Amour. Qui a inventé l’amour ?

Contrairement à une thèse classique, l’amour romantique n’est pas une création littéraire du Moyen Âge occidental. Des histoires d’amour chevaleresques, romantiques, tragiques ou libertines, on en trouve en Chine, en Inde, au Japon ou au Moyen-Orient et à toutes les époques de l’histoire.

La légende de Tristan et Iseult relate l’amour tragique entre Tristan, le jeune et beau chevalier et Iseult la fille du roi. Leur légende offre l’archétype de la passion amoureuse. Dans cette histoire, pleine de rebondissements, il est question d’un combat contre un dragon, du mariage d’Iseult avec le roi de Cornouailles, de la tristesse de Tristan, d’un philtre magique qui va l’unir à Iseult pour toujours, de la fuite des amants dans la forêt, de leur séparation, du suicide de Tristan suivi de la mort d’Iseult qui ne peut survivre à son amant.

Cette histoire a occupé une place considérable dans l’imaginaire médiéval. L’historien Denis de Rougemont, auteur de L’Amour et Occident 1 (1939) y voyait la naissance du grand mythe qui a perduré durant des siècles : celui d’un amour sublime, passionnel et malheureux, liant les amants jusqu’à la mort. Outre Tristan et Iseult, de nombreuses autres légendes de l’époque ont établi les contours de l’amour courtois : Lancelot ou le Chevalier à la charrette, le Roman de la Rose etc. Cet amour, chanté par les troubadours, est décrit à travers une même trame : celui d’un chevalier pour une dame de haut rang – souvent mariée – ou une princesse déjà promise à un autre. Dans cette relation impossible, l’amant est un « chevalier servant » et donc l’attitude chevaleresque représente, notons-le, l’opposé de la vision machiste traditionnelle des relations hommes-femmes. Cet amour étant interdit, deux solutions se présentent alors.

Première formule : l’amour reste platonique. Sur le plan des sentiments, la passion amoureuse doit se sublimer en un « fin amor », pur et vertueux. L’acte sexuel, s’il avait lieu, souillerait en quelque sorte la relation entre les deux amoureux. Le modèle de cet amour chaste est celui de Lancelot et de la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur.

Seconde formule : les amants transgressent les interdits. Mais ils devront le payer cher : ce fut le cas du pauvre Abélard, châtré pour avoir commis le péché de chair avec Héloïse.

L’Amour et l’Occident n’est pas un livre d’histoire littéraire mais un livre à thèse, dans lequel Denis de Rougemont entreprend de montrer les ravages de la passion amoureuse qu’il voit comme un mythe aussi illusoire que destructeur. Un mythe, tout d’abord : l’amour passion n’est qu’une utopie, une figure littéraire, un idéal qui illusionne les amoureux eux-mêmes. « Tristan et Iseult ne s’aiment pas (…) Ce qu’ils aiment, c’est l’amour, c’est le fait même d’aimer. » Ce mythe est destructeur, car, toujours selon D. de Rougemont, l’idéal de l’amour courtois, propagé par les troubadours, contient aussi un ferment révolutionnaire qui mine l’ordre social. L’amour courtois plongerait d’ailleurs ses racines dans l’hérésie cathare et le lyrisme méridional. D. de Rougemont en vient à condamner la passion amoureuse au nom d’un idéal philosophique de liberté. L’homme libre ne doit pas être esclave d’une passion qui le domine et peut le conduire à sa perte. À cela s’ajoute un curieux message politique : l’exaltation des passions accompagne la montée des totalitarismes (le livre est publié en 1939) ! La passion amoureuse serait un danger pour l’ordre social. L’auteur en vient donc à défendre la morale chrétienne et l’éthique de la responsabilité contre les poussées de fièvre émotionnelles. On apprendra plus tard que cette thèse, qui revient finalement à défendre le mariage traditionnel et à condamner l’adultère, avait une résonance très personnelle. Rougemont avait vécu une liaison enflammée qui avait menacé son propre couple.

La thèse de Rougemont a fait l’objet d’un long débat historiographique. Certains historiens considèrent que l’amour courtois à une origine celtique plutôt que cathare. D’autres auteurs ont vu une origine chrétienne, d’autre encore ont souligné des correspondances avec la littérature antique, la poésie arabe, etc.

On retient en tout cas de L’Amour et l’Occident une idée phare : l’amour a fait son apparition littéraire au Moyen Âge. Ce n’est que par la suite qu’il va devenir l’un des thèmes de prédilection de la littérature, décliné sous différentes formes : tragique, galant, libertin, puis romantique ou réaliste…

L’amour romantique en Orient

Quittons l’Occident pour élargir le regard vers d’autres civilisations. Que découvre-t-on alors ? Dans la plupart des civilisations non occidentales, la littérature et la poésie racontent des histoires d’amour similaires à celles de l’Occident. On y trouve des amants éperdus, des tragédies, des amours chastes ou romantiques, d’autres libertines et galantes.

La vision occidentale de l’amour en Orient s’est longtemps réduite à quelques clichés : le Kâma Sutra et les sculptures tantriques en Inde, les estampes érotiques et les geishas au japon, le harem des mille et une nuits au Moyen-Orient.

Pourtant, l’Asie a produit des histoires d’amour qui n’ont rien à envier au romantisme occidental. Le premier grand roman de la littérature japonaise est même antérieur aux romans occidentaux. Le Dit du Genji, qui a été écrit aux alentours de l’an mil par une femme, raconte l’histoire d’un empereur éperdument amoureux de sa concubine et qui fait passer sa passion avant les exigences de sa fonction. Il épouse sa bien-aimée, issue d’un milieu modeste, mettant ainsi en péril tout l’ordre impérial. Leur fils Hikaru Genji, le « prince de lumière », tombera lui aussi amoureux de la belle Fujitsubo, sosie de sa propre mère. S’il se présente comme une série d’aventures galantes et d’intrigues de cour, Le Dit du Genji est salué pour la finesse psychologique déployée par l’auteure pour décrire les sentiments de ses personnages. Un autre grand classique de la littérature japonaise, Les Cinq amoureuses, a été rédigé par d’Ihara Saikaku au 17e siècle. L’intrigue se situe dans le milieu de la bourgeoisie marchande. Les cinq femmes choisiront, elles aussi, leur amour contre les conventions sociales. Toutes le paieront d’une fin tragique.

Au moment même où s’écrit Les Cinq amoureuses, où Racine compose ses grandes tragédies, on joue à Pékin Le Palais de la longévité (1687), pièce qui relate l’histoire d’amour entre l’empereur Xuanzong et sa concubine. L’empereur a élu la belle Yang parmi des milliers d’autres concubines. Pour plaire à sa belle, il a même nommé son beau-frère Premier ministre. Mais celui-ci se révèle un dirigeant brutal et corrompu, et les officiels du régime forcent l’empereur à l’éliminer, qui s’y résout et le condamne à mort. Pour la belle Yang, le drame est déchirant : son frère tué par son amant ! Tragédie : la belle ne peut l’accepter et se suicide. L’empereur sera inconsolable. Heureusement, les dieux seront émus par ce chagrin infini, décidant alors de redonner vie à la concubine… Les amoureux se retrouvent alors pour ne plus jamais se quitter.

Il est étonnant de voir qu’à la même époque, dans des lieux si éloignés et sans contact aucun, les mêmes thèmes de la tragédie amoureuse sont mis en scène. Conflits de l’amour et du devoir, comme Le Pavillon rouge, dû en partie à Cao Xueqin (v. 1760) : une saga familiale centrée sur l’amour impossible du héros Jia Baoyu et de sa cousine. À la différence des tragédies raciniennes, l’histoire se conclut souvent en Chine par une fin heureuse. Le thème des retrouvailles des amants séparés est classique dans la littérature chinoise. Selon Tseng Yongyi, professeur de littérature chinoise à l’université de Taïwan, « il s’agit d’une expression ultime de la perception que les Chinois ont de l’amour. L’amour devrait être animé par une foi absolue, qui peut dépasser les limites du temps, et ne peut être compromis par un départ vers une destination lointaine ou même la mort. Le vivant peut mourir par amour alors que la personne défunte peut revenir à la vie par amour ». 2

L’Inde classique a produit une littérature où l’on rencontre l’amour courtois, romantique ou libertin. Durant l’Empire moghol, la littérature et la peinture font bonne place à l’amour courtois : celui pratiqué par les rois, princes et nobles hindous. Déjà le Mahabarata mettait en scène les amours entre Krishna et Radha, sa bien-aimée.

Traversons les époques et les océans. Au 6e siècle apr. J.-C., dans les tribus bédouines préislamiques, l’amour courtois fut aussi chanté par les poètes. Dans une société clanique où régnait la sévère loi du clan et des codes d’honneurs, il arrivait souvent qu’un homme s’éprenne d’une femme qui lui était interdite. Les amants, s’ils voulaient respecter ces règles, ne pouvaient alors que se pâmer d’une passion qui devait rester chaste et platonique. Les poètes ont tenté de donner une forme littéraire à ces émotions qu’ils ont connues directement. Ainsi Djamil et Bouthaïna, qui vécurent au 7e siècle, représentent le prototype de l’amour courtois. Ils « se sont aimés passionnément, jusqu’à la mort, sans jamais se toucher. » Djamil deviendra l’archétype de l’amour « oudhri » amour courtois ou amour virginal car il est chaste, que certains auteurs modernes ont rendu par l’expression “sublimation virginaliste” » (Malek Chebel, Encyclopédie de l’amour en islam). Bien d’autres couples – aussi célèbres que Roméo et Juliette ou Héloïse et Abélard – sont devenus des couples mythiques de la littérature arabe. Outre Djamil et Bouthaïna, ils ont pour nom Madjoun et Laïla, Kousseïr et Ozza, Vâmeq et Azrâ, Soliman et Balqîs. On trouve dans la littérature et la poésie arabo-musulmanes toutes les variantes du pathos amoureux : de la maladie d’amour (soupirs et lamentations font songer au romantisme européen) à la pornographie la plus crue. Le thème de « l’amour de l’amour » correspond assez bien à ce que D. de Rougemont dit de Tristan et Iseult.

Un thème universel : le conflit entre la passion et l’ordre social

Les grands mythes littéraires reflètent en partie les réalités humaines et sociales. La force évocatrice des grands écrivains est justement de savoir traduire les émotions d’une époque, même si celles-ci sont scénarisées, magnifiées, amplifiées. Certes, Tristan et Iseult sont des personnages de légende, mais Héloïse et Abélard, eux, ont existé. Anna Karénine est un personnage de roman mais L. Tolstoï l’a imaginé à partir d’un fait divers réel : le suicide d’une jeune femme délaissée par son amant. Dans Clélie, Mme de Scudéry transpose à Rome les mœurs galantes de son milieu. Tout comme au 20e siècle, Le Diable au corps (Raymond Radiguet, 1923) ou La Crucifixion en rose (Henry Miller, 1949-1960) sont en large partie autobiographiques.

En examinant, avec le recul, les grandes étapes de l’amour à travers la littérature, on voit surgir quelques constantes. À travers les siècles et les civilisations se sont succédé quelques grandes figures : l’amour fut courtois, galant, libertin, romantique. Loin d’être une invention culturelle de l’Occident, elles traduisent un même thème : les amours interdites, qui sont le produit d’un conflit entre la passion et l’ordre social. Dans les sociétés où le mariage est réglé par la famille, les intérêts – ce qui fut le cas de la plupart des sociétés avant l’époque contemporaine –, il y a dissociation entre le sentiment et le mariage. Le découplage entre les structures du mariage et la loi des sentiments, entre la loi sociale et la loi du cœur suscitait invariablement des amours impossibles : entre un chevalier et une grande dame, entre enfants de clans rivaux, entre nobles et courtisanes, entre jeunes hommes et femmes mariées. Ce que la littérature mondiale a mis en scène durant plusieurs siècles. Puis, à partir du moment où la société n’a plus codifié de façon rigide les lois du mariage, les grandes figures romanesques de la tragédie amoureuse ont alors quasiment disparu.


[encadré]

Romans d’amour au fil des siècles

L’amour courtois

Apparu au Moyen Âge, l’amour courtois est un amour idéalisé souvent platonique entre un chevalier pour une belle dame. L’amour courtois est un amour raffiné (on l’appelle aussi le « fin amor ») et chevaleresque. Il était raconté et chanté par les troubadours et ménestrels. Lancelot du Lac, amoureux de la Reine Guenièvre (femme du roi Arthur) ou Tristan et Iseult de Chrétien de Troyes, en sont les prototypes.

L’amour tragique

Au 17e siècle, l’amour figure en bonne place dans la grande tragédie classique. Shakespeare, Corneille ou Racine mettent en scène des passions rendues impossibles par le conflit des familles. Citons Roméo et Juliette (1597) – où les amants de Vérone ont le malheur d’appartenir à deux clans rivaux –, Le Cid (1637), où Rodrigue doit tuer le père de Chimène pour venger le sien, ou Phèdre (1677), celle-ci tombant éperdument amoureuse de son gendre Hippolyte. L’amour est tragique parce que déchiré entre deux forces contradictoires : le devoir familial et la passion amoureuse.

L’amour galant

Au 17e siècle apparaît l’amour galant. Le modèle en a été inventé par Madeleine de Scudéry (1607-1701), dite « Sappho », auteure de romans-fleuves. Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1653) – à ce jour le plus long roman de la littérature française : plus de 13 000 pages ! Dans Clélie, histoire romaine (10 volumes) se trouve la fameuse « Carte du tendre », gravure qui symbolise, sous la forme d’un paysage, les relations amoureuses (tendresse, méchanceté, sollicitude). Les livres de Mme de Scudéry eurent une grande influence. L’amour galant est marqué par l’élégance et la subtilité : les amants se découvrent, se rapprochent ou s’éloignent à travers toute une gamme d’émotions subtiles et changeantes.

L’amour libertin

Au 18e siècle apparaît un nouveau style : l’amour libertin. Valmont et Mme de Merteuil, les deux personnages centraux des Liaisons dangereuses (Pierre Choderlos de Laclos, 1782) ont été amants. Après leur séparation, toujours complices, ils s’amusent à se raconter librement leurs conquêtes et se donnent des conseils. Ici, les grands sentiments cèdent la place aux jeux de pouvoir et aux stratégies de séduction. Don Juan (personnage fictif) et Casanova (personnage réel) sont les figures archétypales de cet amour libertin.

L’amour romantique

La figure de l’amour romantique naît au début du 19e siècle et va dominer pendant près d’un demi-siècle la littérature européenne. L’amoureux romantique cultive ses états d’âme : il est rêveur, idéaliste et nostalgique. Chez Goethe (Les Souffrances du jeune Werther, 1774) ou chez Stendhal (Le Rouge et le Noir, 1830), l’amour impossible pour une femme mariée conduira l’amant à sa perte.

L’amour réaliste

Le réalisme introduit un grand tournant en littérature. S’il est encore question d’adultère et d’amour malheureux dans L’Éducation sentimentale (Gustave Flaubert, 1869) ou Anna Karénine (Léon Tolstoï, 1873-1877), l’échec de l’amour ne provient plus des interdits sociaux, mais des hasards et des blocages intérieurs des personnages. Mme Arnoux est prête à se donner à Frédéric, mais n’a pu honorer le rendez-vous à cause de la maladie de son fils. Anna Karénine se suicide, rongée par les remords, parce que sa nouvelle vie avec le comte Vronski se révèle être un échec.

L’amour désenchanté

Les grands romans d’amour du 20e siècle ne mettent plus en scène des amours interdites mais explorent plutôt les méandres des sentiments. Ce sera le cas pour : Raymond Radiguet (Le Diable au corps, 1923), Louis Aragon (Les Yeux d’Elsa, 1942), Boris Vian (L’Écume des jours, 1947), Albert Cohen (Belle du Seigneur, 1968) ou Marguerite Duras (L’Amant, 1984).

Les écrivains changent alors de perspective. Dans Belle du Seigneur (1968), l’auteur raconte encore une liaison adultère et celle-ci ne succombe pas aux interdits sociaux mais à l’échec propre de leur passion. Au 20e siècle, l’amour ne cède plus aux contraintes de la société mais à ses propres limites. Les amants ne se heurtent plus aux lois et aux conventions mais à l’épuisement de leur relation. À partir des années 1960, les relations amoureuses entrent dans une nouvelle phase : libération sexuelle, émancipation des femmes, déclin de la famille bourgeoise. L’amour n’étant plus impossible, on traite désormais de l’évolution du sentiment amoureux, du désamour, de la difficulté à vivre en couple, des nouveaux rapports entre les sexes.

L’amour dans l’humanologue

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Questions sur l’amour.  Une histoire d’amour, lorsqu’elle démarre, se vit sur le mode de la magie et de l’enchantement. On aimerait croire qu’elle est toujours unique et mystérieuse. Pourtant, à y regarder de près, l’amour, comme la plupart des sentiments, a aussi ses lois 

• L’amour est animal Il a fallu du temps pour admettre que les animaux pouvaient éprouver des émotions. Mais c’est depuis peu que l’on commence à comprendre que la gamme de leurs sentiments est, en matière d’amour, aussi étendue que chez les humains.

• Amoureuse d’un tueur en série.

Voir aussi : attachement – sexe – passions

Notes

  1. Cet ouvrage fut sans cesse réédité et corrigé par son auteur, jusqu’à sa version définitive en 1972. []
  2. Voir J. Pimpaneau, Histoire de la littérature chinoise, Picquier, 1997 ; collectif, Cent poèmes d’amour de la Chine ancienne, Picquier. 1999.[]

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