Qui étaient vraiment les barbares ?

Goths, Vandales, Huns, Vikings, Mongols… Les barbares ont longtemps été vus comme des hordes de guerriers féroces, animés par la seule soif du butin. Depuis une génération, les historiens ont fait un sort à cette image stéréotypée. Les barbares n’étaient pas moins civilisés ni plus brutaux que ceux qu’ils effrayaient.

Le mot « barbare » nous vient des Grecs. Dans l’Antiquité, ils appelaient ainsi les étrangers non civilisés (c’est-à-dire non-citoyens des cités grecques). Ces peuples, comme les Gaulois, étaient jugés arriérés. Non seulement ils ne possédaient pas d’écriture, mais semblaient parler d’étranges dialectes faits de borborygmes : « bar-bar-bar ». Voilà donc la première image des barbares.

Les Romains ont repris le terme pour désigner tous ces peuples hostiles agglutinés aux frontières de l’empire et dont les combattants étaient redoutables. Ils ne se battaient pas selon les coutumes d’une véritable armée (composée de soldats disciplinés, organisés en légion), mais se jetaient dans la bataille en hordes sauvages. Leurs incursions régulières sur le territoire romain, leurs pillages faisaient du barbaricum une menace permanente. Parmi eux, on distinguait les Vandales, les Goths et Wisigoths, les Germains, les Alamans, les Francs, les Burgondes, les Lombards. Certains de ces peuples auraient été poussés vers les frontières de l’Empire romain par les terribles guerriers d’Attila qui les poursuivaient.

Les « invasions barbares » furent, à partir du 3e siècle après J.-C., une des causes de l’effondrement du monde romain. Des chefs barbares ont conquis presque tout l’Empire et y ont fondé des royaumes, passant dès lors du côté de la civilisation en envoyant leurs enfants à école et en se convertissant au christianisme.

La barbarie revue et corrigée

Aujourd’hui, les historiens ont fait un sort à cette vision des barbares. En les étudiant plus précisément, un tout autre visage s’est imposé, même si le mot « barbare » (invasions barbares, royaumes barbares) continue à être employé 1.

Féroces et grossiers, les barbares ? Nul doute qu’ils étaient violents, mais comme toutes les armées durant l’Antiquité, les grecques et romaines furent d’une extraordinaire brutalité : la guerre des Romains contre Carthage fut un carnage et la ville fut rayée de la carte. Les armées de César ont commis de véritables massacres sur les territoires des Gaulois 2. Pline l’Ancien estime ainsi que la conquête de la Gaule par César fit plus d’un million de morts et autant de Gaulois mis en esclavage. La Gaule fut systématiquement pillée et rançonnée. La brutalité et la rapacité des colonisateurs romains n’eurent rien à envier à celles des barbares gaulois qui avaient pillé et mis à sac Rome (en 390 av. J.-C.).

Si les peuples barbares menaient effectivement des expéditions militaires en quête de butin, cette activité était commune à tous les peuples de l’Antiquité. Les barbares étaient aussi actifs dans le commerce, savaient conclure des alliances et pratiquaient la diplomatie. Ce fut le cas pour Attila, la figure du barbare par excellence 3, comme plus tard des Vikings 4, des Mongols 5, ou de la plupart des peuples qualifiés de « barbares ».

Ce qualificatif renvoie donc avant tout à un cliché associant l’arriération culturelle et la violence. Le barbare est l’ennemi par excellence pour celui qui se considère comme « civilisé ». Il est question désormais, chez certains commentateurs contemporains, de « nouveaux barbares ». Ils ont pris un visage singulier : celui des « sauvageons », jeunes des cités et des quartiers populaires, mal éduqués, délinquants, violents, qui font la loi autour d’eux et menacent l’ordre républicain. Le barbare, c’est toujours l’étranger ou le marginal qui représente l’inculture, la sauvagerie, la violence.

Le « barbare » n’est donc rien d’autre qu’un archétype et un cliché. Du point de vue de l’analyse, le mot n’aide en rien à comprendre ceux dont on parle. Il a surtout pour fonction de les rejeter hors de l’humanité commune. Ce qui justifie au passage leur élimination, soit par intégration, soit par exclusion, ou comme ce fut le cas dans les périodes coloniales, par extermination. •

Notes

  1. Voir Bruno Dumézil (dir.), Les Barbares, PUF, 2020. []
  2. Nathalie Barrando, Les Massacres de la république romaine, Fayard, 2018. []
  3. Edina Bozoky, Attila et les Huns. Vérités et légendes, Perrin, 2012. []
  4. Parmi les nombreux ouvrages qui leur sont consacrés, voir la bonne synthèse de Pierre Baudoin, Les Vikings, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2014. []
  5. Marie Favereau, La Horde. Comment les Mongols ont changé le monde, Perrin, 2023. Voir aussi « Gengis Khan, l’homme de tous les excès », L’Humanologue n° 7.[]

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