Un bébé qui hurle, une mère excédée, un couple qui se dispute : scène banale de la vie familiale. Puis tout retombe. Ces scènes ordinaires rappellent cette vérité dérangeante : l’agressivité fait partie de la vie, même entre ceux qui s’aiment. L’agressivité est à tort confondue avec la violence : l’agressivité reste souvent inoffensive, silencieuse et bien utile pour affronter les épreuves de la vie.

La scène se passe dans une cuisine. Maman tend une cuillère pleine de soupe à son enfant. Mais le petit, qui a bientôt neuf mois, fait la grimace et détourne la tête. Maman insiste. Après avoir tenté toutes les ruses habituelles (« hum, comme c’est bon » en faisant mine de se régaler, en imitant l’avion avec la cuillère, etc.), elle commence à s’impatienter. Elle fait les gros yeux et tente alors le passage en force. Et aujourd’hui, elle est fatiguée et stressée. Maman a passé une mauvaise journée. Bébé, lui, ne sait rien de tout cela. Il se braque, se met à pleurer et, d’un geste brusque, repousse la cuillère et renverse le bol de soupe.
Maman, excédée, est à bout de nerfs et se met à crier : « Ça suffit ! J’en ai assez ! C’est tous les jours le même cirque ! » Surpris puis effrayé devant ce coup de colère, Bébé se met à pleurer.

Très vite, Maman reprend ses esprits. Elle s’en veut de s’être emportée. Elle prend Bébé dans ses bras. La colère retombe. Allez ! On oublie tout. On sèche les larmes. Trois minutes plus tard, les voilà collés l’un à l’autre. Elle le regarde, émue. Un peu plus tôt, elle voulait « le jeter par la fenêtre » et la voilà qui le cajole. Toute l’agressivité s’est envolée. Ce n’était qu’un orage. L’amour reprend ses droits.
De ce petit événement ordinaire, retenons d’abord ceci : l’agressivité peut s’afficher partout, même entre ceux qui s’aiment. Ces petites disputes, frustrations et coups de colère sont monnaie courante entre parents et enfants, dans les couples. Cela ne veut pas dire qu’on ne s’aime pas. Personne ne penserait à faire du mal à l’autre.
Il y a de l’agressivité dans ces mouvements d’humeur qui restent bénins et sont vite oubliés. Ces mouvements de colère ne dégénèrent pas en bains de sang. Les mères, même excédées, ne jettent pas souvent leur enfant par la fenêtre.
Première leçon : ne faut pas confondre l’agressivité et la violence.
Le spectre des mauvaises pensées
L’agressivité fait partie du répertoire émotionnel de tous les humains. Cette agressivité peut prendre des formes différentes : des petites irritations passagères à la haine viscérale, des coups de colère explosifs à l’hostilité sourde, silencieuse, mais tenace. De même qu’il existe de multiples variations de l’amour, il existe tout un spectre d’émotions agressives.
Mais il ne faut pas confondre l’agressivité, qui est une émotion, avec la violence, qui est un comportement. Les deux peuvent se dissocier. Les psychiatres parlent de personnalité « passive-agressive » pour désigner les gens aigris qui cachent leur rancœur sous des apparences aimables. En termes moraux, on peut les appeler des « lâches » ou des « hypocrites ». On pourrait aussi dire que ce sont des « gens civilisés ». Au passage, le fait de devoir inhiber son agressivité n’est pas bon pour la santé : être obligé de ronger son frein ou de ruminer sa colère nuit au sommeil et à la santé. Et quand l’inhibition s’installe durablement, elle finit par provoquer des ulcères et des dépressions, comme l’a montré le psychiatre Henri Laborit (L’agressivité détournée, 1970).
Si l’agressivité ne conduit pas toujours à la violence, inversement, la violence ne s’explique pas par toujours l’agressivité. Le voleur qui braque un magasin commet un acte d’une grande violence. Mais sa motivation première n’est pas la colère, l’animosité à l’égard de sa victime : son objectif est le butin. La violence est ici stratégique, pas émotive : elle vise à effrayer et à soumettre, pas à exprimer sa haine ou sa colère à l’encontre de sa victime (« tiens-toi tranquille et tout ira bien »). Même les guerres les plus dévastatrices ne sont pas forcément guidées par la haine de l’autre. César a envahi la Gaule non par hostilité envers les Gaulois – il leur accordait même du respect –, mais pour s’enrichir et se couvrir de gloire. La guerre des Gaules a pourtant fait un million de morts. Mais il n’y avait entre Romains et Gaulois aucune vieille haine ou rancœur. Les uns voulaient s’emparer d’un territoire et de ses richesses, les autres les défendre.
Deuxième leçon : ia violence n’est pas toujours motivée par l’agressivité.
L’agressivité positive
L’agressivité est vue, sans doute à tort, comme une émotion toujours négative déclenchant des actes violents. On vient de voir que ce n’est pas toujours le cas. Il existe même des formes d’agressivité « positives ». De même qu’on trouve un bon et un mauvais stress, un bon et un mauvais cholestérol, il faudrait distinguer la bonne et la mauvaise agressivité.
Dans le sport, une dose d’agressivité s’avère nécessaire pour battre son adversaire. Mais cette rivalité n’est pas de la violence ni de l’hostilité. Des amis qui s’affrontent sur un court de tennis ou aux échecs sont des rivaux, pas des ennemis. Ils peuvent même être de grands amis dans la vie.
Il est aussi un genre de « bonne agressivité » qu’on appelle familièrement la « niaque ». Face à un obstacle, une épreuve à surmonter, il faut exercer une forme d’acharnement, d’obstination qui implique une certaine agressivité. D’où l’expression « rage de vaincre ». Troisième leçon : l’agressivité est souvent bien utile pour affronter les défis et épreuves de la vie.
Pourquoi l’agressivité ? Les théories en présence
Il existe des milliers de recherches sur le sujet 1. Pour simplifier, trois grands groupes de théories se font face.
• Pour Konrad Lorenz, fondateur de l’éthologie, et auteur du livre classique sur le sujet (L’agression. Une histoire naturelle du mal, 1963), l’agressivité est avant tout un comportement naturel nécessaire à la survie. L’épinoche, un poisson très agressif, attaque instantanément tout intrus sur son territoire. L’agressivité fait donc partie du répertoire comportemental animal, humain compris.
Les partisans de la psychologie évolutionniste s’inscrivent dans cette perspective. Chez l’animal, l’agressivité est un atout pour s’accaparer de la nourriture, un territoire ou conquérir des partenaires. Pour l’humain comme pour le lion, l’agressivité augmente ses chances d’obtenir ce qu’il veut : de quoi manger, un territoire, des femelles à sa disposition. Sur le plan physiologique, des mécanismes neuronaux et hormonaux sont à l’œuvre : la testostérone est souvent corrélée à la dominance, tandis que des niveaux bas de sérotonine sont liés à une impulsivité accrue. Au plan cérébral, l’amygdale (centre de la peur et de la colère) joue un rôle moteur, tandis que le cortex préfrontal agit comme un frein pour réguler les impulsions.
• Une deuxième approche, avancée par la psychologie sociale, considère l’agressivité comme avant tout une réponse à un événement déclencheur. La théorie de la frustration-agression, développée dans les années 1930 par John Dollard et Neal Miller, postule que l’agression s’avère toujours la conséquence d’une frustration (l’empêchement d’atteindre un but) ou d’une réaction à un danger. Prenez l’exemple des mères ourses : elles ne sont pas naturellement agressives et préfèrent généralement s’éloigner des humains. En revanche, si une mère perçoit une menace pour ses petits, elle attaque aussitôt. Je connais une mère (humaine) qui est la personne la plus douce et bienveillante qui soit, mais capable de se métamorphoser en furie agressive si on s’en prend à ses enfants.
• La troisième approche est celle de l’apprentissage. Elle est associée au psychologue Albert Bandura. Dans une expérience célèbre de 1961, il montrait à des enfants un petit film dans lequel des adultes maltraitaient une poupée. Un peu plus tard, les enfants à qui on avait donné la poupée les imitaient. Conclusion : l’agressivité est un comportement appris. L’expérience d’Albert Bandura n’a fait que confirmer ce que tout le monde savait. Il est des milieux sociaux où les cris, les insultes ou l’intimidation s’avèrent des moyens courants pour s’imposer aux autres ou pour élever ses enfants. Avec le temps, les enfants intègrent des « scripts », disent les sociologues, c’est-à-dire des comportements stéréotypés pour faire face à toute frustration. Un mécontentement, un désaccord, une frustration et aussitôt se déclenchent les jurons, insultes, cris et intimidations.
Qui a raison ? Qui a tort ?
L’agressivité est-elle une pulsion naturelle, nécessaire à la survie, une réaction à une frustration ou un comportement appris ? Qui a raison ? Qui a tort ? Tout le monde a un peu raison, disent les partisans de la motion de synthèse. En psychologie, ce rôle de conciliateur a été joué par un duo de psychologues américains, Craig A. Anderson et Brad J. Bushman. Dans un article de référence paru en 2002 et titré tout simplement « Human agression », ils ont proposé un « modèle général d’agression » (GAM) qui ne fait rien d’autre que d’intégrer les théories précédentes dans un modèle unifié (« Human aggression », Annual Review of Psychology, vol. 53, n° 1, février 2002). Dans les sciences humaines, comme ailleurs, les chercheurs ont coutume de s’échapper à coups de concepts et d’arguments pour imposer leurs théories. À la fin, on sait rarement qui a raison ou à tort, car le match n’est jamais fini. Mais ce n’est pas si grave : les chercheurs sont des humains comme les autres, parfois agressifs mais rarement violents.

Soyez « modérément agressifs »
Quelle est la meilleure façon de réagir face à une agression ?
1) La réponse agressive.
2) La passivité.
3) La réplique modérée.
Si on en juge d’après le plaisir qu’elle procure, c’est la réponse 3 qui est la meilleure. La passivité (ne rien dire et ronger son frein) est la réponse la plus déplaisante affectivement. La riposte, qui est une agression de défense, arrive en second dans l’échelle du désagrément. Enfin, la réaction « modérément agressive » est la moins déplaisante. Les chercheurs de l’université de Madrid sont parvenus à cette conclusion en testant 50 sujets. Ils devaient noter sur une échelle de plaisir/déplaisir l’effet que leur procure la réponse à une agression verbale.
Réf. : J. Martin Ramírez, Marie-Claude Bonniot-Cabanac, Michel Cabanac, « Can aggression provide pleasure ? », European Psychologist, vol. 10, n° 2, janvier 2005.
- Pour une synthèse, voir Laurent Bègue, L’agression humaine, Dunod, 2015, et Roger Fontaine, Psychologie de l’agression, Dunod, 2003. ↩︎




Bonjour
L’éloge de la fuite , titre d’un livre de Laborit, déjà cité dans votre article, rappelle que la fuite est souvent la solution la plus efficace pour faire face à une agression, ou une situation trop stressante. Du moins chaque fois qu’elle est possible. Par exemple démissionner plutôt que subir l’oppression d’un petit chef…
Bonjour,
comme le suggère la conclusion ouverte de l’article « à la fin on sait rarement qui a raison ou qui a tort », je m’appuie sur mon cas personnel (cadre exposé il y a quelques années à « l’oppression d’un petit chef ») : j’ai choisi (mais ai-je vraiment « choisi » ? Je me dis plutôt que dans la situation je n’ai pas été en mesure de produire autre chose comme comportement)…j’ai « choisi » donc la solution 1 (réponse agressive) et dans mon cas elle a fonctionné car c’est le petit chef qui a appliqué « l’éloge de la fuite »…c’était bien évidemment (et ça le reste pour moi avec le recul) l’issue la plus satisfaisante à ce qui m’a été décrit par un praticien comme un « conflit de valeurs ».