très sophistiquées) montre qu’Homo heidelbergensis pouvait articuler plusieurs sons. Cela ne prouve pas qu’il maîtrisait le langage, mais atteste qu’il en avait les possibilités anatomiques. Cette donnée renforce l’hypothèse de l’ancienneté du langage, défendue par de plus en plus de spécialistes.
Parmi les quelque 120 bifaces retrouvés sur le site, un attire particulièrement l’attention des chercheurs. Ce biface fait 30 centimètres – une taille exceptionnelle. Il a été taillé dans une roche rare qui a la particularité de prendre une légère teinte dorée à l’air libre. L’analyse microscopique montre qu’il a été très peu utilisé, ce qui suggère qu’il était davantage un objet de prestige qu’un outil ordinaire. C’est là une découverte capitale : il y a plus de 400 000 ans, les anciens humains ne se contentaient pas de tailler des outils pour des raisons utilitaires. Ils savaient faire de beaux objets et leur donner une signification nouvelle – ce que les chercheurs appellent, faute de mieux, « symbolique ».

Dimanche. et Madame erectus ?
MC me fait remarquer que je parle d’Homo erectus comme s’il s’agissait toujours d’un homme. « Pourquoi les femmes ne tailleraient-elles pas de silex, ne participeraient-elles pas à la chasse ou aux travaux de construction ? Où est passée madame Erectus ? » Elle a raison. « Homo erectus » est un terme général qui s’applique en principe autant aux hommes qu’aux femmes, mais implicitement, c’est presque toujours au mâle que l’on pense. Il faut corriger ça.
Monsieur et madame Erectus étaient-ils égaux, différents ? Menaient-ils la même vie ? À vrai dire, on n’en sait pas grand-chose. La vie sociale des Erectus reste une grande inconnue, coincée entre deux époques mieux connues. En amont, pour penser la vie des australopithèques et des premiers hominines, on peut se référer à la vie des grands singes : chimpanzés, bonobos, gorilles et orangs-outangs. Chez eux, il n’y a pas à proprement parler de division du travail, pour la simple raison qu’ils ne collaborent pas vraiment : chacun se nourrit de son côté. Il n’y a pas non plus de famille au sens strict. Il n’y a pas de couples stables et les femelles s’occupent seules de leurs petits. En aval, une fois qu’Erectus a disparu pour laisser place aux chasseurs-cueilleurs sapiens, la situation a radicalement changé. Si l’on prend pour exemple toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui ont survécu jusqu’aux XIXe et XXe siècles, partout on trouve une vie collective organisée avec une division du travail marquée entre hommes et femmes : les hommes s’occupent de la chasse au gros gibier, les femmes se consacrent à la cueillette et aux soins des enfants. Comment est-on passé de l’un à l’autre ? C’est l’inconnu.
Il y a quelque temps, j’ai interrogé la préhistorienne Anne Augereau sur le sujet ; elle préparait alors un livre, Les Femmes de la Préhistoire, qui vient d’être publié. Ses conclusions sont prudentes. Si elle remet en cause l’idée longtemps admise comme une évidence — les hommes chassent dès l’aube des temps tandis que les femmes restent au camp pour faire la cuisine —, elle refuse pour autant le cliché inverse, tout aussi idéologique : celui de la working woman de la préhistoire, chasseresse et guerrière. Concernant Erectus ou les Néandertaliens, les données ne permettent pas de distinguer clairement les rôles selon le sexe. En revanche, à partir de Sapiens, des marques caractéristiques d’usure du coude indiquent une spécialisation masculine — pour la taille de la pierre ou le lancer.
Autre son de cloche chez Véra Nikolsky. Elle m’a envoyé son dernier livre, Les Amazones n’existent pas — que j’ai commencé à lire —, et elle y adopte une position plus catégorique. Elle conteste l’idée que les femmes aient participé aux activités létales : guerre ou chasse au grand gibier. Non par manque de capacité physique, mais pour une raison évolutive plus impérieuse : les contraintes de la grossesse et de l’allaitement éloignent les femmes des tâches trop dangereuses. Une mortalité élevée parmi elles menacerait la survie même du groupe. Si un homme peut biologiquement engendrer de nombreux enfants, une femme ne peut donner naissance et allaiter que quelques enfants au cours de sa vie. Les exceptions historiques — guerrières scythes, soldates du Dahomey — ne font que confirmer la règle générale. Véra Nikolsky et moi avons prévu de nous voir prochainement pour parler de tout cela. Affaire à suivre.
Lundi 20 avril. Atapuerca (Espagne)
Nouvelle journée, nouvelle exploration mentale. Je quitte Tautavel et, en quelques clics, par un miracle spatiotemporel, me voilà de l’autre côté des Pyrénées, en Espagne, sur le site d’Atapuerca, près de la ville de Burgos.

Imaginez : vous pénétrez dans une galerie souterraine sur près de 500 mètres, dans l’obscurité totale, éclairé par une torche. Tout au fond de la galerie, faites attention, il y a un grand trou, une fosse de 13 mètres de profondeur. Beaucoup d’animaux s’y sont laissés piéger. Les archéologues y ont découvert un grand nombre de restes d’animaux – dont des ours des cavernes.
Mais la découverte de 28 squelettes humains, tous retrouvés dans la même couche, indiquait autre chose. Ces humains ne sont pas tombés par accident. Tout laisse à penser qu’ils ont été transportés et jetés volontairement dans la fosse. Une sépulture ? Il y a 430 000 ans – soit près de 300 000 ans avant les plus anciennes sépultures connues !
Comme toujours, ce coup de tonnerre archéologique divise les spécialistes. Un amoncellement de corps ne fait pas forcément une sépulture. Mais ce qui contribue à semer le trouble est la présence dans cette « fosse commune » d’un biface exceptionnel. Les chercheurs l’ont nommé Excalibur. Ce biface de 15 centimètres, d’une facture remarquable, a été taillé dans une roche rouge qui lui confère un éclat particulier. Il ne présente pas de marques d’usure. Un tel objet ne s’est pas retrouvé là par hasard. Comme le biface doré de Tautavel, Excalibur semble avoir un usage symbolique. Sa présence auprès des corps évoque un rituel. Est-ce une offrande destinée à accompagner les défunts ?
Une question me taraude depuis hier soir. Pour jeter leurs morts dans le sima, les hommes de l’époque ont parcouru 500 mètres dans l’obscurité souterraine. Il fallait donc qu’ils s’éclairent – avec des torches, vraisemblablement. Bien que les fouilles n’aient révélé aucune trace de feu dans la galerie ni dans la salle elle-même, il est inconcevable que les humains aient circulé dans le noir complet sans s’éclairer d’une manière ou d’une autre.
Mardi 21 avril. Retour dans le présent
Récapitulons. Il y a 400 000 ans vivaient dans le sud de l’Europe – Terra Amata, Tautavel, Atapuerca – d’anciens Homo, ancêtres de Néandertal. Ils maîtrisaient le feu, taillaient des bifaces, dont certains avec un souci esthétique qui en fait des œuvres d’art avant l’heure. Ces objets avaient un usage particulier, non utilitaire, qui nous échappe encore en partie. Ces gens vivaient ensemble dans des abris et des huttes fabriqués à l’aide de grosses branches coupées avec des haches de pierre. Ces haches servaient encore à façonner des pieux – ancêtres de la lance, mais aussi du « bâton à fouir » utilisé par les chasseurs-cueilleurs pour déterrer des tubercules comestibles.
Toutes ces activités requièrent des capacités mentales particulières. La taille des bifaces, la maîtrise du feu, la fabrication des abris et des outils de bois impliquent anticipation, planification. Homo erectus vivait dans l’avenir. Il était un artisan habile et, comme tout bon artisan, a conçu certains objets avec un souci esthétique. En ce sens, il était déjà artiste. La construction des huttes, l’entretien du feu, la chasse exigeaient une certaine division du travail, appelant un langage commun, même rudimentaire.
La technique, l’art, le langage ont donc évolué de concert et non successivement, comme le pensaient les préhistoriens au début des années 2000. Dans son best-seller Sapiens. Une brève histoire de l’humanité (2011), Yuval Noah Harari affirme – sans données empiriques ni références scientifiques à l’appui – qu’une « révolution cognitive » aurait eu lieu avec Homo sapiens il y a 70 000 ans.
Il me semble que nous disposons aujourd’hui de suffisamment d’éléments pour reculer considérablement l’émergence de cette révolution cognitive. Homo erectus a franchi un pas décisif dans l’apparition des capacités proprement humaines. C’est grâce à lui qu’on peut voyager dans le temps, se plonger en pensée dans le passé et se projeter dans l’avenir. Deux activités imaginatives qu’il nous a léguées.
- Mathias Osvath et Peter Gärdenfors, « Quand les hommes inventèrent l’avenir », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, décembre 2005. ↩︎



