Religion et Pouvoir. À quoi sert un calife ?

Le dernier calife ottoman Abduclmecid II 51922-1924)

En principe, le calife est le chef suprême des musulmans, cumulant tous les pouvoirs. Mais est-ce vraiment le cas ?

Pour ceux qui ont connu Iznogoud, le petit personnage teigneux imaginé par René Goscinny, le mot « calife » évoque un titre très convoité, celui de chef suprême : « Je veux être calife à la place du calife » ne cessait de proclamer Iznogoud. Celui qui n’était que vizir (ministre) voulait prendre la place du calife El Poussah, « commandeur des croyants ».

En août 2014, un autre prétendant au califat a fait son entrée dans l’histoire réelle : Abou Bakr al-Baghdâdi s’est alors autoproclamé « calife » d’un nouvel État islamique en Syrie et en Irak. Et cela n’a plus fait rire du tout.

En réactivant le symbole du califat, le dirigeant de Daesh entendait capter à son profit un modèle d’organisation religieuse et politique supposé être le modèle de référence en terre d’Islam. Mais est-ce vraiment le cas ?

En principe, le calife est le chef suprême de la communauté musulmane. À ce titre, il détient à la fois le pouvoir politique et le pouvoir spirituel sur tous les musulmans. Le prophète Mahomet, lorsqu’il prend le pouvoir à Médine en 632, cumule toutes ces fonctions, y ajoutant celle de chef de guerre. Il ne porte pourtant pas le nom de « calife » pour une simple raison : le mot « calife » veut dire « successeur » ou « lieutenant ». Le premier à porter le titre doit être le premier à lui succéder.

Or, il se trouve que Mahomet ne désigne pas d’héritier de son vivant : ce qui est d’ailleurs une énigme historique. Comment expliquer que celui qui se proclame prophète, reçoit de Dieu un message sacré (le Coran) et conquiert par les armes un vaste territoire, ne songe pas à désigner un successeur pour prendre en charge la « oumma » (la communauté des croyants) ? 1

Au lendemain de la mort de Mahomet, une sanglante querelle d’héritage va donc s’engager entre prétendants. Durant les trente ans qui suivent (de 632 à 661), quatre califes se sont succédé, tous anciens compagnons du prophète. Trois d’entre eux sont morts assassinés. En 661, une première dynastie stable est instaurée : celle des Omeyyades. Son fondateur, le calife Mu‘āwiyah, qui a pris le pouvoir par les armes, réussit à faire nommer son fils à sa succession comme calife. Durant le siècle de domination de la dynastie omeyyade, l’expansion de l’islam est considérable : les armées musulmanes conquièrent toute l’Afrique du Nord et l’Espagne et, à l’est, l’Inde du Nord (le Pakistan actuel).

Mais la puissance conquérante a un revers : le fractionnement du pouvoir. Diriger un empire aussi vaste exige de nommer des gouverneurs et de déléguer les affaires religieuses à un clergé de spécialistes : les oulémas. Le Coran contient très peu de directives sur le droit de la famille, de la propriété, du commerce, sur le règlement des litiges, etc. Il a donc fallu élaborer une doctrine, chercher dans les paroles du prophète ou dans ses actes des indications pour régler toute une série de situations nouvelles, relatives au mariage (le nombre de femmes permises, les conditions de la répudiation, l’adultère), et au droit pénal (que faire en cas de vol, ou de litige entre commerçants ?). Les califes, à la fois chefs de guerre, administrateurs, bâtisseurs, n’ont ni le temps ni le désir de s’occuper de toutes ces questions.

De 750 à 1258, une nouvelle dynastie détrône la dynastie précédente et s’impose durant cinq siècles : celle des Abbassides. Cette période est associée à l’âge d’or de l’Islam. Mais elle est aussi celle du fractionnement de l’empire. Au Maghreb, la dynastie fatimide s’émancipe du pouvoir de Bagdad et fonde son propre califat. En Iran, les Bouyides (chiites) s’affranchissent à leur tour de Bagdad et fondent leur propre dynastie. En l’an 1000, il y a donc plusieurs califes : l’un à Cordoue, un autre au Caire, un autre à Bagdad.

En 1258, les guerriers mongols défont les troupes musulmanes et font tomber Bagdad : la dynastie abbasside s’écroule. Le calife est massacré et ses héritiers de l’empire se réfugient au Caire. Quand les armées mongoles se retirent, les Turcs prennent alors le pouvoir. La dynastie ottomane s’impose sur tout le Moyen-Orient et leur chef suprême est un « sultan » (nom arabe qui veut dire « souverain »). 2 Le sultan est-il un simple substitut du calife ? Cumule-t-il à la fois le pouvoir religieux, politique et militaire ? Non, il est inconcevable que Soliman le Magnifique (1494-1556), tout empereur qu’il est, soit aussi promu comme « calife » : en principe, le calife ne peut être qu’un descendant du prophète : pas un Turc 3 ! Certes, le pouvoir du sultan est « sacralisé » : les califes qui sont à sa botte le couronne en quelque sorte comme un roi de droit divin, à la manière de Charlemagne se faisant sacrer empereur par un pape.

À cette période, la répartition des pouvoirs entre le religieux et le temporel n’est guère différente en terre d’islam et en terre chrétienne. Il n’y a ni fusion, ni séparation : plutôt un rapport de dépendance réciproque 4. Durant les siècles de l’empire ottoman (1299-1922), le pouvoir suprême est incarné par un sultan et le pouvoir religieux est le cadet de ses soucis. Ce dernier est aux mains des castes d’oulémas, d’imams et autres cadis (juges) chargés de dire et de faire la loi musulmane. Durant toute cette période, le titre de calife est vidé peu à peu de sa substance, n’étant plus qu’un titre honorifique 5 Après la fin de la Première Guerre mondiale, Mustafa Kemal alias Atatürk, instaure la république turque et de ce fait, abolit le califat… dans l’indifférence générale. Au 20e siècle, les pays musulmans voient se succéder des types de régimes très variés : des démocraties (Indonésie, Sénégal, Tunisie), des monarchies (Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis), des régimes autoritaires (Égypte, Lybie, Irak, Syrie). Les rapports entre le religieux et le politique prennent différentes voies. Une stricte laïcité est imposée en Turquie, Iran, Irak, Égypte, Syrie. À l’inverse, des régimes quasi théocratiques s’établissent en Arabie saoudite, en Afghanistan, et dans l’Iran de Khomeiny. Mais même dans les États religieux théocratiques, l’idée d’un calife cumulant seul les pouvoirs a partout disparu.

Au début du 20e siècle, le califat n’est plus qu’un vestige historique, ne survivant que dans l’esprit de quelques rares fondamentalistes nostalgiques d’un supposé modèle traditionnel qui n’a jamais vraiment existé. L’ambition de devenir calife peut même faire l’objet d’une bande dessinée qui, à l’époque, nous a fait bien rire. •

Notes

  1. Voir Hela Ouardi, Les Derniers jours de Muhammad, Albin Michel, 2017. []
  2. En 1517, le titre de calife va être transféré au sultan ottoman, selon les versions officielles. Car ce transfert de titre est un récit postérieur. En fait, le sultan n’avait que faire de ce titre de calife qui avait peu de crédit à ses yeux comme le fait remarquer Nabil Mouline, dans Le califat. Histoire politique de l’islam, Flammarion, 2016. []
  3. « Le vrai pouvoir des califes », L’Histoire, n° 423/ mai 2016. []
  4. Marqué de collaboration et de tension. []
  5. Au 18e siècle, le titre de calife est remis en avant par le sultan ottoman dans le cadre des tractations avec la Russie : il s’agit pour lui de mieux asseoir son autorité sur les populations musulmanes de Russie et d’Europe. Mais le califat n’est déjà plus qu’une fiction diplomatique au 19e siècle.[]

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