Liberté. Le libre arbitre est-il une pure illusion ?

Robert Sapolsky, biologiste et neuroendocrinologue reconnu pour ses recherches sur le stress et vulgarisateur talentueux, est l’auteur de best-sellers tels que Pourquoi les zèbres n’ont pas d’ulcères (1994). Son nouvel essai, Déterminisme. Une science de la vie sans libre arbitre (Arpa, 2025), a suscité une large couverture médiatique. L’idée qu’il défend est aussi simple que dérangeante : le libre arbitre n’existe pas. Selon lui, toutes nos actions et décisions sont le produit de déterminismes qui échappent à notre conscience. Notre corps n’est rien d’autre qu’une machine vivante, régie par nos gènes, nos hormones et nos neurones, soumis aux lois de la biologie. À ce déterminisme biologique s’ajoutent les déterminismes sociaux et culturels, ainsi que le poids de notre enfance, qui conditionnent chacun de nos faits et gestes. En conséquence, tout serait déterminé, et le libre arbitre relèverait de l’illusion.

« Nous ne sommes rien de plus, rien de moins que la somme de notre biologie, de notre environnement et de notre histoire. »

« Tu n’as pas choisi d’être qui tu es. Tu n’as pas choisi tes gènes, tes parents, ton environnement, ni les millions de moments qui ont façonné ton cerveau. »

Au fil des chapitres, Robert Sapolsky décortique les multiples déterminismes qui agissent à notre insu sur nos actions et décisions. Ainsi, le chapitre IV est consacré au « mythe du courage », selon lequel le libre arbitre reposerait sur notre capacité à résister aux pulsions. Un pédophile, par exemple, ne choisit pas d’être attiré par les enfants : personne ne se lève un matin en décidant « je veux être pédophile ». Pour autant, la pulsion ne saurait tout justifier. Si nous ne choisissons pas nos envies, nous pouvons en revanche tenter de les réprimer ou de leur donner libre cours. Tel est l’argument central des penseurs de la liberté et de la responsabilité individuelle. Cette capacité de choix reposerait même sur des fondements neurobiologiques : le cortex préfrontal, siège du « self-control » qui commande nos comportements prosociaux, ce que Sigmund Freud appelait le « surmoi ». La preuve ? Certains patients atteints d’une lésion du cortex préfrontal développent un « syndrome de désinhibition frontale », pouvant devenir après un accident cérébral grossiers, colériques, lubriques, en totale opposition avec leur personnalité antérieure.

Pour Robert Sapolsky, il n’y a pas lieu de considérer que le cortex préfrontal soit différent du reste du cerveau. La guerre intérieure entre nos désirs et notre gendarme intérieur n’est, selon lui, qu’une guerre de neurones : le système limbique (siège des pulsions) s’oppose au cortex préfrontal (siège de la volonté). Son argumentation est limpide :

  1. le courage et la volonté relèvent du cortex préfrontal ;
  2. le cortex préfrontal, comme le reste du cerveau, est de la biologie ;
  3. or la biologie est « aussi déterminée et incontrôlable que le reste de votre corps ou de votre cerveau ».

Conclusion : le courage est un mythe. Tout est déterminisme biologique. « Chaque décision que tu prends est le résultat d’une immense chaîne de causes qui remonte avant même ta naissance. »

La démonstration semble implacable.

Sauf que…

Robert Sapolsky est un excellent vulgarisateur, mais un piètre théoricien. Toute sa démonstration – « le libre arbitre est une illusion car toutes nos actions sont prédéterminées » – me paraît bancale sur le plan théorique et discutable scientifiquement.

Comme la liberté, le déterminisme est relatif

L’idée de « libre arbitre », entendue comme une action sans cause, est facile à réfuter ; notre auteur s’en sort donc par une victoire aisée. En effet, rien dans le cerveau, comme dans la nature en général, n’arrive sans cause. Mais cela signifie-t-il qu’il n’existe aucune place dans le cerveau comme dans tout organisme pour des degrés d’autonomie et donc une certaine marge de liberté ?

Pour le comprendre, prenons un exemple. Un chien attaché à sa niche n’est pas libre de ses mouvements. Détachons-le : le voilà libéré. Il peut gambader, renifler le sol, explorer, poussé par ses instincts. Certes, ses déambulations obéissent à des déterminismes internes (instinct d’exploration, attirance pour les odeurs), mais, une fois détaché, il est libre relativement à une contrainte précise : celle de la laisse.

L’idée de « libre arbitre » comme liberté absolue est une abstraction facile à réfuter, et Robert Sapolsky s’y emploie habilement. Mais il ne fait que remplacer une abstraction – la liberté absolue – par une autre abstraction : celle d’un « déterminisme total », symétrique du libre arbitre, qui prend le visage d’un destin implacable.

La liberté comme le déterminisme ne sont pas des absolus

Le chien détaché est libre relativement à la contrainte de la corde. Il n’a pas le « libre arbitre », mais il augmente sa marge de liberté en étant libéré d’une entrave.

Quant aux déterminismes internes censés l’animer, il est indéniable que ses actions s’inscrivent dans une chaîne causale : l’envie d’explorer, de flairer est typique des animaux pour trouver nourriture, partenaires ou rivaux. Mais cet instinct n’est pas un programme intangible. L’éthologie contemporaine nous apprend que l’instinct, conçu comme un programme inflexible, est une fiction : il peut être contrarié ou régulé par d’autres déterminismes, comme l’apprentissage. Ainsi, ni déterminisme absolu ni liberté totale, mais une cascade de déterminismes et de libertés relatives.

À la notion de « libre arbitre » comme liberté totale, il faut substituer celle de « marge de liberté » ou de « degré d’autonomie ». Il en va de même pour le déterminisme. Robert Sapolsky critique à juste titre la fiction du libre arbitre, mais lui substitue celle d’un déterminisme total, qui n’est qu’une autre figure d’un destin fixant dès la naissance le sort de tout individu, chien ou humain.

La somme de ces déterminismes partiels ne forme pas un « mégadéterminisme », pas plus que la somme des libertés relatives crée un libre arbitre absolu.

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