Le biface est le premier outil mondialisé et standardisé.
Mondialisé : son apparition date de l’époque d’Homo erectus, il y a plus d’un million et demi d’années. La technique s’est diffusée dans toute l’Afrique, puis au Moyen-Orient et en l’Europe 1 !
Standardisé : les bifaces sont tous façonnés sur le même modèle : une pierre de forme ovale, taillée sur deux faces (d’où son nom).
Pour réaliser un biface, il faut donc se fixer un objectif. On ne produit pas un biface en ramassant au hasard une pierre trouvée sur le sol. Il faut se diriger vers un gisement de silex : cela ne se trouve pas partout. Entre le lieu de taille et celui de l’utilisation, il y a des kilomètres. Il faut penser à emporter avec soi un percuteur (un autre outil qui servira de marteau). Pour obtenir son outil, Homo erectus doit « sculpter » la pierre afin d’obtenir la forme voulue. La fabrication d’un biface s’inscrit dans une longue « chaîne opératoire » (l’expression est du préhistorien André Leroi-Gourhan). Une fois l’outil en main, le travail n’est pas terminé. L’outil va servir à découper des carcasses, à racler des peaux mais aussi à couper des branches qui vont servir à construire des abris ou à fabriquer des lances. Certains bifaces ont été peut-être emmanchés pour former des haches. Le bois coupé a sans doute servi à alimenter un feu. (L’apparition du feu est progressive mais très ancienne).
Homo erectus agit donc avec une idée précise en tête. Il se projette dans l’avenir. Sa capacité à forger des bifaces présuppose un esprit capable d’anticiper, donc de rêver et d’imaginer. Peut-être dispose-t-il déjà d’un protolangage, comme l’imagine le linguiste Derek Bickerton (La Langue d’Adam, 2010).
Certains bifaces ont été façonnés avec un incontestable souci d’harmonie. Le préhistorien Jean-Marie Le Tensorer a découvert, en Syrie, des bifaces d’une facture exceptionnelle datés de 500 000 à 600 000 ans. Ces outils ne sont déjà plus seulement des objets utilitaires : ils traduisent l’existence d’un sens esthétique. Ceux qui les ont fabriqués voulaient déjà joindre le beau à l’utile.
Notre ancêtre Homo erectus était donc pleinement humain : il agissait avec des idées en tête. De ces idées, il nous reste un vestige : le biface. Une idée gravée dans la pierre. •
Notes
- Seule l’Asie l’ignore.[↩]



