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Néolithique. Le néolithique n’est plus ce qu’il était
L’aube de l’humanité, telle qu’elle a été racontée durant tout le 20esiècle, se serait déroulée en trois temps. À l’âge de pierre (le Paléolithique) les humains auraient vécu en petites communautés de chasseurs-cueilleurs nomades. Puis seraient apparus des villages, des champs cultivés, des troupeaux de bétail, la poterie ; cette époque fut nommée « Néolithique ». Enfin, quelques régions du monde donnèrent naissance à des civilisations : les villes, les États puis les empires. Selon ce récit, les humains avaient donc été chasseurs nomades, puis agriculteurs sédentaires et enfin citadins « civilisés ».
Telle semblait être la direction unique de l’histoire.
Depuis une vingtaine d’années, de plus en plus de préhistoriens et d’anthropologues remettent cependant en cause ce scénario, que de nombreux cas atypiques sont venus bousculer. Les chasseurs-cueilleurs ne vivaient pas toujours en petites communauté nomades : certains étaient sédentarisés et organisés en sociétés complexes, composées de riches et de pauvres, de chefs et d’esclaves. Certains agriculteurs étaient itinérants et leurs sociétés étaient parfois plus égalitaires et plus collectivistes que certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs. Quant aux éleveurs, certains se sont regroupés en peuples guerriers à l’origine de royaumes voire d’empires nomades. Autant de bizarreries historiques apparentes, qui ont fini par convaincre les chercheurs de réévaluer un schéma de l’évolution pourtant bien établi.
Les chasseurs-cueilleurs ne sont plus ce qu’ils étaient
Inspirée de l’observation des Bushmen d’Afrique australe, des Aborigènes d’Australie, des Pygmées de la forêt équatoriale africaine ou encore des Inuit du Grand Nord, l’image traditionnelle des chasseurs-cueilleurs est celle de petits groupes nomadisant sur de vastes territoires. Or, ce modèle est,« sinon complètement faux, du moins très partiel »,explique l’anthropologue Philippe Descola 1.En fait, ce modèle de nomadisme ne« recouvre qu’une toute petite partie de ce que nous connaissons des chasseurs-cueilleurs et de la diversité des manières de vivre ».
Tout d’abord, les chasseurs-cueilleurs ne vivent pas toujours en petites communautés autarciques. Prenons le cas des Inuits. Pendant une partie de l’année, de petits groupes d’une ou deux familles se dispersent certes pour chasser, pêcher et cueillir des baies 2. Mais, quand vient la saison froide où les phoques se regroupent par milliers sur les côtes, ces petits groupes convergent vers le gibier et des centaines de personnes se trouvent réunies pour plusieurs mois. Les familles s’installent dans de grandes maisons de bois abritant plusieurs foyers. L’hiver est aussi l’occasion de fêtes cérémonielles, avec danses et chants ; le chamane fait revivre les esprits. On cause, on boit, on rit, on organise des mariages, on se dispute, etc. Puis, au printemps, quand le gibier se fait plus rare, les Inuit se dispersent à nouveau 3.
Ce mode d’organisation saisonnier, alternant vie collective sédentaire et vie en petites bandes nomades, a été pratiqué par beaucoup d’autres populations de chasseurs-cueilleurs, des Nambikwara de la forêt amazonienne aux Aborigènes d’Australie, en passant par les Indiens des plaines d’Amérique du nord et les Touaregs 4.
Selon l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow, ce mode de vie saisonnier remet en cause l’idée d’une succession historique entre nomadisme et sédentarité. Dans leur ouvrageAu commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité(2021), ils soutiennent même que les peuples premiers avaient conscience des avantages et des inconvénients de la vie sédentaire. Craignant de voir émerger des hiérarchies, certains auraient délibérément choisi de se tenir à l’écart. Tel aurait été le cas des Indiens de Californie, qui avaient eu l’occasion d’observer les tribus vivant plus au nord.
Des chasseurs-cueilleurs esclavagistes
Les Indiens de la côte nord-ouest de l’Amérique (par exemple les Kwakiutl ou les Tlingits) habitaient en effet des villages permanents de pêcheurs, organisés en sociétés stratifiées composées de castes de nobles, de roturiers et d’esclaves 5. D’autres chasseurs-cueilleurs très atypiques ont récemment attiré l’attention des archéologues. Découvertes en 1994, les structures mégalithiques de Göbekli Tepe, dans le sud-est de la Turquie, sont composées de stèles de pierres de plusieurs tonnes, disposées en cercle, dont la construction suppose une organisation collective du travail, sans doute sous la direction de chefs des travaux, qui cadre mal avec le modèle de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades. Or le site est daté du milieu du 9emillénaire avant notre ère – soit 5 000 à 6 000 ans avant les célèbres sites mégalithiques de Stonehenge ou de Carnac, généralement associés à des populations néolithiques.
La voie des agricultrices
L’image du Néolithique connaît elle-même une redéfinition complète. Le modèle canonique est celui de sociétés d’agriculteurs sédentaires, dont les surplus et la capacité de stockage permettent de nourrir des populations plus nombreuses sur un même territoire, donnant naissance aux premiers villages, puis à des bourgs, puis aux premières villes. Ce schéma se fonde sur le cas du Moyen-Orient, mais la Chine, l’Inde et la Mésoamérique, autres berceaux de l’agriculture, semblent suivre un schéma similaire : le Néolithique serait donc une forme transitoire entre les chasseurs-cueilleurs de l’âge de pierre et le temps des cités-États. Or, depuis deux ou trois décennies, des trajectoires très diversifiées ont été mises en évidence, qui n’entraient pas dans ce schéma.
Les Kayapos du Brésil peuvent être décrits comme des « chasseurs-agricultrices itinérants »
L’agriculture telle qu’elle est pratiquée dans la forêt amazonienne ne cadre pas avec le modèle des bassins céréaliers. Le peuple des Kayapos, au Brésil, rendu célèbre par son chef Raoni, habite traditionnellement des villages aux maisons disposées en cercle autour d’un terre-plein central. Les activités sont nettement séparées entre hommes et femmes, qui mènent des vies parallèles : les hommes chassent, pêchent, défrichent les terres (et mènent parfois des expéditions guerrières), tandis que les femmes cultivent seules plusieurs espèces : manioc, patates douces, maïs, riz, haricots, papayes, bananes, coton. Ni chasseurs-cueilleurs ni agriculteurs, les Kayapos sont en fait des « chasseurs-agricultrices ». Chaque année, les hommes défrichent un nouvel espace qui sera exploité pendant plusieurs années avant d’être abandonné. Lorsque les terres sont épuisées, le village se déplace : les Kayapos peuvent donc être décrits comme des « chasseurs-agricultrices itinérants » ! Ils sont aussi de redoutables guerriers, qui ont conquis des territoires voisins 6.
Ce modèle de « polyculture féminine des jardins » est loin d’être exceptionnel. On le retrouve presque partout en Amazonie, en Amérique du Nord, en Nouvelle-Guinée et dans les îles d’Océanie 7). Si on admet que cette horticulture a précédé l’agriculture céréalière, il faudrait donc admettre que ce sont les femmes qui ont inventé l’agriculture ; ce qui est vraisemblable, dans la mesure où ce sont elles qui pratiquaient la cueillette et étaient donc les plus à même de domestiquer les plantes.
Le versant obscur
La culture céréalière – celle du riz, du blé ou du maïs – a marqué un tournant dans l’histoire humaine. Les premières villes et les premiers États sont nés dans les bassins sédimentaires de grands fleuves comme le Nil, le Tigre et l’Euphrate, le Gange et le Yangtsé, où s’étaient concentrées d’importantes populations de paysans. La culture intensive des céréales permet en effet de constituer des stocks et de nourrir des populations nombreuses. Mais ce « grand bond en avant » de l’humanité, caractérisé par une gigantesque poussée démographique et d’importants progrès techniques et organisationnels, révèle aujourd’hui son côté obscur.
L’agriculture céréalière n’a pas seulement représenté une corne d’abondance offerte aux humains ; elle fut aussi, à certains égards, leur malédiction. La culture des rizières et des champs de blé suppose un travail pénible, bien plus exigeant que la chasse et la cueillette – des heures de labeur, le dos courbé, pour planter et repiquer le riz, ou les efforts nécessaires à labourer, semer, couper puis battre le blé.
S’il est une population qui semble avoir échappé à l’asservissement, c’est celle des éleveurs.
Le stockage des céréales dans les greniers et silos attire les souris et les rats, vecteurs de la peste et du typhus. La concentration de populations humaines et animales dans des espaces limités, et dans un contexte d’hygiène extrêmement sommaire, a favorisé la propagation de maladies infectieuses : rougeole, diphtérie, grippe, choléra, tuberculose, etc. La sécurité alimentaire elle-même n’est pas toujours assurée, les récoltes étant soumises aux aléas de la sécheresse, des inondations et des maladies, à l’origine de famines.
L’invention de l’agriculture et de l’élevage ne s’impose donc pas forcément comme une excellente affaire pour les hommes et les femmes du Néolithique.
Reste à comprendre pourquoi ils ont adopté un mode de vie aussi coûteux humainement. C’est qu’au Néolithique, outre les plantes et les animaux, les humains aussi ont été domestiqués… (lire ci-dessous)
La trajectoire des éleveurs
S’il est une population qui semble avoir échappé à l’asservissement, c’est celle des éleveurs. Le terme « élevage » désigne en fait des activités très variées : des bergers montagnards qui pratiquent la transhumance aux bédouins sillonnant les déserts en caravanes, en passant par les éleveurs de rennes qui suivent les troupeaux en Laponie. Leur point commun : la vie nomade, à l’écart des villes.
Nul ne sait quand les trajectoires des éleveurs et des agriculteurs se séparent ; cette divergence remonte sans doute aux premiers temps de la néolithisation. En Asie centrale, les agriculteurs et les éleveurs nomades se sont adaptés aux milieux géographiques : les agriculteurs se sont installés dans les oasis, les éleveurs dans les steppes centrales 8.
Mais les deux groupes ne sont pas totalement séparés ; parfois, ils nouent des échanges. En Afrique, les éleveurs peuls fournissent lait et viande aux agriculteurs bantous, producteurs de céréales et de tissus. Mais ces relations sont souvent conflictuelles, les deux populations se disputant l’accès à la terre et à l’eau. Dans la Bible, ce conflit ancestral est illustré par l’histoire d’Abel, le pasteur, et de son frère Caïn, le cultivateur. Aujourd’hui encore, c’est un des ingrédients essentiels des conflits au Sahel 9.
Certaines communautés d’éleveurs sont devenues de redoutables peuples guerriers nomades. Tel est par exemple le cas de ceux des steppes d’Asie centrale après la domestication du cheval, qui leur permit d’effectuer des raids à longue distance. Pendant des siècles, des hordes de cavaliers scythes, sarmates, huns, avars, xiongnu et mongols ont pris d’assaut villes et villages de l’Eurasie. Certains d’entre eux, comme Gengis Khan, ont bâti des empires ; d’autres en ont détruit, par exemple Tamerlan avec l’empire abbasside ; d’autres encore s’en sont emparés, tel Kubilai Khan, conquérant mongol de la Chine 10. Ces peuples d’éleveurs guerriers ne sont pas propres à l’Asie des steppes. On les retrouve en Arabie (les Bédouins), en Afrique (les Berbères almoravides ou les Touareg) et même en Amérique : les Comanches aussi ont créé leur « empire nomade » 11. Mais ces éleveurs guerriers furent aussi de grands commerçants, transportant leurs marchandises à travers les déserts d’Asie centrale, du Sahara ou d’Arabie. Comme on le voit, ces dynamiques de développement ne correspondent pas vraiment au schéma ternaire chasseurs-cueilleurs/agriculteurs/urbains.
Notons enfin que ce « Néolithique des éleveurs » n’appartient pas seulement à un lointain passé. En Sibérie, les Iakoutes, éleveurs de vaches et de chevaux, ont réussi une étonnante adaptation et même un essor de leur population à l’époque contemporaine 12.
Les voies sinueuses de l’histoire
La Préhistoire a donc vu des chasseurs-cueilleurs nomades, d’autres sédentarisés, certains égalitaires, d’autres hiérarchisés. Parmi les peuples d’agriculteurs, certains ont pratiqué une culture de jardin (féminine), d’autres une grande culture céréalière (masculine ou mixte). D’autres groupes humains se sont engagés dans la voie de l’élevage, qui a pris des formes variées, dont celle des guerres de conquêtes.
Ces trajectoires ne se sont pas développées indépendamment les unes des autres : il y a eu des contacts, des hybridations et des conflits. On a aussi vu d’étonnants retours en arrière : l’introduction du cheval en Amérique a transformé des agriculteurs en chasseurs et guerriers nomades. L’histoire n’a pas emprunté une voie unique. De même, il n’est plus possible d’affirmer un lien évident entre la base économique d’une société (chasseurs ou producteurs) et son régime politique : les inégalités, la hiérarchie et l’esclavage ne sont pas réservés aux sociétés complexes. La marche de l’histoire doit donc être repensée de fond en comble.
Notes
Philippe Descola,Avec les chasseurs-cueilleurs, Bayard, 2024[↩]
Michèle Therrien,Les Inuits, Les Belles Lettres, 2012[↩]
voir l’article de référence de l’anthropologue Marcel Mauss sur l’organisation saisonnière des Inuits (alors appelés Eskimos) : « Essai sur les variations saisonnières des sociétés eskimos. Étude de morphologie sociale » (1904-1905), inSociologie et anthropologie, PuF, 1950, p. 387-475.[↩]
Autre cas plus intrigant encore, celui des Yuqui, chasseurs-cueilleurs de la forêt amazonienne, qui connaissaient l’esclavage. Voir David Jabin, « Maîtres et esclaves chez les chasseurs-cueilleurs. Les Yuqui d’Amazonie, Bolivie, 1955-2020 », dans Paulin Ismard (dir.),Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée, Seuil, 2021[↩]
Renata Leroux,Les Derniers Gardiens de la forêt, Unicité, 2021[↩]
A l’exception des îles Tonga : «Un aspect remarquable de la division du travail aux Tonga tient au fait que le travail des hommes recouvre ce qui est souvent, surtout en Mélanésie mais également ailleurs en Océanie, une tâche typiquement féminine : l’agriculture» (Thomas Malm, « Une réalité à multiples facettes. Réflexions sur la division du travail aux Tonga » [en ligne],Hina, les femmes et la pêche– Bulletin de la CPS, n°16, mai 2007[↩]
Frédérique Brunet, « Les premières sociétés sédentaires et nomades en Asie centrale et méridionale », dans Jean-Paul Demouleet al.(dir.),Une histoire des civilisations. Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, La Découverte, 2018[↩]
Ces guerres entremêlent des dimensions religieuses (musulmans contre chrétiens), ethniques (Peuls contre Bantous), territoriales et politiques. Voir par exemple Jacky Bouju, « La rébellion peule et la “guerre pour la terre” » (en ligne),Revue internationale des études du développement, n°243, 2020/3[↩]
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