Le premier chercheur à avoir émis l’hypothèse d’un « protolangage » apparu à l’époque d’ Homo erectus est le linguiste australien Derek Bickerton (1926-2018).
Certes, le langage ne produit pas de fossiles. Mais Bickerton a eu l’idée de reconstituer un langage primitif hypothétique au moyen de traces indirectes. Dans Language and Species (1990), il propose d’utiliser quatre types de « fossiles ». Tout d’abord, le langage des grands singes (gorilles, chimpanzés) ayant appris la langue
des signes, dont la faible maîtrise donne une idée de ce que serait un langage soumis à de fortes limites cognitives. Le langage des enfants de moins de 2 ans environ serait un autre indicateur possible ; les données sont nombreuses. Autre source de Bickerton, les apprentissages de Genie, « enfant-placard » tristement célèbre aux États-Unis au début des années 1970. Enfermée dès ses 20 mois, pratiquement privée de soins et de contacts, Genie ne prononçait que quelques mots lorsqu’elle fut libérée à l’âge de 13 ans ; son cas fut suivi par des psychologues, et ses (faibles) progrès dans l’acquisition du langage ont fait l’objet d’études précises. Enfin, Derek Bickerton est spécialiste du pidgin, langue fabriquée par des populations d’origines différentes obligées de communiquer, comme ce fut le cas des esclaves africains transportés dans les plantations de coton en Amérique.
Entre ces quatre langages élémentaires, Bickerton a identifié deux points communs. Tout d’abord, ces langages ne sont composés que de mots concrets : « table », « manger », « rouge », « marcher », « gros ». Par ailleurs, ils ne possèdent pas de grammaire. La simple juxtaposition de deux ou trois mots suffit à fournir le sens. Par exemple, pour exprimer qu’il veut un bonbon, un enfant peut dire : « Moi veux bonbon », ou « Bonbon veux mo i », voire, plus simplement encore : « Veux bonbon » ou « Moi bonbon ». Ce langage élémentaire a dû être celui des anciens Homo . Le protolangage repose sur un système de représentations primaires ( primary representational system ) fait de représentations concrètes décrivant les choses sous forme d’objets (chien, ballon, pomme…), de qualités (gros, rouge, méchant…), d’actions (marcher, sauter, manger…). Adapté aux capacités mentales d’ Homo erectus , il lui aurait néanmoins permis de réaliser un certain nombre d’actions et de coordonner ses activités.
Le protolangage permet d’évoquer des objets absents de l’environnement immédiat (« Niki dort », « Là-bas, il y a loup »), voire d’indiquer des actes à venir (« Moi aller montagne » ou « Toi prendre bâton »), mais il est inapte à construire des récits complexes ou des discours abstraits. Incapable, selon Derek Bickerton, d’évoquer des événements passés ou imaginaires, le protolangage permettrait de transmettre des informations concrètes et d’organiser des activités en commun.
Ce scénario a l’intérêt de nous forcer à penser les possibilités d’un langage primitif. Imaginons par exemple la façon dont le protolangage permet de transmettre des connaissances.
Supposons que Gana, un Homo erectus ayant vécu il y a un million d’années, ait assisté à une scène dramatique : son ami Adam s’est noyé ou s’est fait attaquer par un crocodile. Un chimpanzé qui aurait assisté à une telle scène serait incapable d’en faire part à son entourage.
Mais Gana, à l’aide de son protolangage, peut raconter ce qu’il a vu (« Crocodile manger Adam » ou « A dam tomber dans l’eau ! Plus Adam ! »). C’est une avancée extraordinaire dans la communication. L’auditeur comprend la scène et assiste en différé à un événement auquel il n’a pas assisté. Pour la première fois, une connaissance peut être transmise par le langage. Jean-François Dortier
À lire : Derek Bickerton, La Langue d’Adam , Dunod, [2009] 2010.



