Images mentales. Le paysage de nos pensées

« Qu’est-ce qu’une idée ?
– C’est une image qui se peint dans mon cerveau.
– Toutes vos pensées sont donc des images ?
– Assurément ; car les idées abstraites ne sont que les filles
de tous les objets que j’ai aperçus. (…)
Je n’ai d’idées que parce que j’ai des images dans la tête. »

Voltaire, Dictionnaire philosophique.

Fermez les yeux et pensez à votre mère. Que voyez-vous ? Seulement son visage ? Sa silhouette ? Entendez-vous sa voix ? Nos souvenirs, nos rêves, nos projets prennent souvent la forme d’images mentales. Elles se présentent sous la forme d’un tableau ou de petites scènes qui se succèdent et deviennent la trame d’un petit film intérieur. En lisant un roman, je vois défiler des personnages dans un décor que mon cerveau recrée à partir des mots tracés sur le papier : « Il neigeait dehors. Elle entra dans un café et commanda un chocolat chaud ». Les mots se transforment en images : on voit cette femme emmitouflée dans un manteau, une rue enneigée, la porte du café…

Querelle de psychologues

Pense-t-on vraiment par images ou celles-ci ne sont-elles que les illusions éphémères greffées sur une réalité psychique plus profonde, à savoir un « langage de la pensée » fait de symboles abstraits ? Une longue controverse a opposé à ce sujet des psychologues à partir des années 1980 1. Dans les années 1970, une thèse s’était imposée dans les sciences cognitives – la « théorie symbolique de l’esprit » – selon laquelle toutes nos connaissances étaient stockées dans le cerveau sous forme d’un « langage de la pensée » comparable à un langage informatique. Dans un ordinateur, toutes les informations (données numériques, mots du langage courant, images) sont traduites en lignes de code constituées d’une suite de symboles (« for (i= O ; i<100; ++i) printf (“hello”) ; /* Ici 1 ligne de code */ »).

Pour Jerry Fodor, chef de file de ce courant de pensée cognitiviste, toute idée ou représentation mentale (« Jules aime les fraises », « Rome est la capitale de l’Italie », « Il pleut ») relève en dernier ressort d’une suite de symboles abstraits liés par des règles logiques. Les images qui défilent en tête (que ce soit un souvenir d’enfance ou qu’on s’imagine allongé au bord de l’eau) ne seraient que des épiphénomènes subjectifs superficiels, mais construits à partir d’une armature logique. Derrière les images, il y a du code et penser, c’est calculer.

Penser en images

Cette théorie « computationnelle » n’a pas convaincu, tant s’en faut, tout le monde scientifique. Stephen M. Kosslyn fut l’un des psychologues qui, dès les années 1980, ont proposé un autre modèle du fonctionnement de l’esprit. Pour lui, la pensée est avant tout faite d’images mentales, de nature visuelle. Pour le démontrer, il a conçu des expériences de psychologie très simples : une personne est invitée à regarder une carte représentant une île où sont dessinés des arbres, un lac, une colline, un rocher, une cabane (Voir illustration ci-contre). Pendant quelques minutes, la personne doit la mémoriser. Puis, après avoir retiré la carte, le psychologue demandait à la personne de se déplacer mentalement d’un point à l’autre de l’île : par exemple d’aller de la colline à la maison. Or, l’expérience montrait que le temps mis pour passer mentalement d’un élément à l’autre (du lac au rocher ou du lac à l’arbre) était proportionnel à la distance les séparant sur le plan. Autrement dit, tout se passe comme si le sujet se déplaçait « en pensée » d’un point à l’autre. Le sujet visualisait une carte mentale comme s’il s’agissait une carte réelle. N’est-ce pas la preuve, soutenait S. Kosslyn, que les images mentales sont les vrais supports de la pensée ? Bref, que l’on pense en images ?

Ce constat a été confirmé par d’autres expériences similaires. Par ailleurs, l’IRM montre que les mêmes zones visuelles du cerveau sont impliquées dans la vision et l’imagination.

Des images aux concepts

Qu’en est-il alors des mots abstraits (« liberté », « grammaire », « silence », « puissance », etc.) qui ne correspondent à rien dans la réalité physique ? La théorie de la « cognition incarnée » soutient que le mot « liberté » n’est pas si abstrait qu’il y paraît : il renvoie à une expérience subjective qui peut être visuelle (les grands espaces) ou corporelle (un mouvement sans entrave). Le chiffre « trois » est un concept abstrait, mais il se construit mentalement à partir d’une expérience visuelle (trois doigts, trois pommes). Autrement dit : dans l’esprit humain, l’image ne dérive pas d’un symbole abstrait. C’est l’inverse : la pensée est d’abord une image.

Visions intériorisées

Pour le psychologue Jean Piaget (1896-1980), les images mentales apparaissent vers l’âge de 2 ans. Elles sont l’une des manifestations de l’apparition de la « pensée symbolique » (avec le langage, les jeux d’imitation, le dessin). Les images mentales (d’une maison, d’un animal, d’un parent, etc.) sont des « visions intériorisées ». J. Piaget en distingue deux types : les « images reproductrices » qui évoquent les objets ou les personnes absentes – elles sont la trame de nos souvenirs – et les « images anticipatrices », qui servent à imaginer l’avenir.

Notes

  1. Lire à ce sujet Jean-François Dortier (dir.), Le Cerveau et la Pensée. Le nouvel âge des sciences cognitives, Sciences Humaines éditions, 2014.[]

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