L’âge axial ? Le philosophe Karl Jaspers a remarqué que vers le 5e siècle avant notre ère sont apparus, dans plusieurs régions du monde, des penseurs d’un genre nouveau. Tandis qu’en Grèce les philosophes Socrate, Platon puis Aristote faisaient parler d’eux, en Inde, c’était le cas de Bouddha, et en Chine de penseurs comme Confucius et Lao Tseu.
Jaspers a nommé « âge axial » cette période si fertile en « sages » et située sur un axe allant de la Grèce à la Chine, en passant par l’Inde.
Si on observe de plus près, on constate que des foyers d’effervescence culturelle se sont manifestés dans de nombreux domaines : la philosophie, la littérature, les sciences, les techniques et les arts. Le « miracle grec » s’est accompagné d’un « miracle chinois » et d’un « miracle indien », ce dernier moins connu mais tout autant fertile en innovations.

• Un miracle grec
L’expression « miracle grec », forgée par Ernest Renan, désigne cette période exceptionnelle d’intense créativité intellectuelle que connaît la Grèce au 5e siècle av. J.-C., à l’époque de l’Athènes de Périclès et du Parthénon.
C’est alors que se déploie la pensée philosophique avec Socrate, Platon puis Aristote.
C’est aussi le moment où apparaît une nouvelle manière d’écrire le passé : non plus de grands récits épiques ni de simples chroniques royales, mais une histoire rationnelle, incarnée notamment par Hérodote, appelé le « père de l’histoire », et Thucydide, qui cherche à comprendre les guerres de son temps, à analyser les forces en présence, les motivations des acteurs et la logique des événements.
Cette période voit également la naissance de la médecine avec Hippocrate, l’essor du théâtre tragique avec Sophocle et Eschyle, et de la comédie avec Aristophane, de la sculpture classique avec Phidias, l’ami de Périclès, de l’architecture monumentale avec le Parthénon.
Les historiens n’utilisent plus aujourd’hui l’expression « miracle grec », comme si l’effervescence culturelle du 5e siècle av. J.-C. ne venait de nulle part. Les influences mésopotamienne et égyptienne (en mathématiques, astronomie, médecine) ou phénicienne (l’alphabet) se sont révélées essentielles pour l’éclosion de la pensée grecque1. Il n’empêche que dans cette zone carrefour qu’était la Grèce a bien eu lieu au à partir de ce 5e siècle av. J.-C. un petit big bang culturel. Il ne vient pas de rien, mais ne peut être réduit à une simple agrégation de sources. Qu’on l’appelle miracle ou non, il y a bien eu un moment de créativité et de bouillonnement culturel peu fréquent dans l’histoire.
Rare, mais pas unique.
Car il y eut aussi un miracle indien et un miracle chinois.

Un miracle chinois ?
La Chine du 5e siècle av. J.-C. voit l’apparition des deux grandes figures de la pensée : Confucius et Lao Tseu.
Maître Kong (Confucius) est un penseur itinérant qui va de royaume en royaume pour tenter de convaincre les princes et petits rois d’adopter sa doctrine. Ce qui va devenir le confucianisme est une doctrine morale et politique très conservatrice. En gros, Confucius, c’est le « père la morale ». La femme doit obéir à son mari, le fils obéir à son père, le père obéir au roi et le roi lui-même doit suivre le « mandat céleste » dicté par les dieux. Et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes2.
Lao Tseu, fondateur du taoïsme. Le tao, c’est la « voie », le chemin. C’est aussi le « principe directeur » qui doit guider une bonne vie. Lao Tseu ne pense pas, comme Confucius, que le bonheur et l’harmonie soient présents dans la société, la politique, et la comédie romaine. Pour lui, le bonheur et l’harmonie se trouvent dans une quête intérieure personnelle, à l’écart du monde, proche de la nature. Ils se situent à l’intérieur de soi dans une harmonie avec les choses en cultivant son qi (l’énergie vitale).
Confucius et Lao Tseu vont fonder deux des trois « grandes traditions » de la pensée chinoise (la troisième étant le bouddhisme qui sera importé plus tard en Chine).
Mais à s’en tenir uniquement à ces figures tutélaires de grands sages, on passe à côté d’un phénomène d’ampleur : à l’époque de Confucius et Lao Tseu, une multitude d’autres courants émergent de leur côté.
Les Chinois de l’époque parlent des « cents écoles » pour illustrer la variété des idées qui surgissent alors. Les partisans de Confucius (école de Ru) et de Lao Tseu (école du Dao) se confrontent alors à d’autres doctrines, celle des légistes (l’école de Fa) par exemple. Personnellement, j’ai un faible pour Mozi (on prononce motzeu) ou « maître Mo », fondateur de l’école « mohiste ». On l’a appelé le « philosophe menuisier », car Mozi fut d’abord un maître-charpentier constructeur de machines de guerre. De la fréquentation avec les militaires, Mozi en conclut que la guerre était une activité égoïste et absurde. Il s’est forgé une pensée de « l’amour universel » qu’il enseignait à ses apprentis.
À propos d’art militaire, notons qu’une autre figure de l’époque est Sun Tzu, l’auteur de Sur la guerre, le classique des classiques en matière de stratégie miliaire. Sun Tzu y soutient que le devoir du chef de guerre est d’empêcher les massacres inutiles en préparant au mieux le combat. Avant de livrer bataille, il faut bien analyser les forces en présence, utiliser la ruse, voire la peur pour dissuader son ennemi de combattre. En somme, l’idéal de la stratégie est d’éviter d’avoir à se battre !
L’époque a connu bien d’autres penseurs originaux. Citons Zuo Qiuming, qu’on pourrait considérer comme un Hérodote chinois. Jusque-là, les scribes écrivaient des chroniques royales limitées à des listes de batailles mémorables et de hauts faits. Zuo Qiuming, lui, rédige les premiers livres d’histoire, le Zuo Zhuan, un commentaire sur la période troublée des Printemps et Automnes qui donne vie aux personnages, décrit les décors, écrit des dialogues, raconte les intrigues de palais.
Il faudrait aussi parler des artistes (qui ont porté au sommet l’art du bronze), des ingénieurs, des mathématiciens et des astronomes qui ont fait de grands progrès dans leurs domaines.
Cette créativité va connaître un coup d’arrêt avec l’avènement du premier empereur (Qin Shi Huang). Après avoir conquis un vaste territoire et écrasé impitoyablement ses opposants, le premier empereur va s’en prendre aux livres et aux lettrés. L’histoire raconte qu’il a fait brûler tous les livres et enterrer vivants 460 lettrés3. Cette histoire est-elle authentique ? Des historiens en discutent. Une chose s’avère sûre. Avec l’instauration d’un pouvoir centralisé et autoritaire, l’époque n’était plus propice à la créativité intellectuelle.

Inde, l’éveil de la pensée autour du Gange
L’Inde a également connu son miracle. À partir du 6e siècle av. J.-C., à peu près au moment où les cités grecques prennent leur essor, apparaît dans la région du Gange une galaxie de petits royaumes et républiques. Dans les capitales de ces nouveaux petits États, les rajas (rois) et les grandes familles de marchands et de brahmanes se font construire des palais. Autour de ces élites dirigeantes gravitent une pléiade d’artistes, de savants et de penseurs. Le mécénat architectural, artistique et scientifique bat son plein. C’est une première raison de l’essor des sciences, des arts, du théâtre.
Mais la richesse et l’opulence ne sont pas du goût de tous. Cette époque est aussi une époque de violence car la constitution de ces royaumes se fait par la conquête. Dans les palais, la richesse attire les convoitises et attise les querelles à l’intérieur même des familles.
Au sein même de l’élite, de jeunes aristocrates dégoûtés par le faste et l’opulence décident de rompre avec ce mode de vie. La légende veut que le jeune prince Siddhartha Gautama alias le Bouddha a renoncé à cette vie dorée pour mener une existence d’ascète. Après avoir découvert fortuitement la misère dans laquelle vivait le peuple, il a tout quitté pour mener une vie itinérante et professer ses quatre nobles vérités qui conduisent à la « délivrance »4.
La trajectoire du Bouddha ressemble étrangement à celle d’un de ses contemporains, Mahavira, le fondateur du jaïnisme. Lui aussi était un jeune aristocrate, lui aussi a rompu avec son milieu, lui aussi a rejeté les plaisirs factices pour mener une vie d’ascète, lui aussi a critiqué le brahmanisme, la religion dominante qui avait partie liée avec le pouvoir.
Bouddhisme et jaïnisme s’inscrivent dans un mouvement profond, celui des shramanas, ces ascètes errants qui ont renoncé à la vie sociale pour se consacrer à la méditation. Nombre de ces nouveaux penseurs prônent une ascèse très exigeante. Quand Alexandre le Grand est arrivé en Inde, il a découvert ces étranges « gymnosophistes » (littéralement les « sages nus ») qui ont fasciné les auteurs grecs de l’Antiquité.
Le conflit entre les traditions de pensée orthodoxes (brahmaniques) et les mouvements hétérodoxes (shramaniques) va alimenter une querelle intellectuelle qui va obliger chacun des camps en présence à affiner ses arguments, aboutissant de part et d’autre à un grand raffinement théorique. En témoigne « la querelle de l’égo » qui eut lieu entre penseurs brahmanes et bouddhistes à propos de la nature de l’âme et du moi5.
On aurait tort de croire que la pensée indienne reste confinée dans le cadre des doctrines religieuses et philosophiques. De même qu’en Chine ont fleuri cent écoles (aux côtés du confucianisme et du taoïsme), l’Inde connaît une floraison de nouvelles doctrines. Il y eut en Inde des penseurs qui professaient un matérialisme (le courant Chârvâka) qui enseignait que tout est matière et qu’il n’existe pas « d’arrière-monde », que toute connaissance vient des sens, et enfin qu’il n’est d’autres raisons de vivre que terrestres. De leur côté, les adeptes du mouvement ajivika, fondé par Makkhali Gosala, soutenaient un strict déterminisme : tout ce qui nous arrive est déterminé par des causes précises même si elles sont invisibles et nous échappent.
Pour rendre compte de la créativité intellectuelle de l’époque, il faut aussi mentionner les importantes découvertes scientifiques des savants indiens. Ce sont eux qui ont découvert le théorème attribué à Pythagore et il est probable que les Grecs l’ont importé d’Inde6. Il faut aussi parler de l’œuvre extraordinaire de Panini. Ce savant indien a accompli une prouesse intellectuelle hors norme : il a réussi à codifier la langue sanscrite en un système de règles logiques (4000), qui permettait de reconstruire tous les énoncés possibles. Cela n’en fait rien de moins qu’un précurseur des algorithmes, 2500 ans avant l’invention de l’informatique !
La médecine indienne mérite aussi d’être évoquée. On assimile souvent la médecine indienne traditionnelle (ayurveda) à une sorte de technique psychocorporelle proche du yoga. Mais les premiers traités d’ayurveda connus contiennent des descriptions très précises des troubles et des remèdes, qui en font une médecine empirique qui n’a rien à envier à celle d’Hippocrate7.
Conclusion
En résumé, l’âge axial de Karl Jasper ne se limite pas à l’apparition de nouveaux « sages » et d’une sagesse réduite. La Grèce, la Chine et l’Inde ont été le théâtre d’un mini big bang culturel qui a touché tous les domaines du savoir : autant les techniques et les sciences que la philosophie et les arts.
Les raisons de cette remarquable convergence évolutive restent à comprendre…
Mais c’est une autre histoire…
- « Y a t-il eu un miracle grec ? » Sciences Humaines, 2001, en ligne. ↩︎
- « Qui était Confucius ? », en ligne. ↩︎
- Plus tard, Mao Zedong s’est vanté d’avoir fait beaucoup mieux pendant la révolution culturelle. ↩︎
- « Qu’est-ce que le bouddhisme ? », en ligne. ↩︎
- Voir Brahmanes vs bouddhistes : La querelle de l’ego. ↩︎
- Peirre Brémaud, Pythagore en Inde. L’aube des mathématiciens, éd. Cassini, 2020. ↩︎
- cf. l’école Atreya et Sushruta qui indique une connaissance détaillée de l’anatomie (via la dissection) et des techniques chirurgicales avancées. ↩︎



