Amour, humanologie et cubisme

Dimanche matin 3 juillet 2022. Me voilà presque au bout du tunnel. Encore quelques pages à rédiger : un encadré pour l’Abécédaire (sur les buffles et les cachalots), l’éditorial, et le numéro sera bouclé. Enfin ! Reste ce carnet de bord. J’ai prévu d’y consigner, au fil du temps, les coulisses de L’Humanologue : l’exposé du projet, les idées de passage, les conditions de fabrication, les avancées mais aussi les aléas et incertitudes de l’entreprise.

7 heures du matin. Encore un café. Avant de me lancer dans l’écriture, je jette un coup d’œil au sommaire du numéro. Tout auteur qui arrive à la fin d’un cycle d’écriture éprouve des sentiments contradictoires : la satisfaction du travail accompli (le sommaire me paraît attractif et diversifié, la mise en page plaisante), la fatigue (de fin de course), le stress (de ne pas boucler dans les temps), la hâte d’en finir (pour passer à la suite). Et quelques remords. Quand arrive le point final, il est rare qu’on se sente triomphant. Le soulagement de la ligne d’arrivée n’empêche pas les regrets. À la relecture, je trouve quelques passages tordus, des formulations besogneuses, des développements inutiles et d’autres qui auraient mérité approfondissements et éclaircissements.

Les remords laissent un petit goût amer mais ils sont aussi un tremplin pour la suite. Qui a dit que les auteurs écrivent toujours le même livre parce qu’ils n’arrivent jamais à dire ce qu’ils veulent dire ? Aujourd’hui, ma principale insatisfaction porte sur un point crucial : la difficulté à exposer la vision de l’être humain que porte le projet d’humanologie.

Quand je feuillette les numéros parus, je ne peux m’empêcher d’y voir un joyeux bric-à-brac : une sorte de bazar où l’on rencontre des Aborigènes et des Iroquois, des suricates qui s’entretuent et des gentilles souris qui se cajolent, des empires et des civilisations qui ne cessent de naître, grandir, mourir ou renaître, des humains en tous genres : alcooliques et accros aux séries télés, philosophes réputés et paysans anonymes, épouses chinoises et fans de Johnny Hallyday, évangélistes ou adeptes de Vishnu. Il est question aussi de forces souterraines : la science des formes, les arcanes du cerveau, les théories de la motivation et la connerie dans l’Histoire.

Mais comment rassembler tout cela en une vue d’ensemble ?

Le projet souterrain

Les lecteurs réguliers savent que derrière l’apparence d’une encyclopédie humaine un peu foutraque, L’Humanologue prétend s’atteler à un vaste projet mi-scientifique, mi-littéraire et (un peu) humaniste : cerner les contours d’une hypothétique nature humaine derrière la diversité de ses manifestations. En bref, répondre à cette question fondatrice : qu’est-ce qu’un être humain ? S’attaquer à une question aussi démesurée, sans tomber dans les généralités ou se perdre dans les particularités, impose une sérieuse discipline. Il faut d’abord mener des investigations tous azimuts. Les humains sont des animaux (faut-il le rappeler ?). Comprendre l’humain implique donc d’explorer notre part animale. Voilà pourquoi on trouve dans L’Humanologue des articles sur la vie animale : leur sexualité et leurs amours (L’Humanologue n°2.), leurs disputes et conflits (les suricates), la vie sociale des fourmis (L’Humanologue n°6) ou des primates (L’Humanologue n°4). Comprendre la cognition animale suppose même d’aller voir comment les castors s’y prennent pour construire leur barrage (L’Humanologue n°3) ou si les cochons ont une conscience de soi (voir dans ce numéro p. 75). Mais l’animal humain se distingue par quelques singularités : il est bavard (doué de langage), ingénieux (producteur d’objets, d’outils, d’armes de toutes sortes), artiste, idéologue et idéaliste, savant et croyant. Il faut donc mener des investigations dans tous ces domaines de la cognition pour voir ce que ces capacités ont toutes de particulier. La question du « propre de l’homme » est une des choses les plus ardues et débattues qui soit. L’humanologue a sa propre version des choses (voir la théorie sur l’« animal imaginatif » exposée dans L’Humanologue n° 1). Mais pour être bien étayée, une théorie doit vérifier sa pertinence en se confrontant à d’autres théories (sur les origines du langage, le fonctionnement cérébral, le développement de l’enfant, etc.). Si l’on croise dans L’Humanologue des sujets consacrés aux pensées intérieures, aux idéologies, à l’histoire des images, à la conscience et à la pensée, c’est parce que ces sujets me servent à enrichir, vérifier ou corriger l’approche de l’humain producteur d’idées.

Vous l’avez compris : la route est longue et semée d’embûches. Car pour explorer tout le territoire de l’humain, il faut aussi s’aventurer dans le labyrinthe des motivations humaines (c’est le grand dossier de ce numéro). Il faut s’intéresser aux soubassements des sociétés : ce qu’elles ont en commun, ce qui les différencie, comment elles se transforment. Il faut donc envisager l’histoire humaine par le grand et le petit bout de la lorgnette.

Comment mener toutes ces investigations de front sans se perdre ? Comment ne pas tomber dans les écueils qui guettent les entreprises de ce genre – spéculations hors sol, généralités abusives, enfermement disciplinaire, fausse érudition et papillonnage – et autres formes d’égarements qui sont aussi des refuges de la pensée ?

Pratiquer l’humanologie suppose d’incessants allers-retours entre théories et faits, entre des disciplines de toutes sortes, entre les échelles d’analyse. Bref,il faut faire le tour de l’humain pour espérer un jour parvenir à une vue d’ensemble. Cette démarche étant à la fois périlleuse (on risque de se noyer), aventureuse (on peut se perdre) et en partie opaque (le lecteur et l’auteur lui-même ne savent pas toujours où ils vont), le but de ces carnets de bord est de raconter au fil du temps comment se construit l’humanologie. À défaut de savoir exactement où l’on va, il est bon de savoir comment on y va.

Où va-t-on ?

Vendredi 7 juillet. Après avoir passé quatre jours à essayer de proposer une sorte de « portrait-robot » de l’humain tel que je le conçois, j’ai finalement renoncé. Mon modèle de l’être humain est encore trop embryonnaire. Certes, l’animal humain est un être complexe. C’est un animal ; il est animé de nombreuses pulsions, instincts, aspirations. C’est un être imaginatif qui pense, rêve, crée et patauge allègrement dans ses propres productions mentales.

Il vit en sociétés organisées qui se forment et se transforment en permanence. Tous ces éléments doivent être enrichis avant de composer un tableau d’ensemble cohérent. Impossible de le faire en l’état. L’humanologie n’en est qu’à ses débuts (au fait, pensez à vous abonner !). Sans compter que chaque nouvelle investigation dans un domaine génère une bouffée d’idées nouvelles qui viennent bousculer les idées préalables. Des connexions inattendues apparaissent, parfois des contradictions qui appellent des enquêtes nouvelles.

Ce matin, j’ai donc renoncé (provisoirement) à présenter un premier « portrait-robot de l’être humain ». Je vais me limiter à raconter mon enquête humanologique à partir d’un exemple plus précis : l’amour.

« Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres… »

L’amour est un sujet plus agréable à aborder mais pas forcément plus facile à traiter? Cette expérience humaine courante et fondamentale est longtemps restée à l’écart des études en sciences humaines.

Dans les années 1970-1980, quand j’étais encore étudiant, le sentiment amoureux était le domaine réservé de la psychanalyse. Étudier l’amour, c’était parler de la libido, du complexe d’Œdipe et de la façon dont l’individu passe sa vie à combler cet amour impossible : des petites filles pour leur papa et des garçons pour leur maman.

Les historiens des années 1970-1980 commençaient à étudier l’histoire de l’amour mais sous l’angle exclusif de la sexualité et de la morale : ses interdits ou ses frivolités (2). Il était admis depuis le livre classique de Denis de Rougemont (L’Amour en Occident, 1939) que l’amour romantique n’était qu’un mythe forgé par les troubadours à l’époque du Moyen Âge et transmis depuis par la littérature.

Pour les sociologues, spécialistes du désenchantement, l’amour n’avait guère de place. Il était surtout question d’homogamie, et d’âge des premiers rapports sexuels (3). Puis au tournant des années 2000, le sentiment amoureux – distinct de la sexualité – est devenu un sujet d’étude légitime. À cette époque, deux livres m’ont marqué : celui de Sarah Hdry, Les Instincts maternels (2002) et celui d’Helen Fisher, Pourquoi nous aimons ? (2006). Ces deux auteures, toutes deux anthropologues, abordaient l’amour sous un angle nouveau : celle de la théorie de l’évolution. Toutes deux brassaient une grande masse de travaux portant sur le monde animal et les cultures humaines dans une perspective comparatiste. Leurs travaux puisaient autant dans la biologie, les neurosciences que dans l’histoire sociale et même la littérature mondiale. H. Fisher défend l’idée que l’amour se présente sous trois formes principales : le sexe, l’attachement et l’amour romantique. Toutes sont des émotions primaires et spécifiques. Toutes sont nécessaires au maintien de la vie sociale. De son côté, S. Hdry réhabilite la notion d’instinct maternel mais en lui donnant un sens élargi prenant en compte les composantes biologiques, culturelles et psychologiques de l’existence humaine.

Esquisse d’une théorie de l’amour

Jeudi 7 juillet. Quand un sujet commence à prendre de l’ampleur, se ramifie, que les lectures, les idées, les notes manuscrites commencent à proliférer de façon anarchique, vient le moment de faire le point. La quête d’unité ne m’empêche pas de dormir mais elle me fait me lever tôt, excité à l’idée d’une belle synthèse qui viendra enrichir mon savoir. Quelques minutes plus tard, me voilà à ma table de travail, l’esprit en ébullition, entouré d’une pile de notes et d’articles, de quelques livres extraits de mon envahissante bibliothèque. De ces moments d’effervescence créative sort en général un premier manuscrit. Il prend la forme d’une esquisse, une sorte de « proto-théorie » qui s’articule toujours autour de quelques idées clés.

Cela donne quelque chose comme ça.

• Qu’est-ce que l’amour ?

Les Grecs, déjà, avaient pris soin de distinguer différents types d’émotions amoureuses. L’amour conjugal, représenté par le dieu Éros, prend tantôt un visage érotique (Aphrodite), tantôt le visage idéalisé de l’amour dit « platonique ». Parmi les autres formes d’amour, il y a l’affection (storgê), l’amitié (philia), l’altruisme (agapé) et l’amour de l’humanité (philanthropia).

Les psychologues d’aujourd’hui se sont penchés sur d’autres formes d’amour. L’étude de l’attachement, théorisé par le psychanalyste dissident John Bowlby (1907-1990), a nettement distingué l’attachement (l’amour que porte l’enfant à sa mère) du complexe d’Œdipe. L’attachement du jeune enfant à sa mère, ou toute autre figure protectrice, est vu comme une condition nécessaire à son équilibre psychologique. Par la suite, la notion d’« attachement » a été étendue aux relations entre adultes (comme ces vieux couples qui ne se désirent plus mais sont liés l’un à l’autre), et au monde animal (4) (y compris entre un animal domestique et son maître humain) (5).

Toute typologie est en partie arbitraire et susceptible d’être remise en cause. D’autant que dans une relation amoureuse, les formes d’amour peuvent s’entremêler : quelle est la part d’Éros, de l’attachement ou du maternage réciproque dans tel couple d’amoureux ?

Classifier la matière humaine est toujours un exercice périlleux. Pour sortir du casse-tête des classifications, la méthode de l’idéal-type (mise au point par le sociologue Max Weber) consiste à découper le réel à partir d’exemples illustratifs spécifiques. Ils ne reflètent pas forcément un ordre caché des choses mais servent à baliser le terrain pour l’analyse.

Selon cette méthode, on peut classer (provisoirement) les types d’amour en quelques catégories :

– L’amour conjugal et ses variétés : désir sexuel, amour romantique, attachement.

– L’amour entre parents et enfants (qui se subdivise en amour parental, amour filial à l’égard du père ou de la mère).

– L’amitié : forme d’amour symétrique et égalitaire.

– L’affection : la compassion et l’empathie relèvent d’une forme d’amour asymétrique (qui n’appelle pas forcément la réciprocité).

– La dévotion : forme d’amour à l’égard d’une autorité supérieure, un dieu ou d’un maître.

– La quête de reconnaissance, ou « désir d’être aimé ».

Cette typologie n’a rien de scientifique ni d’exhaustif. Elle est simplement un guide pour m’y retrouver dans les subtiles combinaisons de sentiments que tissent les humains entre eux.

• De quoi l’amour est-il fait ?

L’amour, comme la musique, se laisse difficilement décrire avec des mots. Cette difficulté à conceptualiser l’amour le rend plus poétique certes, mais plus inconfortable à penser. Le phénomène amoureux, ses variations et ses formes, ne peut s’appréhender que par l’expérience ou, au pire, par procuration (les romans et les films servent à cela).

Il faut être déjà tombé éperdument amoureux une fois pour comprendre cette douce folie qui s’empare alors de vous(6).

Il faut être un peu jaloux pour comprendre la part de possession et l’exclusivité que comporte la relation amoureuse. Il faut avoir eu le cœur brisé pour ressentir le désespoir amoureux.

L’amour parental est une autre expérience étonnante capable de métamorphoser une personne et lui faire découvrir en elle des ressorts insoupçonnés. Qui n’a jamais tenu un bébé dans ses bras, ne s’est jamais attendri en le regardant dormir ou en le berçant pendant des heures pour le consoler ne peut savoir ce qu’est l’amour parental. Qui n’a pas supporté les caprices et les colères d’un enfant pour lui pardonner aussitôt ; qui ne s’est pas ennuyé dans un jardin d’enfants ou ne s’est pas inquiété de le voir malade… ne peut comprendre les liens puissants que suscite l’amour parental. Ces expériences sont nécessaires, non seulement pour comprendre, mais aussi pour mesurer l’impact que les liens de dépendance amoureuse peuvent avoir sur nos vies.

• Racines animales de l’amour

D’où vient l’amour ? Helen Fisher a montré de façon convaincante que l’amour – sous ses formes principales – plonge ses racines dans le monde animal : la pulsion sexuelle est nécessaire à la reproduction ; l’attachement et l’amitié sont nécessaires à la vie des meutes de loups ou des groupes de chimpanzés. L’attachement qu’une mère peut éprouver pour sa progéniture n’est pas si différent de celui que ressentent les loups, les chats ou les éléphants pour leurs petits. Si l’on suit Sarah Hdry, l’instinct maternel n’est pas un programme figé et irrévocable, mais un penchant suffisamment puissant pour créer les comportements d’assistance, de protection de la part des mères envers leurs petits qui s’observent chez les mammifères.

• Dramaturgie

Certes, l’amour est « une force d’attraction universelle » qui peut s’emparer de n’importe qui, mais il agit de façon sélective et exclusive : on aime son compagnon ou sa compagne, ses enfants, ses parents, quelques proches, pas l’humanité entière. L’amour véritable n’agit qu’à une petite échelle.

L’amour est aussi hautement instable et périssable. Il connaît des cycles (propres à l’évolution du désir entre partenaires amoureux), évolue au fil du temps et peut se rompre. Vient alors le temps du désamour, des disputes, parfois de la haine. On ne peut séparer l’amour du désamour, de la cruauté des séparations, de la blessure d’un amour déçu.

• Amour et imagination

Les racines de l’amour sont donc animales, mais les humains y ont rajouté quelques dimensions supplémentaires.

La puissance de l’imagination propre aux humains a fait du sentiment amoureux un objet de fiction. La mise en scène de l’amour prend la forme du fantasme érotique, de l’idéal romantique, tragique, libertin, etc(7). Non seulement les humains idéalisent l’amour (et l’être aimé) en usant de leur puissance imaginative, mais les choses peuvent aller plus loin : il est possible de tomber amoureux d’un être imaginaire ! Les fans sont amoureux de leur idole (un être réel mais lointain, idéalisé et donc pour eux irréel). Certains croyants nouent une relation intime et particulière avec leur Dieu.

• Un lien social parmi d’autres

L’amour est un lien de dépendance très puissant, mais il n’est pas le seul à souder les couples et les familles. Dans de nombreuses sociétés, et à toutes les époques, la formation des couples et l’ordre familial n’étaient pas laissés au seul choix des conjoints ni aux aléas des sentiments. La famille a toujours été hiérarchisée et soumise à un ordre patriarcal, plus ou moins strict (8). La femme a longtemps été astreinte au rôle d’épouse et de mère par le poids des normes et la dépendance économique. Dans la famille contemporaine, ces contraintes économiques, la hiérarchie ou les normes sociales se sont desserrées, laissant plus de place à la liberté de choix des conjoints et à la logique des sentiments. Ce qui rend aussi cette famille plus fragile.

Connexions

Samedi 9 juillet. Je relis mon esquisse d’une théorie rédigée hier. Cette « proto-théorie de l’amour » appelle évidemment de nombreux développements. Il faudrait d’abord l’enrichir de substance vivante. Les articles que j’ai publiés sur le sentiment amoureux, l’histoire de l’amour, l’amour chez les bêtes, ou le désir remplissent cet office dans mon esprit (9). J’y vois autant de pièces d’un édifice en construction, mais disséminées ici ou là dans maintes publications.

Que vont devenir cette « proto-théorie » et les éléments qui l’accompagnent ? Dans mes moments d’euphorie (et donc d’auto-illusion), j’envisage de rassembler ces matériaux dans un nouveau livre qui rassemblerait mes articles passés, quelques développements à venir, le tout précédé d’une belle introduction synthétique. Le disque dur de mon ordinateur abrite ainsi une dizaine de livres potentiels, consacrés à d’autres thèmes que j’explore en parallèle : la violence, le pouvoir, la religion, l’histoire des sciences, la vie animale, l’imagination, etc. Autant de sujets que l’on retrouve régulièrement dans L’Humanologue, mais aurais-je le temps et la force de mener tout cela de front ?

Et quand bien même ce travail titanesque serait accompli, ce ne serait qu’une partie du travail. Car il faudrait reconnecter les sujets entre eux, chaque domaine exploré venant enrichir et éclairer les autres et apporter un regard nouveau, ainsi de l’amour qui entretient des liens avec le travail, le pouvoir ou la religion.

Portrait-robot des humains

Dimanche 10 juillet. Dans les rares moments de lucidité (et de fatigue), comme ce dimanche matin, je prends conscience que mon « esquisse d’une théorie de l’amour » restera au mieux une synthèse inachevée, un petit monstre conceptuel s’articulant autour de quelques idées clés. Comme toute théorie en formation, elle contient forcément des zones d’ombre, ses domaines inexplorés et des contradictions cachées.

Plus j’avance dans mon projet, plus je prends conscience de sa difficulté : reconstruire une vision globale de l’être humain qui articule entre elles ses différentes dimensions – de l’animal à l’imaginaire.

Plus je progresse aussi dans mes investigations tous azimuts, plus je ressens la nécessité de poursuivre dans cette voie, fut-ce sous la forme d’esquisses, même provisoires, malgré la difficulté, malgré les risques évidents d’inachèvements, d’erreurs et d’impasses.

Au final, dans quelque temps, émergera peut-être de tout cela un nouveau portrait de l’humain un peu grotesque et désarticulé, fait d’échantillons d’humanité mal cousus entre eux. Mon portrait-robot de l’humain ressemblera au mieux aux portraits cubistes : comme Les Demoiselles d’Avignon ou le Portrait de Pablo Picasso, peint par Juan Gris. Ces portraits-robots font apparaître, sous leur apparente abstraction, une réalité humaine invisible au regard ordinaire. •

1

Pourquoi nous aimons ? et L’Histoire naturelle de l’amour, autre ouvrage d’Helen Fisher, proposent une approche du sentiment amoureux qui s’inscrit dans une perspective évolutionniste : le sentiment amoureux fait partie de l’équipement émotionnel naturel nécessaire à la survie des espèces.

Le sexe est bien entendu la condition de la reproduction des espèces animales. L’attachement est présent chez un grand nombre d’espèces sociales : que le petit mammifère ou l’oiseau s’attache à sa mère et aux membres de son groupe (et inversement) est une condition de la survie des familles et des clans.

L’amour « passion » existe sans doute aussi chez certaines espèces chez qui l’on observe des couples stables (les loups ou les perroquets par exemple). Au sein de l’espèce humaine, l’auteur défend, avec de solides arguments comparatifs, que l’amour romantique est un sentiment universel que l’on retrouve dans toutes les sociétés connues, et à toutes les époques de l’histoire. Les neurosciences confirment qu’il existe des circuits cérébraux spécifiques pour chacune de ces trois formes d’amour.

Dans les années 2000, d’autres disciplines ont commencé à explorer le sentiment amoureux sous d’autres facettes : les neurosciences du désir, la sociologie du couple, l’histoire des fratries, de l’amitié, des amours et amitiés enfantines. L’amour, jusqu’alors considéré comme un thème d’étude en marge, pas très sérieux (voire guimauve), a acquis une certaine légitimité académique(1). 

(1) Pour une vue d’ensemble, voir Martine Fournier (dir.), L’Amour, un besoin vital, éd. Sciences Humaines, 2016.

Religions : de l’amour vache à la compassion

Dieu est amour ! Cette fausse évidence a attendu plus de deux millénaires pour s’imposer. Les religions du livre (judaïsme, christianisme, islam) entretiennent avec l’amour des relations qui ont beaucoup évolué au fil du temps.

Le Dieu de l’Ancien Testament n’est pas un Dieu d’amour mais plutôt un autocrate exigeant et brutal qui châtie les infidèles et attend de ses ouailles une forme de soumission : qu’ils obéissent à Sa loi et Le glorifient.

Le christianisme se présente plus explicitement comme religion d’amour et le Christ comme un dieu aimant. Mais cette vision ne s’est imposée que récemment. Durant les premiers siècles du christianisme, le message du Christ s’est tourné vers le seul salut (la guérison terrestre, le salut dans l’au-delà). Durant tout le Moyen Âge, la doctrine chrétienne se focalise plus sur le péché, la peur du châtiment et le rachat de ses fautes que sur la bienveillance divine. À l’époque, le rapport à Dieu relève plus de la « dévotion » que de « l’amour ».

Il faut attendre les 16e et 17e siècles (soit plus d’un millénaire et demi après la naissance du christianisme) pour qu’une nouvelle spiritualité chrétienne s’impose, qui donne au Christ le visage de l’amour. Le premier Traité de l’Amour de Dieu (1616) est rédigé par François de Sales en 1616. Cette spiritualité, tournée vers une liaison personnelle et amoureuse entre le chrétien et un Jésus aimable et aimant, est née dans les milieux mystiques avant de se diffuser dans la société laïque. C’est encore plus tardivement que la relation s’inverse : l’amour ne désigne plus seulement la relation du fidèle à son dieu, mais de Dieu envers les siens.

Quand on aborde les liens entre religion et amour il faut donc distinguer ses différentes formes : la dévotion (relation hiérarchique d’adoration d’un sujet à son maître), l’amour maternel (représenté dans le christianisme à travers la Vierge Marie et les déesses-mère de l’Antiquité), l’amour comme charité, (qui prône l’aumône), la bienveillance devenue un thème partagé récemment autant par les religions du Livre que par le bouddhisme.

Notes

  1. 1) Les « objets d’amour » théorisés par Melanie Klein.
    (2) Lire Jacques Solé, L’Amour en occident à l’époque moderne, Albin Michel, 1976 ; Jean-Louis Flandrin, Les Amours paysannes, Gallimard/Julliard, 1975 Michel Foucault, L’Histoire de la sexualité, 3 tomes, Gallimard, 1976-1984 ; Paul Veyne, L’Élégie érotique romaine. L’amour, la poésie et l’Occident, Seuil, 1983.
    (3) À l’exception de quelques sociologues en marge comme Edgar Morin ou Jean Duvignaud, voir « L’amour, logique d’une passion », Sciences Humaines n° 20, 1992.
    (4) Voir « Aimer comme des bêtes », L’Humanologue n° 2.
    (5) Notons que la théorie de l’attachement s’intéresse essentiellement à l’amour que portent les enfants à la mère. L’amour paternel reste le grand absent de la psychologie.
    (6) Voir « Amour : les lois d’une attraction universelle », L’Humanologue n° 1.
    (7) Ibid.
    (8) Voir « De la loi des mâles à l’histoire du patriarcat », L’Humanologue n° 4.
    (9) Voir « Aimer comme des bêtes » et « Amour : les lois d’une attraction universelle », art. cit., et encore « Comment on devient empathique » L’Humanologue n° 3 ou « Les courbes fluctuantes du désir », L’Humanologue n° 4.[]

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