L’IA vue de chez moi

L’intelligence artificielle s’est installée dans nos vies à une vitesse inédite. Plus que les grands discours sur l’IA, j’essaie de voir autour de moi qui l’utilise et pourquoi. Ce que j’observe est un usage plutôt pragmatique, circonstancié et surtout très vigilant de la machine.

Je me souviens où j’ai utilisé pour la première fois l’IA. C’était début 2025. Tout le monde ne parlait que de cela : ChatGPT (avec ce sourire gêné en prononçant « GPT »). Comme beaucoup, j’ai commencé par jouer. «Écris un poème sur Auxerre en alexandrins!» Trente secondes plus tard, j’avais un sonnet qui tenait la route. Pas vraiment du Victor Hugo, mais quelque chose d’assez impressionnant. Je lui ai ensuite demandé de m’expliquer Baruch Spinoza pour un enfant de 5 ans. Nouvelle réponse rapide. Assourdissant. J’ai créé aussi quelques images : ma belle-mère Lucette à la manière de Roy Lichtenstein ou de Michel-Ange. C’était drôle, déstabilisant, sidérant, enthousiasmant et très inquiétant à la fois. Il était évident que l’histoire était en train de basculer dans l’inconnu. Et même dans la science-fiction.

Des usages diversifiés

Depuis quelques mois, l’IA est maintenant entrée dans ma vie et dans celle de mes proches. MC, ma compagne, recourt au chat Mistral pour rédiger les courriers administratifs ennuyeux ou s’informer sur les effets du cadmium. Elle s’occupe aussi de générer des illustrations pour L’Humanologue avec Nano Banana ou chatGPT. Mon fils, chef de projet informatique, a trouvé un nouveau job dans l’IA. C’est lui qui m’a initié à Claude Cowork que j’emploie désormais presque quotidiennement. Claude (d’Anthropic) me sert non seulement à corriger mes textes, à mettre au propre mes brouillons, mais aussi à faire des recherches rapides et complexes sans passer par Google. J’utilise la fonction deep research (de Gemini) pour des tâches qui m’auraient pris des jours auparavant. Ce matin, par exemple, il a produit une excellente synthèse des recherches récentes sur le cortex préfrontal. NotebookLM se révèle très utile quand je me lance dans un apprentissage nouveau (en ce moment l’histoire de l’Égypte). Comme je mène plusieurs projets en parallèle, l’IA m’est précieuse aussi pour gérer mon planning, il me libère l’esprit et fait baisser le niveau de stress.

Évidemment, pour rien au monde je demanderai à une IA d’écrire à ma place : je veux dire trouver une idée puis rédiger un texte entier. À ma connaissance, personne autour de moi ne le fait. J’ai mené ma petite enquête : je connais des chercheurs ou des journalistes réfractaires, d’autres sceptiques, d’autres enthousiastes. Tous l’ont expérimenté (parfois en cachette) mais aucun des utilisateurs de ma connaissance ne déléguerait complètement à l’IA. Ne serait-ce que parce qu’à ce jeu, on serait vite démasqué. Les articles rédigés entièrement se repèrent assez vite.

Dans le domaine des sciences humaines, son usage s’avère très différent selon les disciplines : des linguistes viennent de l’utiliser pour traduire 32 000 textes médiévaux à une vitesse faramineuse 1. Un anthropologue de ma connaissance s’en sert pour retranscrire ses interviews de terrain, mais pour rien au monde il confierait la conduite de sa recherche (établir des hypothèses, noter ses observations, tirer ses conclusions) à une IA.

Globalement, les usages professionnels sont très variés. Autour de moi, personne ne délègue aveuglément à l’IA ses tâches stratégiques ou sensibles. Les informaticiens l’utilisent pour écrire des lignes de codes, les enseignants pour simplifier la préparation d’un cours. Marlène, une amie avocate, a intégré l’IA dans sa pratique quotidienne comme une évidence. Elle peut dépouiller des centaines de pages de jurisprudence en une heure. Mais mon ami Francis, qui travaille dans le bâtiment, pourtant amateur de nouvelles technologies, ne voit pas trop à quoi cela pourrait lui servir. Il m’arrive de demander à Gemini de synthétiser un long article de PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences) en une page ou de m’aider à faire une présentation PowerPoint pour une conférence. Mais je n’ai pas le sentiment de me décharger de l’essentiel, simplement des tâches fastidieuses et chronophages désormais réalisées en quelques secondes.

Les usages personnels sont aussi diversifiés et utilitaires. Certains utilisent l’IA pour trouver des recettes de cuisine, pour comparer les prix d’un billet de train, demander conseil pour remplir un formulaire administratif ou pour négocier avec leur propriétaire. Une amie à moi m’a confié l’avoir utilisée pour argumenter auprès de son ex l’augmentation de sa pension alimentaire. Il y a des demandes qu’on n’aurait jamais osé formuler à un médecin, à un avocat ou même à un ami. L’IA est devenue pour certains une sorte de coach personnel, disponible à n’importe quelle heure, sans jugement et sans facture. L’IA est entrée dans nos vies intimes (voir à ce sujet le dossier de Sciences Humaines, « L’IA est-elle un bon psy ? »).

Dans l’éducation, le tableau est plus contrasté. Oui, des étudiants font rédiger leurs devoirs par la machine et c’est un vrai problème. Mais on observe aussi des usages plus intéressants. L’IA se montre aussi un tuteur patient, capable d’expliquer le même concept de dix façons différentes jusqu’à ce qu’il soit compris. L’IA est un excellent interlocuteur pour pratiquer une langue étrangère sans la peur du ridicule. Et il faut l’admettre, un traducteur de plus en plus performant.

Les vrais bénéfices de l’IA concernent l’allègement de la charge cognitive. Garder en tête une liste de tâches, reformuler une phrase qu’on sent maladroite, chercher des informations tous azimuts : tout cela mobilise de l’énergie mentale. L’IA en absorbe une partie à une vitesse faramineuse. Pour les personnes déjà surchargées – parents débordés, travailleurs sous pression… –, c’est un soulagement concret.

Bref, pour ce que j’en observe directement, l’usage de l’IA se montre diversifié, pragmatique et très circonstancié. Mes proches et moi-même l’utilisons (pour l’instant ?) pour nous informer, nous débarrasser des tâches les plus fastidieuses, les moins créatives où encore de celles sur lesquelles nous nous sentons incompétents. On est loin des fantasmes – l’IA qui pense à ma place, l’IA qui décide à ma place… Il existe même un décalage assez net entre les débats passionnés que l’IA suscite et l’usage assez intelligent et vigilant que les gens (que je fréquente) en font. Une précision : ce texte a été généré par une intelligence humaine, forcément défaillante. Peut-être que l’IA aurait fait mieux…

Une diffusion fulgurante

L’IA (générative) s’est imposée bien plus vite encore que les microordinateurs, Internet, les réseaux sociaux ou le smartphone. ChatGPT a atteint cent millions d’utilisateurs en seulement deux mois là où Instagram avait mis trois ans. En France, selon le « Baromètre numérique 2026 » du Credoc, près d’un Français sur deux déclare aujourd’hui avoir utilisé un outil d’IA générative. C’est la technologie numérique adoptée le plus rapidement en vingt-cinq ans de mesure.

Évidemment, l’usage varie beaucoup selon les milieux. En France, les enquêtes montrent que le clivage est d’abord générationnel : les moins de 30 ans ont adopté l’IA massivement (65 %). Moins de 20 % des plus de 60 ans y ont recours. À l’échelle internationale, les contrastes s’avèrent assez nets. Aux Émirats arabes unis, les femmes portent le voile, mais la majorité de la population a adopté l’IA avec une rapidité spectaculaire, presque à égalité avec la Corée du Sud. Paradoxalement, les États-Unis – là où sont nés ChatGPT, Claude, Gemini – ne sont pas les champions de l’usage.
  1. Arnaud Devillard, « Plus de 30 000 manuscrits médiévaux retranscrits par l’intelligence artificielle ! », Science & Avenir, 14 janvier 2026, en ligne. ↩︎

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