Amoureuses d’un tueur en série

Nordahl Lelandais

Aussi déroutant que cela puisse paraître, Nordahl Lelandais, assassin de la petite Maëlys (8 ans) et du caporal Arthur Noyer et condamné à perpétuité, reçoit des lettres d’amour dans sa cellule. Depuis son arrestation, il a même entretenu des liaisons avec trois femmes qui ont obtenu des droits de visite. En 2024, il est devenu père d’un bébé conçu en prison. Son cas n’est pas une exception. Guy Georges, reconnu coupable du meurtre de sept jeunes femmes à Paris entre 1991 et 1997, ou Patrick Alègre, lui aussi violeur et meurtrier, sont aussi deux destinataires d’un courrier du cœur assez fourni. Leurs prétendantes se comptent plus nombreuses que pour la plupart des hommes ordinaires. Anders Breivik, l’auteur de l’attentat qui a coûté la vie à 90 jeunes gens en Norvège, reçoit en prison des lettres d’amour de lycéennes qui ont l’âge de ses victimes !

Comment cela est-il possible ? Comment peut-on tomber amoureuse d’un individu qui a commis une série de meurtres ? Des écervelées en mal de sensations fortes ? Des perverses ? Des femmes sous emprise ?

La journaliste Valérie Benaïm a rédigé un livre-enquête pour tenter de comprendre qui sont ces femmes 1.

Trois profils

Les quelques études consacrées à ces femmes amoureuses de tueurs révèlent l’existence de profils assez différents. Il y a d’abord celles qui croient en la rédemption des âmes damnées. Les spécialistes parlent du « syndrome de l’infirmière », car elles se voient en réparatrices, capables de sauver ceux que la société estime incurables. Le deuxième profil est celui de jeunes filles modèles qui rêvent d’une vie d’aventure avec un bad boy. Nouer une relation, ne serait-ce qu’épistolaire avec un meurtrier, c’est transgresser un interdit sans courir de grand risque puisque leur amoureux est sous les verrous. Enfin, on trouve un profil particulier de femmes qui ont subi des violences dans leur enfance et qui, paradoxalement, sont attirées par des bourreaux. En prenant un criminel sous leur aile, elles ont le sentiment de ne plus être victimes, mais de contrôler un bourreau. Ce profil a été identifié par Sheila Isenberg, auteure Women Who Love Men Who Kill (2021), à partir de cas de femmes ayant tissé des liens avec quelques grands prédateurs enfermés à vie dans les prisons américaines.

Le criminologue Alain Bauer, interviewé par Virginie Benaïm, ne nie pas l’existence de profils typiques, mais refuse pourtant de recourir à la psychopathologie. Pour lui, n’importe qui peut, dans certaines circonstances, se laisser entraîner dans une histoire d’amour improbable. Après tout, le fait de vouloir sauver des êtres en perdition (le syndrome de l’infirmière) n’a rien de si exceptionnel. Et pourquoi faudrait-il chercher des raisons douteuses au fait de devenir visiteur ou visiteuses de prison pour venir en aide à un repris de justice ? C’est une noble cause défendue par nombre d’associations. Découvrir par la suite qu’un tueur se révèle, malgré ses crimes, quelqu’un de sensible, sympathique, voire attachant, n’a rien d’étonnant. C’est d’ailleurs ainsi que sont décrits Guy Georges ou Patrice Alègre, y compris par leurs avocats.

Le cas d’Élisabeth, la première liaison de Nordahl Lelandais, qui a accepté de témoigner pour ce livre, semble confirmer le fait. Cette femme de 50 ans, travailleuse sociale, confie avoir été d’abord indignée par les appels aux meurtres – les « à mort », « pendez-le ! » – entendus lors de son arrestation. Ces cris de vengeance l’ont poussée à écrire à Nordahl Lelandais. Au début de l’affaire, son avocat aussi envisageait son innocence. Le détenu lui a répond au bout d’un mois. S’en est suivi un échange de courriers où elle a découvert un homme très différent du « monstre » décrit par la presse. C’est là un constat partagé par toutes les femmes qui nouent une liaison avec des criminels : « il n’est pas celui que vous croyez. » Les unes pensent que l’accusé est innocent et victime d’une erreur judiciaire. C’est le cas de cette Canadienne mère de famille, qui a quitté son pays et rejoint la France pour défendre Patrice Alègre, qu’elle estime victime d’une erreur judiciaire. D’autres femmes admettent la culpabilité du meurtrier mais refusent d’en faire des monstres : leur passé, des moments de démence peuvent expliquer leurs actes, sans qu’ils soient au quotidien des êtres diaboliques.

Élisabeth a fini par rendre visite à Nordahl Lelandais dans sa prison à sa demande. Il lui a d’emblée déclaré sa flamme, ce qui l’a déstabilisée. Puis, durant les rencontres suivantes, elle découvre un homme bien différent de ce qu’elle imaginait. Parfois drôle (il a, paraît-il, des dons d’imitateur et les membres de son entourage pensent qu’il a raté sa vocation !), il s’intéresse au bouddhisme (et demandait à Élisabeth de lui apporter des livres sur le sujet). Peu à peu, elle est tombée sous le charme.

S’en est suivi une relation amoureuse, Élisabeth a même consenti à des rapports sexuels au parloir, puis lors de visites autorisées en UVF (unité de vie familiale 2 ). La liaison a duré deux ans. Puis le procès pour le crime de Maëlys s’est ouvert. C’est alors qu’Élisabeth a découvert des faits qu’elle ignorait jusque-là. Elle a commencé à douter et à vouloir prendre ses distances. À ce moment, Nordahl Lelandais est devenu agressif et menaçant avec elle. Elle a finalement rompu.

Amoureuse d’un tueur

Un autre témoignage recueilli par Valérie Benaïm nous éloigne aussi des clichés de jeunes femmes écervelées aux motivations douteuses. Sofia, productrice de cinéma, est tombée amoureuse d’un criminel rencontré lors d’un tournage en prison. Cette femme, grande professionnelle respectée dans son domaine et connue à l’international, se situe très loin du profil de la midinette qui s’invente une vie avec un héros imaginaire. Au départ de leur liaison, le prisonnier lui envoie une lettre pour la remercier d’avoir tourné son film dans leur centre de détention et d’y avoir intégré des condamnés. Sa missive, très bien écrite, courtoise et sans effusion, l’a décidée à lui répondre. Une correspondance s’est alors amorcée. Les échanges à distance, par courrier, encouragent les confidences partagées, une certaine intimité et une sincérité qui favorisent les liens forts.

Elle décide d’aller à sa rencontre lors d’une première permission de sortie. Puis, lors de la seconde, ils passent la nuit ensemble. C’est le début de leur histoire d’amour. Des années plus tard, Roberto (c’est son nom) est libéré de prison. Ils se sont mariés et forment aujourd’hui un couple presque ordinaire. Il faut préciser que l’ex-détenu n’est pas un tueur en série : il a abattu un homme au cours d’un braquage raté quand il avait 19 ans.

Au terme de l’enquête, on saisit mieux qui sont ces femmes éprises de tueurs. De prime abord, leur histoire apparaît incompréhensible et choquante. Puis on apprend que leurs motivations ne se révèlent pas si délirantes. Élisabeth, la première amoureuse de Nordahl Lelandais, pense que la façon dont l’institution judiciaire traite les prisonniers est indigne, quel que soit leur crime. Ces femmes découvrent que les hommes qu’elles ont rencontrés ne sont pas les « monstres » décrits par les médias et l’opinion publique. En somme, « ils ne sont pas ceux que vous croyez ». L’histoire de ces femmes montre qu’elles aussi « ne sont pas celles que vous croyez ». C’est tout l’intérêt de cette enquête de nous faire comprendre que les relations nouées entre ces femmes et des tueurs ne s’avèrent pas si malsaines et impensables qu’elles apparaissent de prime abord. Même des récits hors du commun gardent forcément une part d’opacité.

Notes

  1. Valérie Benaïm, Il n’est pas celui que vous croyez. Ces femmes amoureuses de tueurs en série, Fayard, 2024.[]
  2. Les UVF sont des appartements situés dans l’enceinte pénitentiaire qui permet au détenu de recevoir des proches dans l’intimité pour une durée de 6 à 72 heures.[]

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