L’humanologie en trois questions

Qu’est-ce que l’humanologie ?

L’humanologie est à l’être humain ce que la primatologie est aux primates ou l’ornithologie aux oiseaux : une tentative pour comprendre la vie et les mœurs d’une espèce animale très singulière, les humains. Au départ, il s’agit de répondre à quelques grandes questions : qui sont les humains ? D’où viennent-ils ? Que veulent-ils ? À quoi (et comment) pensent-ils ? Ces questions se déclinent en une myriade d’autres : qui fut le premier humain ? D’où vient le langage ? Pourquoi y a-t-il des religions ? Des guerres ? Pourquoi les enfants aiment-ils les histoires ? Et pourquoi les adultes aussi ?
L’être humain se révèle une source inépuisable d’étonnements et d’interrogations.

→ lire la suite. Comment devient-on humanologue ?

Comment se pratique l’humanologie ?

La démarche humanologique est celle de l’enquête. Scientifique ou policière, une enquête procède toujours de la même façon, en trois temps : 1) questions, 2) investigations et 3) dénouement.

Questions

Tout commence par des questions. En son temps, Emmanuel Kant a résumé toute la philosophie à trois interrogations : « Que puis-je connaître ? », « Que dois-je faire ? », « Que m’est-il possible d’espérer ? » Il a fini par les synthétiser en une seule : « Qu’est-ce que l’homme ? » Cette quatrième question représente le point de départ de l’humanologie.

Qu’est-ce qu’un être humain ? La question se décline à l’infini. Par exemple : existe-t-il une nature humaine fondamentale, par-delà nos différences flagrantes de modes de vie, de personnalités, de façons de penser ? Autre interrogation classique : existe-t-il un « propre de l’homme » qui expliquerait la trajectoire si distincte de l’espèce humaine vis-vis de celle des autres mammifères sociaux ?

Ces questions renvoient à de multiples autres. Comment l’esprit humain fonctionne-t-il ? Énigme qui conduit à l’étude de l’intelligence (animale, humaine, artificielle). La même interrogation se pose à propos de la conscience, de l’imagination, etc. Par un jeu de chausse-trape que connaissent bien les chercheurs, chaque question mène de fil en aiguille à une infinité d’autres. Par exemple celle-ci : pourquoi ne peut-on s’empêcher de penser en marchant ?

Pour ne pas (trop) se perdre dans cette quête, il faut s’imposer un peu d’ordre et une suite dans les idées. J’ai divisé le champ de l’humanologie en sept grands thèmes, qui en sont les sept piliers. Ils portent respectivement sur : 1) la nature humaine, 2) la pensée, 3) l’animalité, 4) l’individualité, 5) la vie en société, 6) les motivations et ressorts de nos actions, 7) la marche de l’histoire. À ces sujets s’en ajoutent d’autres, plus transversaux. La liste ne reste pas exhaustive. Elle correspond aux thèmes sur lesquels j’ai jusque-là particulièrement concentré mon attention : la violence, la religion, le travail, le pouvoir, l’amour, les loisirs et passions ordinaires. Autant de sources d’étonnement et de questionnement.

Investigations

Après les questions débutent les investigations. Celles-ci consistent à collecter les faits, les rassembler, les mettre en ordre. Soit la demande « pourquoi la violence ? » L’interrogation appelle à distinguer ses formes et ses degrés (une insulte n’est pas un viol qui lui-même n’est pas un génocide). Une classification en quelques catégories principales – violence animale, guerre, criminalité, violence domestique, etc. – permet de recueillir des données concrètes, de les synthétiser.

Pourquoi les homicides ? L’interrogation conduit à : qui tue qui ? Où ? Les données induisent déjà des éléments de réponse : les meurtres sont cent fois plus nombreux aux États-Unis qu’au Japon ; les taux d’homicide dans le monde sont inférieurs aujourd’hui à ce qu’ils furent dans les siècles passés. Vous l’avez compris, la démarche s’avère simple : partir de questions, collecter des faits – de toute nature –, les confronter aux théories existantes, au besoin forger de nouvelles hypothèses. Ainsi avance la pensée.

Mais où nous conduit-elle ?

Une enquête peut conduire à trois issues possibles :
– L’impasse. Il faut l’admettre, en humanologie, comme en science ou en philosophie, il n’existe pas de méthode infaillible conduisant au succès, à de grandes découvertes et à dévoiler une vérité cachée. La plupart du temps, le chercheur avance péniblement, suit de fausses pistes, se perd dans le dédale des faits et des hypothèses. La science est ainsi faite 1. Et l’humanologie n’y déroge pas. Au brouillard de la connaissance s’ajoutent aussi la dispersion (trop de savoir tue parfois le savoir), l’usure et l’abandon. Ainsi va le travail de la pensée.
– L’éclaircie. Si l’enquête ne mène pas toujours à de nouvelles solutions, elle permet toutefois des clarifications. Prenons par exemple la question « pourquoi le terrorisme ? » L’investigation à travers la montagne de recherches, à défaut de déboucher sur une réponse lumineuse, peut aboutir à un bilan raisonné des savoirs : une histoire des formes de terrorisme (religieux, nationaliste, régionaliste, anarchiste…), des théories en présence (sociologique, psychologique, géopolitique, organisationnelle…). Mettre en ordre les connaissances disponibles, c’est déjà faire progresser le savoir, s’il est vrai qu’« un problème bien énoncé est à moitié résolu » (John Dewey).
– Les découvertes. Enfin, à force de chercher, il arrive parfois qu’on trouve. L’humanologue se targue ainsi de quelques découvertes et idées neuves. En voici une.

Qu’est-ce qu’un Etre humain ?

L’être humain est un animal à idées. Voilà une réponse possible. Qui succède à bien d’autres… Par imagination, il faut entendre ici une aptitude très générale à produire des représentations mentales, qu’on appelle couramment « idées » ou « pensées », qu’on mobilise pour anticiper, construire des plans d’action, élaborer des hypothèses. L’imagination, ainsi entendue, se trouve à la source des réflexions intérieures qui défilent en tête le jour durant. Elle permet de créer, fabriquer et utiliser tous les objets qui nous entourent. Cette même capacité imaginative sert à forger des théories scientifiques ou à spéculer sur l’existence d’êtres invisibles. Il est possible de montrer que cette aptitude imaginative se trouve au fondement commun du langage, de la technique et de l’art. Elle est ce qui rend réalisables les recettes de cuisine, les projets collaboratifs et les contes pour enfants. La théorie de l’animal imaginatif a de nombreuses implications : sur le rôle des pensées intérieures dans la conduite de nos vies ; sur la nature des religions, des idéaux collectifs ; sur l’histoire des sciences et des techniques.

Malgré tout, elle restera toujours une théorie, par nature faillible. La démarche de l’enquête implique la remise en cause permanente, l’exploration continue, le doute et l’autocritique. C’est le prix à payer pour faire progresser le savoir. Elle est un des fils directeurs pour expliquer la folie et le génie humains.

La théorie de l’animal imaginatif n’est qu’une théorie parmi d’autres. L’humanologie a pour vocation d’étudier l’animal humain sous bien d’autres facettes. Au fil des investigations qui suivent, nous allons aborder de multiples questions – petites ou grandes – sur la vie des peuples premiers ou l’architecture du cerveau, sur les collectionneurs de papillons ou l’histoire des empires. Nous nous égarerons plus d’une fois en chemin – c’est la loi de la recherche –, mais en ayant en tête qu’il nous faut toujours revenir vers cette première et unique question : qu’est-ce qu’un être humain ?

Notes

  1. Depuis deux siècles, les biologistes butent sur l’énigme des origines de la vie. La psychologie n’a pas réussi à élucider la nature de l’intelligence humaine, malgré les montagnes d’études et d’expériences qui lui ont été consacrées.[]

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