Où va le monde et que va-t-on devenir ? La réponse la plus claire tient en quelques mots : personne n’en sait rien ! Et ceux qui prétendent savoir se trompent presque toujours.
En 2019, qui avait prévu la pandémie du Covid-19 et l’incroyable scénario qui a suivi ? Quatre ans plus tôt, qui avait prévu l’élection de Donald Trump (à part quelques visionnaires mais qui se sont tous trompés quatre ans plus tard en prédisant sa réélection) ? Deux ans plus tôt, qui avait imaginé l’émergence d’un nouveau califat en Syrie et en Irak ? Un peu avant en 2011, les révolutions arabes ont pris en défaut tous les observateurs. Et une fois les révolutions déclenchées, personne n’a imaginé la (triste) suite de l’histoire.
Remontons un peu avant : en 2008. La grande crise financière mondiale n’avait été prévue par aucun économiste (à part l’économiste Nouriel Roubini qui avait alerté l’année précédente d’un risque de krash). Trois ans plus tard, le docteur Boom (docteur catastrophe) s’est lourdement trompé en prévoyant un effondrement pour 2013 1 (qui n’a pas plus eu lieu que la fin du monde du calendrier maya prévue pour 2012) .
Si on remonte encore le fil du temps, bon nombre d’événements ont pris le monde au dépourvu, comme le 11 septembre 2001 ou l’effondrement de l’URSS en 1990.
Il y a quelques années, Philip Tetlock, professeur à l’université de Pennsylvanie, s’est amusé à consulter les prévisions des experts (économistes, politologues, prévisionnistes) en les comparant à ce qui était réellement advenu. Sa conclusion était cruelle : à l’horizon de trois à cinq ans, les experts ne sont pas plus clairvoyants que les citoyens ordinaires ou… qu’un chimpanzé lançant des fléchettes sur une cible.
Les humains doivent anticiper
À la question « Que va devenir le monde ? », la réponse la plus prudente serait donc de s’abstenir. Sauf que même si nos prédictions sont toujours fausses, elles sont nécessaires car il est impossible de vivre sans anticiper. La prévision est constitutive de la condition humaine. Les parents qui décident de faire un enfant font une anticipation sur l’avenir : ils comptent sur une certaine stabilité du monde, et sur leur capacité de l’élever convenablement. L’enfant grandira et devra entreprendre des études avec la nécessité de faire un choix pour son avenir. Les entreprises qui investissent font des prédictions sur les marchés futurs. Les responsables politiques doivent bien concevoir un avenir pour le vendre à leurs électeurs.
Sans projection dans l’avenir, le monde s’arrêterait de fonctionner. Mais force est de constater que chaque génération se trompe sur ce qui va advenir à la suivante.
D’où ce paradoxe : nous sommes forcés d’anticiper pour construire notre vie future mais condamnés à presque toujours nous tromper.
Philip Tetlock (qui a mis en évidence toutes les erreurs de prédiction du passé) soutient tout de même qu’il est possible d’apprendre à se tromper moins souvent dans nos prédictions 2. Le professeur préconise une nouvelle méthode pour aborder l’avenir. Sa démarche d’investigation se fonde sur quelques principes : s’informer via des sources multiples (l’information et le savoir comptent, mais à condition de diversifier ses approches), ne pas s’enfermer dans un cadre de pensée unique, intégrer l’imprévu dans ses prédictions, revoir ses jugements a posteriori et faire preuve d’autocritique.
Cette démarche permettrait, selon lui, non pas d’éliminer nos erreurs de prévision – une mission impossible – mais d’avancer avec un peu plus de clairvoyance dans l’épais brouillard de l’avenir. •
La théorie du cygne noir
La plupart des cygnes sont blancs. Face à un cygne noir, on est forcément surpris et dérouté. Pourtant, ils existent bel et bien 3. Et ils obligent à admettre que l’improbable arrive parfois.
Le Cygne noir est le titre du best-seller de l’essayiste américano-libanais Nassim N. Taleb 4. Le livre porte sur les événements rares et imprévisibles de l’histoire contemporaine : des événements qui prennent de court toutes les prédictions et changent le cours des choses de façon inattendue.
Nassim Taleb nous prévient dès les premières pages de son livre : « Imaginez simplement combien votre compréhension du monde à la veille des événements de 1914 vous aurait été de peu de secours pour deviner ce qui allait se produire (…).Les électeurs d’Hitler en 1933 n’avaient pas imaginé la Shoah. En déclenchant la guerre en Irak en 2003, G. Bush et les faucons n’avaient pas imaginé qu’ils allaient donner un formidable appel d’air pour l’essor de Daesh ».
Notes
- Lors une conférence tenue à Singapour en 2012.[↩]
- Philip Tetlock et Dan Garner, Comment être visionnaire, Les Arènes, 2020.[↩]
- Le Cygnus atratus (ou black swan) provient d’Australie. [↩]
- Le Cygne noir : La puissance de l’imprévisible, Les Belles Lettres, 2010.[↩]
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