
Mardi 17 février
Les investigations dans le monde des Aborigènes m’ont conduit récemment à cette curieuse histoire : celle d’un évêque devenu « polygame » malgré lui.
Tout au nord de l’Australie se trouve l’île Melville. Au début du 20e siècle, de petites communautés d’Aborigènes y vivaient quand sont arrivés les premiers missionnaires chrétiens.
Parmi eux se trouvait un Alsacien, François-Xavier Gsell. Arrivé en Australie en 1897, le prêtre missionnaire y passera le reste de sa vie. En 1938, il a été nommé évêque de Darwin. Mort en 1960, il a publié quelques années auparavant ses mémoires sous le titre L’Évêque aux 150 épouses.
Sur l’île de Melville, le régime des mariages de la communauté Tiwi est comparable à celui des autres Aborigènes. Dès sa naissance, une petite fille est promise à un homme, qui, lui, est déjà adulte. Le futur mari a donc l’âge d’être son père, voire son grand-père quand il l’épouse. Dès que la demoiselle a ses règles (vers l’âge de 12 ans), elle est livrée à son mari. En contrepartie, l’époux s’est engagé à payer le « prix de la fiancée » : en général, des quartiers de viande, qu’il ramène aux beaux-parents à chaque retour de chasse. Le prix de la fiancée s’étale sur des années, avant et parfois après le mariage.
Mariée au début de l’adolescence, il n’est pas rare qu’une jeune femme de 18 ou 20 ans soit déjà mère de deux ou trois enfants. Son mari, qui a 40 ou 50 ans, a entretemps contracté d’autres mariages, car la polygamie n’est pas seulement permise, mais fréquente chez les Aborigènes. Les hommes âgés peuvent d’autant plus facilement accaparer les jeunes femmes que les jeunes hommes doivent attendre un âge avancé (autour de 30 ans) pour terminer leur cycle d’initiation et donc pouvoir prétendre à une épouse.
On comprend que le père François-Xavier Gsell ait été choqué par ces coutumes et qu’il ait cherché à y mettre fin. Mais il confiera qu’il avait eu beaucoup de mal à convertir ses interlocuteurs, surtout les plus âgés, et à les faire renoncer à une règle matrimoniale qui leur était si avantageuse. Notre missionnaire a donc dû se résoudre à un procédé assez peu conventionnel. Il a décidé de « racheter » lui-même des jeunes filles à leurs parents, en échange de biens (calicots, tabac, couvertures, miroirs, outils) convoités par les Aborigènes. Selon de droit coutumier des Aborigènes tiwis, le prêtre pouvait donc prendre possession de la jeune fille.
Une fois l’accord conclu, les filles étaient confiées aux sœurs de la mission, élevées dans des dortoirs et scolarisées. Plus tard, si elles le souhaitaient, elles pouvaient se marier à de jeunes hommes tiwis de leur âge. Devenu évêque, François-Xavier Gsell avait ainsi « épousé » des dizaines de jeunes filles. D’où le titre qu’il a donné à ses mémoires : L’Évêque aux 150 épouses.
Cette histoire de mariage arrangé d’hommes âgés qui s’approprient les jeunes filles (et retardent d’autant l’initiation des garçons) a contribué à m’ouvrir les yeux sur une réalité du monde aborigène. Une réalité bien éloignée de ce que j’avais appris auprès des classiques de l’anthropologie. Chez Claude Lévi-Strauss et les théoriciens de la parenté, les règles du mariage apparaissent comme des règles formelles, des structures abstraites que l’anthropologue cherche à décrypter au moyen de modèles théoriques. Dans les livres consacrés à l’anthropologie de la parenté, il n’est jamais question de pouvoir, de domination, d’appropriation des femmes par les aînés.
D’autres prises de conscience ont contribué à changer mon regard sur la société aborigène. L’une concerne le lien entre la religion totémique (celle du « temps du rêve »), les peintures rupestres et le chant des pistes. L’art aborigène est organiquement lié à une réalité plus politique : la possession d’un territoire clanique. La vision de chasseurs-cueilleurs nomades occulte le fait que les clans nomadisent sur un territoire précis, correspondant à un domaine de chasse et à un accès à l’eau. On ne partage ce territoire qu’avec des clans alliés qui y sont autorisés. Pour affirmer son territoire, chaque clan utilise des marqueurs identitaires : les peintures corporelles ou sur écorces en font partie, mais aussi l’art rupestre (comme je l’explique dans un article à paraître prochainement dans Sciences Humaines, « L’énigme des mains peintes »), de même que la langue (voir article sur Babel).
Dans l’article « Aborigène, l’envers du décor », j’ai synthétisé provisoirement la nouvelle vision du monde aborigène qui émerge de mes lectures récentes. Leur société s’avère plus violente (Christophe Darmangeat), plus inégalitaire que je l’avais imaginée.
Jeudi 19
Nos démons intérieurs
Héloïse (directrice de la rédaction de Sciences Humaines) m’a envoyé un message ce matin. Elle envisage de publier un dossier sur les « démons intérieurs ,». Sachant que c’est un de mes sujets de réflexion (sur lequel j’ai déjà écrit pas mal de choses : acrasie, guerre intérieure, procrastination, addiction), elle m’a invité à participer à ce numéro. Comment résister à une telle sollicitation ? « Mes idées sont mes catins » (Denis Diderot). À peine le téléphone raccroché, ma machine à idées s’est mise en route.
Les démons intérieurs évoquent plusieurs choses. En premier lieu, les pulsions incontrôlables et forces irrésistibles qui nous forcent à agir malgré notre volonté. Alcool, tabac, drogue, sucre, sexe, écrans, séries TV… Aujourd’hui, la liste est interminable. Dans une société où les tentations se trouvent partout, il faut apprendre à résister. Ulysse déjà, connaissant la faiblesse de la volonté, s’était fait enchaîner au mat de son bateau pour résister au chant des sirènes. Version actuelle : désactiver les notifications de son portable.
C’est un sujet riche et fertile. Mais par quel bout le prendre ?
Une première idée me vient à l’esprit : « la démonologie ». Le christianisme a associé à tous nos désirs coupables la figure du « diable ». Je me souviens avoir lu le livre Le Cloître des ombres (2021), de l’historien Jean-Claude Schmitt : l’histoire d’une horde de démons qui a hanté un monastère au Moyen Âge. Je cours chercher le livre dans ma bibliothèque « religieuse » et, toute affaire cessante, je me replonge dans sa lecture.
L’histoire se passe vers 1200, dans le monastère de Schöntal, dans le sud de l’Allemagne. L’abbé Richalm, personnage principal, a consigné dans le Livre des révélations comment les démons lui apparaissent. En fait, si on en croit l’abbé, ils sont partout. Un coffre qui claque bruyamment ? Un démon. Une jambe qui gratte ? Une ombre furtive dans un couloir ? Encore un… Ils rôdent, harcèlent, s’infiltrent dans le quotidien des moines. L’abbé entend leurs voix. Comment les combattre ? Par la prière, l’eau bénite, la fuite parfois, l’appel à la volonté. C’est un combat de tous les instants contre un ennemi omniprésent.
Voilà une belle histoire à raconter. Mais est-ce sa place dans le dossier de Sciences Humaines ? Pas sûr.
Vendredi 20
Nos anges intérieurs
Une autre idée m’est venue à l’esprit. Et si au lieu de parler des démons, je parlais des anges ? Dans l’imaginaire chrétien, les anges et les démons sont de même nature : des êtres spirituels – donc immatériels et invisibles. Tous sont des créations de Dieu : les démons sont d’anciens anges qui ont profité de leur liberté pour se rebeller contre Dieu (ah, les vilains !). Depuis, ils ne cessent de nous encourager à les suivre. Celui qu’on appelle Satan (ou Lucifer, le diable) n’est que le chef d’une grande armée composée de légions de démons.
Mon idée serait la suivante. La guerre entre anges et démons est une métaphore du combat que se livrent en nous des penchants opposés. D’un côté, les forces du mal (l’égoïsme, l’agressivité, l’orgueil, la gourmandise, la colère, la lâcheté, la paresse, etc.), de l’autre, les forces du bien (la bienveillance, l’altruisme, la sobriété, le courage, la tempérance, l’humilité, etc.).
Cette guerre intérieure entre anges et démons tourne souvent à l’avantage de ces derniers.
Encore que… Je vis avec une personne moins tourmentée par ses démons que par des anges un peu trop encombrants. Je ne connais à MC, la femme de ma vie, aucune pulsion démoniaque. Des sept péchés capitaux (orgueil, avarice, envie, luxure, gourmandise, paresse, colère), je ne vois vraiment pas chez elle de débordements. Son ange intérieur, trop présent et envahissant, la tourmente plus que d’éventuels démons. Dès son enfance, cet ange lui intimait d’être une petite fille modèle, plus tard une mère parfaite, une professionnelle irréprochable, une épouse dévouée, etc. Bref, « une bonne personne ». Et ce n’est pas forcément une chance d’être poursuivi par son ange. Je pense que je tiens peut-être un filon. Mon article portera sur le poids de la culpabilité et des modèles angéliques dans la conduite de nos vies. Toute affaire cessante, je laisse tomber les autres tâches en cours pour me lancer.
Lundi 23 févier
Vie rêvée, vie réelle
Hier soir, vu sur Netflix, le documentaire Ibelin : la vie remarquable d’un gamer. Nous avons été attirés par la pub : Prix du meilleur documentaire au festival de Sundance 2024. Il paraît que c’est un label de qualité.
Cette histoire authentique est consacrée à la vie d’un jeune Norvégien, Mats, atteint de la maladie de Duchenne. La première partie montre les vidéos filmées par ses parents. Au départ, c’est petit garçon comme tous les autres : on le voit faire ses premiers pas, courir, jouer, souffler ses premières bougies d’anniversaire. Mais à partir de 3 ans, au lieu de progresser dans la maîtrise de son corps, apprendre à faire du vélo ou à nager, il semble perdre ses moyens. Le diagnostic s’avère implacable. Les parents apprennent que leur enfant est atteint d’une maladie dégénérative incurable. Bientôt, il ne peut plus marcher, progressivement ses muscles se paralysent. Il passe de la chaise roulante au fauteuil médicalisé. Ses parents savent que son espérance de vie n’ira guère au-delà d’une vingtaine d’années. Mats passe ses journées et une partie de la nuit à jouer au jeu vidéo World of Warcraft, sa seule évasion. À 10 ans, Mats est déjà un « gamer » compulsif. Mais comment les parents auraient-ils le cœur de limiter son temps d’écran ? Au fil du temps, sa passion pour le jeu ne va cesser de s’amplifier. Immobile dans son fauteuil, sa vie est entièrement absorbée dans le monde virtuel. Quand il meurt à 24 ans, il ne semble plus être qu’un cerveau branché sur un écran.
Et c’est à ce moment que le documentaire prend un tour inattendu.
Au lendemain de sa mort, ses parents envoient un message à ses « amis » virtuels. Mats avait laissé ostensiblement son mot de passe à côté de l’écran. À leur grande surprise, dans les heures qui suivent, des dizaines de messages arrivent. « Mats était un garçon formidable », « il était mon ami, mon confident », « il m’a beaucoup aidé dans les moments difficiles ». Visiblement, les amis de Mats sont loin d’être de simples compagnons de jeu.
Un des membres de sa communauté virtuelle possède des milliers d’heures d’enregistrements et tous les messages que Mats et ses amis se sont envoyés au cours de leurs innombrables heures de jeux. Grâce à ces archives, les réalisateurs ont pu reconstituer la vie virtuelle de Mats. On pénètre alors dans son monde imaginaire. « Ibelin » (le pseudonyme de Mats) est un beau et solide gaillard (en fait, tout le monde est beau dans WoW). Contrairement à ce que pourraient croire les ignorants (dont je suis), les joueurs ne passent pas leur temps à se combattre les uns les autres. Ibelin passe une partie de son temps à courir dans une campagne verdoyante, puis, dans un village médiéval, entre dans une taverne. Là, il peut s’asseoir à une table et discuter avec d’autres personnages, tout aussi virtuels que lui. C’est ainsi qu’Ibelin retrouve ses amis. Si les joueurs ne se connaissent que sous de faux noms et sous une apparence fictive, les discussions sont loin d’être factices et superficielles. Car les joueurs (qui peuvent se retrouver sur des forums parallèles) se font des confidences, des amitiés se nouent. Et parfois même des histoires d’amour.
C’est ainsi que Mats est devenu un personnage qui compte dans la communauté : il a rencontré une amoureuse, il a des amis fidèles à qui il apporte des conseils et du soutien. Personne ne sait que derrière Ibelin, se trouve un garçon immobile sur un fauteuil et dont la mort prochaine est programmée.
Lorsqu’ils apprennent sa mort, plusieurs veulent se rendre aux obsèques. Les parents de Mats/Ibelin racontent que leur fils a eu une vraie vie, de vrais amis, qu’il a aimé et été aimé, amoureux, qu’il a vécu des aventures, qu’il a joué un rôle important dans sa communauté.
Mardi 24
Chou farci : la France au sommet du monde !
J’apprends aujourd’hui que la France vient d’enlever le championnat du monde de chou farci. En 2025, le titre avait été remporté par Bernadette de Rozario, cuisinière en chef du restaurant Odette de Singapour. Cette année, les candidats venus de Tokyo, Jakarta, Séoul, Shanghai, Londres et Paris se sont affrontés à Limoges. C’est le représentant français qui a décroché le trophée (cocorico !). « C’est l’achèvement de huit mois de travail acharné, je suis très heureux d’avoir remporté la compétition », a déclaré le vainqueur, très ému.
Qu’il existe un championnat du monde de chou farci, voilà qui nous change un peu de l’actualité anxiogène : la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, les inondations, l’affaire Epstein, les dernières élucubrations de Donald Trump. À force de focaliser notre attention sur les théâtres de conflit, la criminalité ou les intempéries, on en oublie que des gens ont d’autres épreuves en tête, comme celui d’être champion du monde de chou farci.
« Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger… » (Térence)
Mercredi 25
Nous sommes plus nombreux qu’on croyait1
Le nombre d’humains est actuellement estimé à environ 8,2 milliards. C’est du moins ce que disent les chiffres officiels, ceux de l’ONU, mais ces données sont-elles fiables ? Une étude menée par des chercheurs finlandais suggère que le nombre d’humains pourrait être plus élevé qu’on croyait.
Les estimations de la population mondiale reposent principalement sur les recensements nationaux. Or, dans certaines régions du monde, les données se montrent très approximatives, notamment dans les zones rurales d’Afrique ou d’Asie, où les recensements sont rares.
Pour corriger ces estimations, les chercheurs finlandais ont utilisé une méthode originale : ils ont observé dans le détail des centaines de projets de réinstallation liés à la construction de barrages. Construire un barrage suppose de déplacer et reloger des populations. À cette occasion, un recensement très précis des populations déplacées est nécessaire. Or, en croisant ces données avec les données démographiques, un gros décalage est apparu. Les populations rurales seraient sous-estimées de 50 % à 80 % selon les régions ! L’enquête, qui porte sur 35 pays, impose donc une correction d’ampleur. Les chercheurs ne se risquent pas à proposer une estimation de la population mondiale, mais leur conclusion est nette : nous serions plus nombreux que prévu.
- « Josias Láng-Ritter, Marko Keskinen et Henrikki Tenkanen, « Global gridded population datasets systematically underrepresent rural population ». Nature Communications, 18 mars 2025. https://doi.org/10.1038/s41467-025-56906-7
« Nous ne sommes pas 8,2 milliards : pourquoi l’humanité est probablement beaucoup plus nombreuse qu’on ne le croit.» ↩︎



