Je suis optimiste… mais je me soigne

Je fais partie de la minorité incomprise des « optimistes » qui pensent que le monde ne va pas si mal. Une opinion qu’il vaut mieux éviter d’afficher au risque de passer pour un candide (mal informé) ou un gardien de l’ordre dominant (qui se satisfait du monde tel qu’il est). Pire encore : pour un « boomer » (ce que je suis), critique imparable qui suffit à vous mettre hors course.

J’ai donc décidé de me soigner. Pour cela, je m’emploie à changer mon regard sur les choses : me montrer plus négatif, anxieux, triste, en colère. Bref, ne plus être décalé avec mes contemporains.

D’abord, comment peut-on être optimiste ? Je ne suis pas naïf : il m’arrive de lire les journaux. Je sais qu’il existe sur cette planète des guerres et des massacres, je n’ignore pas que le climat se réchauffe, je sais que 1 % d’ultramilliardaires possèdent plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité, ou que les écrans ont envahi nos vies et les empoisonnent insidieusement. Je sais tout cela.

Mon optimisme repose sur d’autres données, plus rarement évoquées. En un peu plus d’un demi-siècle, les humains ont gagné presque quinze ans d’espérance de vie (de 55 à 70 ans en moyenne) ; si le nombre de milliardaires a explosé, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté s’est effondré. Aujourd’hui, il y a 10 % des humains (750 millions) qui vivent dans l’extrême pauvreté. Il y a un siècle, c’était le cas de 90 % des humains ! Chiffre significatif : depuis un demi-siècle, la mortalité infantile a été divisée par quatre (5 millions par ans) alors même que la population a doublé (de 4 à 8 milliards entre 1975 et aujourd’hui). La violence n’a pas disparu (elle ne disparaîtra jamais de ce monde), mais le nombre de décès liés aux guerres et aux homicides est historiquement bas. Si la planète se réchauffe, il existe aussi des raisons d’espérer : merci à la jeune journaliste Hannah Ritchie (elle a 32 ans !), autrice de Première génération (Les Arènes, 2025), qui vient de montrer, statistiques à l’appui, qu’il y a aussi de bonnes raisons d’espérer.

Je pourrais multiplier les données : savez-vous que le nombre de suicides dans le monde baisse depuis vingt ans, que la baisse de la natalité n’est pas forcément une mauvaise nouvelle… Mais je sais par expérience que les bonnes nouvelles ont du mal à être digérées. Elles ne parviendront jamais à donner du baume au cœur aux esprits chagrins.

Il me paraît plus intéressant de chercher à mieux comprendre les raisons de l’anxiété, de la colère et du ressentiment qui règnent dans l’air du temps. Car je ne peux me résoudre à penser que « bon sang, le monde va mieux ! Pourquoi les gens ne s’en rendent-ils pas compte ? » Il existe une autre hypothèse que celle de la maladie imaginaire. Si beaucoup de gens nourrissent des passions tristes (anxiété, ressentiment, colère, désespoir), c’est pour de vraies raisons. Mais peut-être ces raisons ne sont-elles pas en opposition avec l’amélioration de la condition humaine : elles en sont peut-être la conséquence. Beaucoup de gens souffrent de pathologies nouvelles, liées à l’abondance, au confort et à la liberté dont nous jouissons de plus en plus.

Les pathologies du bien-être : voilà l’hypothèse qu’il va falloir explorer plus avant.

Vous avez une idée ?

8 commentaires au sujet de “Je suis optimiste… mais je me soigne”

  1. à l’échelle de l’Histoire humaine, globalement oui cela s’améliore, pourtant rien n’est acquis pour toujours. cf les chutes des différents empires, sociétés, systèmes politiques.
    ce qui hélas reste permanant sont les disparités d’accès aux ressources essentielles, organisées et maintenues par des groupes d’individus contre d’autres.
    Chacun de nous doit rester optimiste pour pouvoir s’indigner, agir au quotidien avec humanité envers les autres et avec lui- même (humains, non humains, écosystèmes).
    baisser les bras n’est pas viable pour soi et pour tous.
    rester optimisme en regardant et nommant les horreurs et erreurs en face ; c’est aussi s’engager à chaque instant, dans son quotidien, par chaque petit geste, résolution, action, partage des savoirs.
    c’est aussi prendre le temps d’apprécier chaque parcelle de beauté, tendresse, gaité qui se présente.
    on en a bien besoin face à ces rythmes effrénés et mortifères.

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  2. Merci de ce message, qui va tout à fait dans le sens de ce que moi, chercheur scientifique et boomer ne cesse de répéter quand des gens qui n’ont que la chance d’être jeunes (moi, j’ai en plus celle d’être un peu vieux » me disent que c’était mieux avant.
    Vous imaginez que l’abondance crée le malaise présent. Je vois plutôt la causalité dans un sens inverse, c’est parce que l’humanité est insatisfaite du présent que celui-ci s’améliore sans cesse. jLe jour où l’humanité sera satisfaite, elle s’effacera…

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  3. Bonjour, je ne suis pas trop d’accord avec le texte, certes le monde va mieux, mais il va mieux au niveau générationnel, or nous ne vivons que durant une seule génération et je trouve que c’est assez compliqué de prendre ce recul. Après, je trouve que ce discours est un peu dangereux parce qu’il pourrait insinuer qu’il faut se satisfaire de ce qu’on a, mais à mes yeux on est bien loin d’un idéal et qu’on touche à peine à cette idée-là. Donc pour moi, il est encore légitime d’être anxieux, stressé, etc. sur l’avenir, parce qu’il y a encore du chemin. Et surtout l’avancée que nous avons atteinte n’est pas acquise mais à entretenir, et il faut continuer à se battre pour un monde idéal !

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  4. Merci pour votre article, c’est rare de lire ce genre de propos. Moi aussi je fais partie des ces simili-martiens à la graisse de hérisson (merci Haddock) qui se veulent optimistes. Etre optimiste n’empêche absolument pas d’être conscient des problèmes autour de nous, d’avoir une vie pas toujours facile, et de vouloir agir.

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  5. Huit siècles avant notre ère, Homère, celui de l’Odyssée, écrivait que de tous les êtres vivants rampants sur Terre l’Homme en était le plus détestable… ! Déjà ! Avons nous progressé sur ce terrain de la comparaison ? Je ne crois pas. De mon point de vue les analyses et comparaisons macro sociétales finiront toujours par nous déprimer. Mieux vaut s’en tenir à ce qui est à notre portée d’action et y jouer notre partition le mieux possible : d’abord savoir ce qu’elle devrait être, ensuite l’être… !

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  6. Peut être êtes vous optimiste parce que vous n’avez pas de problème de fin de moi et que la guerre abjecte faite aux pauvres ne vous concerne pas. Cette mentalité prédatrice envers les déshérités à elle seule prouve la bassesse de l’homme et suffit à vous mettre en pétard. Evidemment à trop fréquenter les musées, concert, restaurant, on a du mal à percevoir ces choses là. Quand au progrès d’une façon général , c’est vrai qu’aujourd’hui nous sommes capables de faire sauter des milliers de fois la planète. On avance fort.

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  7. Notre cerveau hérité de l’évolution qui a permis à des bipèdes peu rapides de survivre et même de proliférer est programmé par défaut pour focaliser son attention en quelques millisecondes sur ce qui menacerait sa survie, son bien être, ses possessions. Il faut plus de temps, d’instruction et d’expériences pour relativiser, contextualiser et rationaliser. Or le progrès technologique entraîne une accélération qui alerte plus qu’il ne rassure nos cerveaux d’un autre âge !?

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  8. Votre propos est intéressant, mais il ne tient pas compte de certains éléments et surtout il me semble fort peu sociopolitique. En vrac, la richesse est de plus en plus concentrée entre un petit nombre de personnes, nos démocraties qui n’en étaient déjà pas vraiment, tendent à être remplacées par des régimes de plus en plus autoritaires, en fait, dans un monde qui tend à passer d’une organisation néolibérale à une organisation libertarienne, les Musk, Thiel, Bolloré et autres voudraient prendre le pouvoir dans l’ensemble du monde occidental, ce même monde occidental qui vient de perdre toute crédibilité sur la question des droits humains en soutenant le génocide commis par Israël contre le peuple palestinien, la bureaucratie est de plus en plus envahissante dans toutes les organisations, le réchauffement climatique est sans doute impossible à renverser (même David Suzuki le reconnait), l’effondrement de la biodiversité est particulièrement préoccupant, nous connaissons une vague internationale de conservatisme qui remet en question les avancées des droits des femmes, des personnes racisées, des communautés LGBTQIA+. Et je pourrais multiplier les exemples. Alors, je suis bien d’accord avec vous. Il importe de garder le moral et de toujours considérer que si le monde est tel qu’il est, il peut en être autrement. Le pire serait le cynisme (mais aussi le déni). Les mouvements sociaux progressistes sont les seuls acteurs sociaux qui peuvent contribuer à favoriser toutes les pratiques émancipatrices face aux rapports de domination, d’exploitation et d’oppression… Mais les luttes sociales sont permanentes dans l’histoire de l’humanité. Je suis professeur à l’UQAM et je passe ma vie à analyser tous ces phénomènes. Mais il importe aussi d’agir pour changer le monde positivement…

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