Aborigènes. L’envers du décor

Tout commence par un cliché : des hommes nus et le corps peint dansant dans la poussière, des chasseurs parcourant le bush, lance à la main, des femmes aux seins nus assises sur le sol, entourées de leurs enfants. Autres images d’Épinal : un boomerang, un didjeridoo, les peintures abstraites aux couleurs vives faites sur des écorces. Ces images, omniprésentes dans les livres et documentaires, ont façonné une vision exotique et poétique des Aborigènes : un peuple de chasseurs-cueilleurs nomades, dénués de biens matériels mais riches d’une spiritualité fascinante.

Puis on passe aux lectures plus savantes. Les Aborigènes occupent une place de choix en anthropologie. Découverts à la charnière des 19ᵉ et 20ᵉ siècles, par une monographie de Baldwin Spencer et Francis Gillen sur les Arranta, les « sauvages » d’Australie ont suscité l’engouement des penseurs européens. Émile Durkheim a vu dans le totémisme australien « la forme élémentaire de la vie religieuse ». Sigmund Freud a écrit Totem et tabou (1913) en s’inspirant de la même source. Plus tard, Claude Lévi-Strauss a fait de leurs pratiques des mariages croisés entre clans le socle de la loi sociale primitive*. Leur société semblait incarner une humanité « originelle », matrice possible de toutes les sociétés ultérieures.

S’est imposée aussi l’image d’une société de chasseurs-cueilleurs nomades égalitaire, pacifique. Sans richesses, sans écriture, sans agriculture mais encore sans chef, sans inégalités, sans guerre ; une vie rythmée par le « temps du rêve » (dreamtime ou jukurrpa), célébré dans les mythes, les rituels et les liens avec le territoire. Victimes d’une colonisation violente, dépouillés de leurs terres, décimés ou déportés dans des réserves, les Aborigènes ont gagné notre sympathie.

Mais au fil du temps, j’ai découvert une autre réalité : une face cachée, plus sombre, du monde aborigène.

Une violence endémique et rituelle. Longtemps passée sous silence par l’anthropologie, la violence occupe pourtant une place centrale dans la société aborigène traditionnelle. Viols, meurtres, expéditions punitives, vengeances et sévices corporels. Chez les jeunes garçons, les rites initiatiques, scarifications et épreuves d’endurance sont particulièrement douloureux. C’est le prix à payer pour devenir un homme, un vrai, dur au mal. Pas simplement un chasseur, mais aussi un guerrier. Car, comme l’a montré Christophe Darmangeat, les conflits guerriers entre clans étaient non moins fréquents que les alliances.

Inégalités et hiérarchies. Contrairement à ce qui est écrit un peu partout, la société aborigène traditionnelle n’avait rien d’égalitaire. À première vue, pas de riches ni de grands chefs. Tout le monde semble logé à la même enseigne. Mais l’égalité n’est qu’apparente. L’inégalité entre hommes et femmes s’avère la plus évidente. Seuls les hommes ont le droit de posséder des armes, de chasser, de participer aux cérémonies secrètes. Ils sont les dépositaires de la loi. Il existe aussi un lien de subordination entre la jeune génération et les aînés. Les jeunes hommes devaient attendre de franchir chacun des nombreux stades d’initiation (parfois jusqu’à 30 ans) avant d’avoir le droit de se marier. Les hommes mûrs s’approprient ainsi les jeunes filles et les tiennent à l’écart de leurs cadets. Ensuite, le gendre reste tributaire de ses beaux-parents. Selon la coutume du « prix de la fiancée », il devra leur livrer des quartiers de viande pendant des années. C’est le prix à payer pour avoir une épouse.   

Territoires et propriété. Les chasseurs-cueilleurs aborigènes passent pour des nomades errant au gré des ressources qu’offre un vaste territoire semi-désertique. C’est ainsi que je me suis longtemps représenté les choses. Les chasseurs-cueilleurs n’ont pas le sens de la propriété des terres. La réalité est tout autre. Chaque clan est propriétaire collectivement d’un territoire, certes sans clôtures, mais matérialisé par les marques d’appartenance : les « chants des pistes », connus des seuls membres d’un clan, servent à la fois de cartes mentales et de titres de propriété sur les points d’eau. Il en va de même des peintures sur les parois, dont seuls les anciens connaissent la signification jalousement gardée. L’accès aux terres, à l’eau, aux lieux sacrés est donc strictement codifié, toute intrusion sur un territoire étranger sans y être invité sera sévèrement sanctionnée.

Une religion coercitive. Le « temps du rêve » peut passer comme une fantasmagorie poétique sur la création du monde. Il y est question « des sept sœurs », du « serpent arc-en-ciel », des divinités solaires ou de celles de l’eau. Comme tous mythes de la Création, il justifie l’ordre des choses : d’où viennent les étoiles, les montagnes, les rivières, les animaux et les plantes. Ce mythe sert avant tout à légitimer la « loi » communautaire. Cette loi impose à chacun sa place dans la société : elle attribue aux hommes et femmes des rôles différents, justifie l’intégration de chacun dans un clan donné, dicte des règles de conduite contraignantes (comme le choix des époux, le partage de nourriture et les interdits alimentaires, l’accès aux lieux de chasse et aux points d’eau). Et gare à ceux qui transgressent les interdits ! La religion aborigène, comme d’ailleurs toutes les religions traditionnelles, n’est pas une « spiritualité », mais avant tout un ensemble de prescriptions sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Le temps du rêve sonne à nos oreilles d’Occidentaux comme une quête de spiritualité. Sauf qu’il faut entendre ici « la loi ». Une loi coercitive qui dicte chaque geste du quotidien.

Violence endémique, inégalités, religion oppressive…, voilà qui ne cadre guère avec l’image de « bons sauvages » à laquelle les Aborigènes ont été associés. Il m’a fallu du temps pour comprendre cette face sombre de la société aborigène. Pour autant, il serait absurde de prendre le contrepied d’une vision angélique et noircir exagérément le tableau. Les Aborigènes sont machistes et violents ? C’est vrai, mais ni plus ni moins que l’étaient les Grecs, les Romains ou les Gaulois. Ils accordent une grande importance aux cérémonies et rituels communautaires ? Tout comme les chrétiens du Moyen Âge, qui vivaient aussi au rythme des rituels religieux. Leur système de mariages croisés ? Les aristocrates européens ont aussi pratiqué pendant longtemps les mariages arrangés entre clans pour garantir la paix.

Une logique sociale bien huilée

Contrairement à ce que j’ai longtemps cru (et que les anthropologues suggéraient), les Aborigènes ne sont peut-être pas si « primitifs » ni si originaux qu’on pourrait le croire.

La mythologie du temps du rêve, les rituels communautaires, la séparation des hommes et des femmes, l’initiation des garçons, les règles du mariage, les rivalités et les alliances entre clans, l’occupation d’un territoire, le pouvoir des aînés… Tous ces éléments existent ailleurs. En Australie, ils ont pris la forme d’un ordre social particulier dont l’architecture générale se révèle assez cohérente. Des groupes d’hommes (les « mâles dominants ») s’associent entre eux pour s’approprier un territoire (de chasse, de pêche). Ils se procurent un autre bien très convoité – les jeunes femmes –, soit par la force (un des motifs les plus fréquents des guerres aborigènes), soit par un accord avec un autre clan (que Claude Lévi-Strauss appelle « l’échange des femmes »). Pour assurer leur pouvoir, les hommes s’approprient les armes (ils sont les seuls à chasser et faire la guerre) et s’arrogent le sacré. 

Le sacré s’exprime à travers les rituels et les mythes. Les peintures corporelles, les scarifications inscrivent la place de chacun autant sur les corps que dans les esprits. La violence, tant symbolique que physique, des initiations des garçons joue le même rôle que les séances de bizutage dans les corps militaires : d’abord assurer une hiérarchie sur les jeunes hommes d’un clan, avant de les intégrer progressivement pour en faire des gardiens de la loi : une loi héritée des ancêtres et qui doit se perpétuer de génération en génération.

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