Quand il arrive à l’école pour la première fois, l’enfant doit apprendre avant tout ces choses essentielles que sont les routines et règles qui structurent la vie en classe. Les rituels d’abord : on pose ses vêtements sur le portemanteau, on rentre en classe. Puis les règles : « on se tait et on écoute la maîtresse » ; « à la sonnerie, c’est l’heure de la récréation, mais il faut attendre la permission pour sortir », « on ne crie pas et on ne se bouscule pas dans les couloirs », « on ne mord pas son camarade ! », etc. Cet ensemble de règles et de rituels qui scande la vie scolaire est la condition sine qua non pour constituer une communauté stable et viable. L’apprentissage se constitue dans ces rappels à l’ordre : les rituels du bonjour, du doigt levé pour demander la parole, de la sonnerie, des rangs par deux…
Ce n’est pas pour rien si les maîtres et maîtresses étaient naguère appelés instituteurs et institutrices. Leur rôle est d’« instituer », c’est-à-dire imposer des règles « sacrées » que chacun doit respecter : la grammaire et l’orthographe en font partie, les règles de politesse et de civilités aussi. Le psychosociologue René Lourau est l’un des fondateurs de « l’analyse institutionnelle », qui a pour objet l’analyse des lois et normes qui régissent un groupe humain. Il définissait ainsi des « instituants » (ceux qui fixent et inculquent les règles) et des « institués » (ceux qui doivent les respecter). L’analyse peut s’appliquer à toute forme d’organisation (la famille, l’école, l’entreprise, les associations, amicales et clubs) régie par des lois communes.
Des routines, des règles et des disciplines, il en existe dans toutes les organisations humaines. Elles sont une condition de leur existence. Au sens large, les sociologues parlent d’« institution » à propos de toutes les organisations qui imposent des règles à leurs membres : la famille comme l’entreprise ou le club de foot forment en ce sens des institutions. Par extension, l’institution désigne aussi les règles elles-mêmes : le Code de la route, les lois de la République, un contrat de mariage, etc. Dans une famille, le fait de se mettre à table à une certaine heure, de manger avec un couteau et une fourchette et non avec les doigts, fait aussi partie de ces règles instituées.
Au sens plus étroit, les « institutions » évoquent souvent les grandes administrations publiques représentant l’autorité : l’armée, la police, la justice, le gouvernement.
Une force d’inertie au changement
L’institution est, par nature, un réducteur d’incertitude. Elle permet aux membres d’une société d’exister, de coopérer. Pour que des jeux (foot ou échecs) soient possibles, il faut bien que des règles – très arbitraires – aient été instituées et que les joueurs acceptent de les respecter.
Mais en tant que facteur d’ordre, l’institution opère aussi comme force d’inertie.
L’institution scolaire, par exemple, repose sur tout un arsenal de règles et normes (du règlement intérieur des établissements aux règles de grammaire). Les horaires, le statut des enseignants, les budgets des écoles, l’agencement des locaux forment un cadre contraignant qui contribue à rigidifier l’institution. Et même si les élèves, les personnels, voire le ministre, veulent modifier ce cadre, tout changement se heurte à une rigidité organisationnelle inscrite dans la nature même de l’institution. Essayez de changer les horaires des cours dans un lycée ou initier de nouveaux programmes et vous comprendrez ce que représente la pesanteur institutionnelle.
En sciences politiques, un courant de pensée dit « institutionnaliste » considère justement que toute action publique est fortement contrainte par l’arsenal des règles juridiques et contraintes organisationnelles qui freinent les volontés de changement 1.
Les institutions dans l’économie
Dans le monde économique, les institutions jouent un rôle important, longtemps négligé par les théoriciens classiques qui envisagent le marché comme un système fluide s’adaptant spontanément au jeu de l’offre et de la demande. L’approche dite « institutionnaliste » est apparue aux États-Unis au début du 20e siècle en réaction à cette approche classique jugée irréaliste.
Thorstein Veblen (1857-1929) est considéré comme le fondateur de l’institutionnalisme. Selon lui, dans l’économie réelle, l’artisan, l’industriel ou le consommateur n’agissent pas en calculateurs avisés. L’artisan fait ce qu’il sait faire, il suit ses penchants (que T. Veblen appelle « instincts ») et ses routines. Les entrepreneurs conquérants sont moins animés par l’appât du gain que par l’envie de conquérir ou d’innover. Les consommateurs fortunés ne transigent pas sur les prix : ils préfèrent parfois payer très cher un produit dans un but ostentatoire. L’économie est donc moins une affaire de calculs intéressés que de passions cristallisées dans des corps organisés. John Commons (1842-1945), un des pionniers de l’approche institutionnaliste, soulignait quant à lui le rôle du droit, de l’éthique et des conflits dans les règles du jeu économique. Pour lui, le capitalisme ne se réduit pas aux lois du marché : celles-ci sont encadrées par des règles juridiques – droit de la propriété, droit du travail, droit des affaires. Ce que John Commons voyait comme une bonne chose, et il plaidait en faveur d’un « capitalisme raisonnable » qui encadre la concurrence et évite d’en faire une jungle sans foi ni loi.
On peut considérer aussi l’école historique allemande d’économie (Gustav Von Schmoller, Werner Sombart, Max Weber) du début du 20e siècle comme proche de l’institutionnalisme. Elle s’opposait également à l’approche abstraite et désincarnée de l’économie classique et accordait une grande place aux valeurs, normes juridiques, corporations et corporatismes ou à l’État régulateur dans le fonctionnement d’économie.
L’approche institutionnaliste va cependant rester marginalisée durant tout le 20e siècle face au courant dominant classique ou keynésien, avant de renaître dans les années 1980 à partir de sources multiples.
Un des points de départ du renouveau institutionnaliste est la redécouverte d’un article percutant de Ronald Coase 2, lequel pose cette question toute simple : « Pourquoi y a-t-il des entreprises ? » En effet, pourquoi ne peut-on pas envisager une économie faite uniquement de producteurs individuels qui s’échangeraient entre eux biens et services ? Selon R. Coase, un tel système coûterait beaucoup de temps en négociations et transactions. Sans entreprise, un entrepreneur devrait embaucher au jour le jour des indépendants, leur expliquer le travail, et discuter du salaire. L’entreprise a l’avantage d’intégrer dans un collectif des salariés avec des missions, des compétences et un salaire relativement stable. Voilà pourquoi l’entreprise existe : pour limiter l’incertitude.
Oliver Williamson, autre figure de l’institutionnalisme, a reçu le prix Nobel d’économie 2009 pour ses travaux sur les routines organisationnelles. Dans une entreprise, on ne s’interroge pas tous les jours sur la meilleure façon de travailler, le meilleur produit à fabriquer, chacun connaît son travail et adopte des procédures apprises et connues et transmises dans le cadre d’un « apprentissage organisationnel ».
Depuis le début des années 2000, le label « institutionnalisme » regroupe désormais divers courants de pensée : sociologie économique, analyse des politiques publiques, nouvelle économie institutionnelle, école de la régulation, théorie des conventions, économie évolutionniste. Le point commun de leur approche est d’admettre que, si l’on veut comprendre comment fonctionne l’économie, il ne faut pas abandonner l’idée de lois universelles (celle de l’offre et la demande) pour prendre en compte le poids des institutions – conventions, normes, règles, règlements, organisations, routines ou valeurs partagées – qui encadrent la production et la distribution des biens.
Les 4 P : le déclin des autorités
Le Déclin de l’institution, publié par le sociologue François Dubet en 2002, se fonde sur ce diagnostic : les institutions qui encadraient naguère la vie des individus – la famille, l’école, l’Église, l’État (police, armée, justice) – ont perdu de leur autorité. Ceux qui détenaient un pouvoir indiscuté – parents, professeur, policier, patron (les quatre P) – ont vu depuis les années 1970 leur statut contesté. Ce relâchement de l’emprise des institutions produit une société des individus où chacun se veut maître de sa destinée et entend gérer sa vie comme il le veut sans se plier au diktat d’un ordre établi.
L’économie néo-classique. Théorie selon laquelle un système économique est constitué d’entrepreneurs ou consommateurs (Homo œconomicus) rationnels qui se rencontrent sur un marché libre régi par la loi de l’offre et la demande.



