Le capitalisme a présenté un nouveau visage au début du 21e siècle avec l’avènement des titans du numérique : les GAFAM (pour Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft).
Leur puissance est vertigineuse mais difficile à mesurer. Pour en parler, il faut jongler avec les centaines et même les milliers de milliards de dollars.
La richesse de leur propriétaire n’est qu’un indicateur. Bill Bates (Microsoft) était, dans les années 2000, l’homme le plus riche du monde. Depuis, il a été rejoint puis dépassé par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon(1) dont la fortune s’élevait à 170 milliards de dollars au printemps 2022. Larry Page et Sergey Brin, les deux fondateurs de Google, émargent chacun à 100 milliards.
La valeur boursière des GAFAM est un autre indicateur, sans doute plus significatif. Les trois premières entreprises au monde (en termes de valeur boursière) en font partie : 1. Apple (qui a franchi les 3 000 milliards de dollars en janvier 2022) ; 2. Microsoft ; 3. Google/Alphabet. Amazon pointe en 5e position(2).
On connaît les GAFAM d’après leur enseigne phare, mais moins les firmes géantes constituées après avoir englobé d’autres sociétés. Google est désormais intégré dans la méga firme Alphabet qui détient aussi YouTube, Gmail et Android. La compagnie de Marc Zuckerberg se nomme désormais Meta : dont Facebook, Instagram et WhatsApp sont les fleurons. Amazon s’est déployé bien au-delà du commerce en ligne : sa panoplie d’activité concerne le stockage des données (avec Amazon Web Services), des sites de paiement en ligne, le fret, la télémédecine, sans parler de Kindle ou de la Metro-Goldwyn-Mayer (acquise en 2016).
Comment mesurer leur pouvoir ?
Au-delà des chiffres qui donnent le vertige, comment mesurer la nature et pouvoir des GAFA, leur dynamique de développement et leur influence sur nos vies ?
Du point de vue économique, leur capital ne provient pas pour l’essentiel de l’exploitation du travail, comme au temps de Marx(3), mais d’autres formes d’accumulation des revenus : les recettes publicitaires pour Google et Facebook (85 %), le commerce en ligne pour Amazon (70 % de ces recettes) ; la vente de smartphones et d’ordinateurs pour Apple (65 %) ; les ventes du logiciel Windows pour Microsoft (70 % de son chiffre d’affaires).
Comment appréhender la nature de ce nouveau capitalisme numérique ? Une théorie très en vogue est celle du « capitalisme de surveillance », développée et défendue par Shoshana Zuboff
(4). Cette professeure de Harvard dresse un portrait alarmant de leur puissance. On sait que les GAFAM font leur fortune, en partie, sur l’exploitation des données personnelles : le Big data permet de connaître nos comportements d’achat et donc de proposer aux utilisateurs des publicités et des produits ciblés. Pour S. Zuboff, le capitalisme de surveillance vise encore plus loin : le contrôle intégral de nos vies, comportements et opinions compris.
Comment ? Par des dispositifs où l’individu se trouve comme télécommandé. En passant de plus en plus de temps devant leur écran, les individus perdent peu à peu le contrôle sur leur vie, sont incités à agir, acheter, penser et même voter comme les GAFAM leur suggèrent de le faire.
Cette thèse radicale a connu un certain succès, mais elle peine à convaincre. Que Google ait pris de la place dans nos vies, c’est une évidence : mais rien n’indique que le moteur de recherche a pour but ultime le contrôle de nos pensées. En présentant des informations ciblées en fonction de nos préférences, il ne fait que renforcer les préférences (et donc les différences) plutôt que formater les esprits. Que le Big data aide Netflix à cibler nos envies, les accros aux séries en savent quelque chose !
Concernant le contrôle de l’opinion, l’objectif des géants du numérique n’est pas forcément de manipuler les consciences : leur objectif est avant tout une fréquentation maximum, qui fait augmenter leur profit proportionnellement. Il est justement reproché à Twitter, Facebook ou Tiktok de ne pas suffisamment contrôler les contenus, laissant le champ libre aux acteurs malveillants.
La puissance des GAFAM s’avère donc difficile à évaluer car elle s’active sur plusieurs registres – sources de profit, indépendance face aux États et types d’influence sur les utilisateurs. Cette difficulté d’appréciation laisse prise à des fantasmes totalitaires qui n’aident guère à la compréhension de la vraie nature de ces nouveaux empires capitalistes. •
BAXT : les GAFAM chinois
En Chine, les GAFAM sont pratiquement inexistants : le gouvernement contrôle rigoureusement l’information et leur interdit l’accès à l’Internet chinois. Du coup, Baïdu a pris la place de Google, Tencent remplace Facebook et WhatsApp (bannis de Chine) ; Alibaba tient le rôle de l’Amazon chinois ; et Xiaomi, devenu 2e constructeur mondial de smartphones en 2021 derrière Samsung, a désormais dépassé son concurrent Apple.
Notes
- (1) J. Bezos a été récemment détrôné du titre de l’homme le plus riche du monde par Elon Musk, le patron de Tesla, dont la fortune avoisine les 250 milliards de dollars.
(2) Derrière le géant pétrolier d’Arabie saoudite, la Saudi Arabian Oil Company.
(3) Lire « D’où vient le profit ? », L’Humanologue n° 1.
(4) S. Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020.[↩]


