Entre les oiseaux, les musulmans, et la salle de bain, il existe un lien caché : tous vivent dans nos têtes, sous forme de schémas mentaux. Toutes les idées que l’on a en tête construisent à coups de modèles mentaux et de stéréotypes. Les psychologues ont beaucoup débattu pour savoir si ces schémas mentaux était façonnés par de mots les représentation visuelle ou d’autres formes schématiques élémentaires qui formeraient les briques de la pensée.

Devinette: Quel point commun y a-t-il entre une pizza, Jésus-Christ et une grenouille ? Réponse : ils se mangent tous les trois. En effet, comme les pizzas, les Français sont connus pour manger des cuisses de grenouilles (et des escargots !), ce qui horrifie certains de nos voisins. Quant à Jésus, rappelons que rite catholique de la communion consiste à dévorer symboliquement son Dieu (« prenez et mangez, ceci est mon corps »). Un acte de « théophagie » qui a de quoi faire réfléchir sur le sens des rituels religieux.
Mais la pizza, la grenouille et le Christ ont un autre trait en commun – qu’ils partagent d’ailleurs avec les ours en peluche, la tour Eiffel, le chiffre sept, le Père Noël, l’existentialisme, le chiffre 4 et les brosse à dent – tous existent dans nos têtes sous forme de schémas mentaux.
Les schémas mentaux sont une représentation simplifiée de la réalité servant à identifier en un clin d’œil ce qui nous entoure (pizza, oiseau ou mon cousin Maxime). Ils servent aussi à communiquer avec autrui, à agir, à apprendre, à imaginer et à résoudre des problèmes. D’où l’intérêt de les étudier de plus près.
Qu’est-ce qu’un oiseau ?
Partons d’un exemple simple. L’enfant apprend très tôt à se représenter les oiseaux. Tout petit, il a vu des pigeons dans la rue. Il s’en est étonné. Puis il a vu des perroquets, des poules ou des cygnes dans des livres d’images. Spontanément, il se forme alors un schéma mental de l’oiseau. Ce schéma mental se grave dans sa mémoire sous forme d’une représentation simplifiée : une petite chose perchée sur deux pattes, avec un bec, des ailes et des plumes, qui s’envole. Puis il apprend aussi que l’oiseau pond des œufs, construit des nids, fait des « cuicui »1.
En gros, le schéma mental de l’oiseau ressemble à ça :

Ce schéma s’adapte à des oiseaux assez divers : pigeons, perroquets, hirondelles, moineaux, cygnes, merles, etc. La schématisation s’avère un puissant réducteur de complexité. Bien que le corbeau ou le flamant rose soient assez différents, la schématisation perçoit tout de même la ressemblance. Schématiser, c’est voir l’unité derrière le multiple, le général derrière le particulier.
Cette schématisation a de grands avantages : elle permet d’identifier rapidement une chose à partir d’un seul indice. Il suffit d’entre un chant d’oiseau, le bruit d’une voiture, ou l’aboiement d’un chien, pour savoir à quoi on a affaire.
Le schéma n’est pas la réalité
Mais si les schémas possèdent cette vertu de réduire le complexe au simple, ils ont aussi un gros défaut : ils sont trompeurs. Revenons à notre oiseau. Petits, nous avons intégré le modèle de l’oiseau : un animal avec un bec, des plumes, des ailes, qui vole… Mais en grandissant, on apprend que certains oiseaux ne volent pas (les autruches, les poules, les manchots), que tous n’ont pas de plumes (les poussins n’ont qu’un duvet), qu’ils ne pondent pas tous des œufs (seules les femelles pondent), ne chantent pas tous (seuls les mâles chantent2), ne fabriquent pas tous des nids (les oiseaux terrestres, poules ou dindons…).
Nos schémas mentaux ne sont pas des copies conformes de la réalité, tant s’en faut. Ils n’en représentent qu’une version épurée, simplifiée et sélectionnée selon nos besoins.

La pensée est-elle dans le langage ?
Dans la première partie du 20e siècle, il était couramment admis par les psychologues et linguistes que nos représentations mentales dérivaient du langage et que sans les mots, il n’y aurait pas de pensée. Cette thèse semblait d’ailleurs étayée par l’étude des cultures humaines. Ainsi, les anthropologues et linguistes Edward Sapir et Benjamin Whorf avaient découvert que les Indiens Hopis et Navajos du sud de l’Amérique ne possédaient pas de mots pour parler du passé et de l’avenir, et qu’en conséquence leur vision du temps était différente de la nôtre. De même pour les Inuits qui ont un vocabulaire très étendu pour décrire les nuances du blanc. De là à imaginer qu’il suffisait de modifier le langage pour changer la façon de penser, il n’y avait qu’un pas. Ce pas avait d’ailleurs été franchi par l’ingénieur polonais Alfred Korzybski, créateur de la « sémantique générale », qui affirmait que notre langage forge notre vision du monde et qu’il suffit de changer l’un pour changer l’autre3.
En réalité, cette hypothèse (dite hypothèse Sapir-Whorf) allait être démentie par la suite. Des anthropologues américains 4 sont retournés voir les Hopis et ont montré que ces Indiens se représentent le temps comme nous, même s’ils n’en avaient pas le vocabulaire5. Les Hopis n’ont pas de mots pour dire matin et soir, mais ils peuvent user de périphrases telles que « quand le soleil se lève » ou « quand il se couche ». Leur grammaire ne possède pas de futur, mais on peut exprimer l’avenir sans employer de forme grammaticale particulière. Après tout, dans le langage de tous les jours, les Français utilisent peu le futur. Il est courant de dire « demain, je vais à Paris » (plutôt que j’irais à Paris), ce qui ne signifie pas qu’on ne sache distinguer le présent et l’avenir. Quant à la vision des couleurs des Inuits, les études ultérieures ont montré qu’indépendamment de leur vocabulaire, ils savent parfaitement reconnaître sur un nuancier la gamme des couleurs ordinaires6.
Conclusion : la pensée n’est pas si dépendante du langage qu’on l’a cru. Les Français ne disposent que d’un seul mot pour dire « aimer », mais savent bien que cela n’a pas le même sens de dire « je t’aime », « j’aime le chocolat » ou « j’aime mon travail ».
Cela signifie que les schémas mentaux existent indépendamment du langage7.
Le modèle symbolique de la pensée
Si les représentations mentales sont indépendantes des mots, et qu’il existe donc une sorte de « dictionnaire mental » de la pensée indépendant des mots du langage, de quoi sont-elles faites ? S’agit-il d’images mentales (c’est-à-dire de petites reproductions visuelles, comme les imagiers des enfants) ou de briques de sens, plus simples et abstraites, qui s’assembleraient ensemble comme des éléments dans un Lego ?
Cette question a donné lieu à un autre débat entre chercheurs. Selon une première hypothèse en vogue dans les années 1960-1970, le cerveau fonctionne comme un programme informatique : toutes nos idées se présentent sous forme de symboles abstraits combinés entre eux par des règles logiques. Par exemple, une table peut être décrite comme un assemblage de motifs géométriques simples : une surface plate posée sur quatre pieds. Une chaise est faite de la même façon, mais comporte un dossier ; un tabouret n’a que trois pieds, etc. Selon ce principe, toutes nos connaissances pourraient être dépeintes comme des combinaisons d’éléments simples associés par des règles de construction. La pensée ne serait rien d’autre qu’un vaste Lego. Il suffit donc de connaître les éléments des bases et leurs lois de combinatoires pour reconstruire tout le monde mental des humains.
Sauf que cette approche s’est heurtée à des obstacles inattendus. Reprenons le cas du modèle mental de l’oiseau. On ne le définit que par quelques traits caractéristiques : un être vivant qui possède un bec + des plumes + qui vole + pond des œufs, etc.
Il faut ensuite y ajouter toutes les exceptions à la règle pour y intégrer les autruches, les manchots, les poussins, les canards à trois pattes, les oiseaux morts… Très vite, on s’est rendu compte que les exceptions à la règle se multipliaient, provoquant un risque « d’explosion combinatoire », c’est-à-dire d’un nombre de cas trop élevé. Mais surtout, il devenait impossible de faire entrer dans ce schéma un personnage comme Donald. C’est un canard (et donc un oiseau) bien particulier qui ne se comporte pas comme les autres oiseaux. Tous les enfants comprennent que Donald est un « faux oiseau », puisqu’il est un dessin. Mais comment faire saisir cela à un esprit-programme qui ne raisonne que sur des symboles abstraits ? Il fallait trouver une autre piste pour comprendre sous quelle forme se présentent les schémas mentaux.

La théorie des prototypes
Au milieu des années 1970, la psychologue américaine Eleanor Rosch a proposé une nouvelle théorie des représentations mentales, la théorie des prototypes, qui permettait de sortir de l’impasse8. Selon sa théorie, les représentations mentales d’un objet ou d’un être vivant, ne sont pas constituées de bases de données complètes (intégrant les flamants roses et les canards imaginaires). Une représentation mentale se limite à un schéma courant – appelé le prototype – qui est le représentant le plus commun d’une catégorie. Concrètement, dans notre lexique mental, un oiseau est quelque chose qui ressemble à un pigeon. Sa forme simplifiée permet d’identifier la plupart des oiseaux : merles, pies, corbeaux, moineaux, aigles, etc. Un prototype est donc un modèle de base adaptable à la plupart des cas courants. Un bon exemple de prototype est le visage humain, construit sur un schéma de base : un ovale, deux yeux, une bouche… Sans doute le premier schéma mental que le bébé reconnaît. Une fois acquis, ce schéma permet de repérer tous les visages humains et tout ce qui y ressemble, les émojis compris ! Sa puissance tient à sa simplicité.

D’autres théories proches de celle des prototypes sont apparues à la même époque. L’une d’elles est la théorie des modèles mentaux forgée par le chercheur britannique Philip Johnson-Laird. Par « modèle mental », le psychologue entend une représentation schématique d’une situation, d’une d’action ou d’un objet utilisé dans la vie ordinaire pour raisonner et agir. Soit, par exemple, le modèle mental de la salle de bain. On a quelque chose comme cela dans notre cerveau : une petite pièce dans laquelle se trouvent un lavabo, une douche, un miroir, etc. À chaque élément de la salle de bain son petit mode d’emploi – par exemple, pour le lavabo, « tourner le robinet dans un sens ou dans l’autre pour faire couler l’eau ou l’arrêter ». La douche, la brosse à dents, l’interrupteur, le rasoir…, chaque schéma mental est associé à une fonction et à un mode d’emploi à graver en mémoire sous forme de séquence d’action. Un modèle mental ne se limite donc pas à une identité visuelle, il a une composante utilitaire. Les modèles mentaux sont des modes d’emploi du monde. Ils structurent notre savoir et nos actions8.
Les stéréotypes ne sont pas toujours faux
Un des types de schémas mentaux les plus connus est le stéréotype. Les stéréotypes sont à la connaissance des humains ce que les prototypes sont à la connaissance des choses. Toutes les catégories d’humains font l’objet de stéréotypes : les pompiers, les Chinois, les boomers, les hommes politiques, les Arabes, les pauvres, les chasseurs ou les footballeurs, etc. : « les Français sont râleurs », « les pompiers sont des héros », « les femmes sont plus émotives que les hommes », etc.

Comme tous les schémas, les stéréotypes sont des représentations simplifiées – et donc caricaturales – de la réalité. Leur usage n’est pas de discriminer finement, mais au contraire de reconnaître et juger au plus vite, ce qui conduit souvent à des erreurs. Ainsi, le cliché « Arabes = musulmans » est un stéréotype : non seulement il y a des Arabes chrétiens, juifs et athées, mais 80 % des musulmans ne sont pas arabes (mais indonésiens, pakistanais, turcs, iraniens, nigérians, kabyles, etc.).
Les stéréotypes ont mauvaise presse. On les accuse de tous les maux : ils seraient responsables du racisme, du sexisme et de toute sorte de préjugés. Mais l’assimilation « stéréotype = idée fausse » est un aussi un stéréotype ! Car il est des croyances fiables et valides : certes, tous les pompiers ne sont pas des héros, mais il y a tout lieu de penser que ce sont des gens courageux et dévoués. Pour quelques infirmières malveillantes, l’immense majorité de la profession est composée de personnes empathiques et dévouées. Les stéréotypes sociaux ne sont pas en soi faux ou vrais, mais une façon simple de classifier et juger les gens qui nous entourent.
À quoi les schémas mentaux servent-ils ?
On commence à mieux comprendre le rôle et le fonctionnement des schémas mentaux. Ils ne servent pas à penser, mais à agir. Leurs composantes peuvent être visuelles (identifier rapidement une forme connue), fonctionnelles (savoir comment utiliser un objet), émotives (définir ce qui est plaisant/déplaisant, doux/dur, ami/ennemi). Le fait de savoir qu’un serpent est un animal qui ressemble à une corde, rampe sur le sol et est peut-être dangereux suffit amplement pour le quidam qui se promène dans la nature. Que la couleuvre (animal inoffensif) soit confondue avec la vipère (dangereuse) n’est dommageable que pour elle (si on la tue en pensant écarter un danger), mais est un principe de précaution commode pour le promeneur.
Les schémas mentaux sont partout. Ils permettent de reconnaître les oiseaux et les chats, de savoir d’un coup d’œil ce qu’il y a dans le placard, de préparer un café, d’utiliser à bon escient les objets d’une salle de bain. Mais ce n’est pas tout : ils servent aussi à apprendre et à mémoriser, à communiquer. Ils sont présents dans nos rêveries, nos jugements, nos croyances, nos savoirs et nos réflexions. Ils sont les briques élémentaires de la pensée et nul ne peut s’en passer.
D’où l’importance de les repérer et de les connaître pour mieux les utiliser.
- Franck C. Keil, Concepts, Kinds, and Cognitive Development, MIT Press, 1989. ↩︎
- Chez les oiseaux « chanteurs », car il y a aussi ceux qui roucoulent, qui caquettent, qui glougloutent, qui croassent, etc. ↩︎
- On trouve une idée similaire dans 1984 de George Orwell. Pour mieux asseoir son pouvoir sur les esprits, le dictateur décide changer le sens des mots : « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force ». ↩︎
- Brent Berlin et Paul Kay, Basic Colours Terms. Their universality and evolution, University of California Press, 1969. ↩︎
- Steven Pinker, The Language Instinct. How the mind creates language, William Morrow and Company, 1994. ↩︎
- Brent Berlin et Paul Kay (Basic Color Terms. Their universality and evolution, op. cit.) suggèrent plutôt que la perception des couleurs est identique dans les diverses sociétés, même si le vocabulaire varie d’une langue à l’autre. ↩︎
- Il existe d’autres arguments pour montrer que la pensée n’est pas contenue dans le langage. Voir Stanislas Dehaene, « Pensée sans langage et hypothèse d’un langage de la pensée », cours en ligne sur le site du Collège de France, 2020, ou Dominique Laplane, La Pensée d’outre-mots. La pensée sans langage et la relation pensée-langage, Les Empêcheurs de penser en rond, 2000. ↩︎
- Philip Johnson-Laird, « Introduction », dans Marie-France Ehrlich, Hubert Tardieu et Marc Cavazza (coord.), Les Modèles mentaux. Approche cognitive des représentations, Masson, 1993.
↩︎



