Fragments d’humanité. Marrakech, le foot et les nouveaux oisifs

Nous sommes à Marrakech pour quelques jours. Objectif : échapper au froid hivernal qui s’est abattu sur la France en ce début janvier, se dépayser au contact d’une civilisation qui m’intrigue et me fascine. J’espérais aussi y revoir Edgar Morin. Lui et Sabah, sa femme (qui est marocaine), prennent ici leurs quartiers durant l’hiver. Mais fin décembre, le vieux sage m’a averti qu’ils avaient reporté leur arrivée. Partie remise.

Notre premier voyage au Maroc date de 2004 (c’était à Agadir) : une semaine de repos après la grave crise de direction à Sciences Humaines, qui aboutit à la séparation avec mon associé fondateur. (Rappelez-moi de vous raconter cet épisode épique, qui mérite un récit à lui seul.) Nous sommes revenus l’an dernier à Casablanca pour une conférence. À cette occasion, nous avions fait un rapide passage à Marrakech, mais trop succinct pour nous imprégner des lieux.
Nous y revoilà.

Le roi, le Prophète et le foot

L’an dernier, nous avions passé deux nuits dans un riad à proximité de la médina. Cette fois, nous sommes descendus dans un bel hôtel situé dans la ville nouvelle. Les bagages posés, nous partons marcher dans le quartier. Puis nous trouvons un charmant petit restaurant à proximité de l’hôtel. Au menu, un tajine arrosé d’une citronnade : ici, peu de restaurants servent de l’alcool. Rien de mieux pour respecter le « Dry January ».

Le lendemain, nous sommes réveillés par l’appel à la prière qui s’élève du minaret voisin. N’oublions pas que nous nous trouvons en terre musulmane. Les portraits de Mohammed VI sont partout : à l’aéroport, dans l’entrée de l’hôtel. Cela nous rappelle que nous sommes dans une monarchie. Cela dit, en ce moment, le Prophète et le roi sont très largement supplantés dans l’esprit des Marocains par une autre préoccupation d’un ordre supérieur : le foot.

La Coupe d’Afrique des nations (CAN) a lieu ces jours-ci, et le Maroc est le pays organisateur. Notre première promenade nous l’a confirmé : partout dans les cafés, des écrans diffusent les matchs. Hier, à notre arrivée, la vie était suspendue à la rencontre en cours : l’équipe du Maroc affrontait la Tanzanie pour l’accès aux quarts de finale. Dans la soirée, les concerts de klaxons, qui ont duré jusque tard dans la nuit, nous ont appris la victoire du Maroc.

Jour 2 – Marrakech, ville nouvelle

Conformément à nos habitudes, nous avons passé la première journée à flâner. La « nouvelle ville » de Marrakech ressemble à toutes les grandes capitales européennes : larges avenues, chaînes de magasins (on croise un Carrefour Market et un H&M), files de voitures et de taxis, gens marchant smartphone en main. Seuls les palmiers, les orangers et les minarets donnent la couleur locale.

Notre hôtel est situé à proximité de la place Guéliz, un grand carrefour d’avenues bordées de larges allées piétonnes. Nous pourrions être à Budapest ou à Dublin… J’apprends que la place Guéliz doit son nom à une déformation locale du mot « église ». Lorsque les Français se sont installés ici, les missionnaires ont accompagné les militaires, les administrateurs et les commerçants, comme dans toute entreprise coloniale qui se respecte. Une des premières marques d’appropriation des lieux et des esprits a consisté à faire bâtir une église. Les habitants disaient « guéliz ». L’église a disparu, le nom est resté.

Nous arrivons justement au jardin de la Ménara. C’est un immense parc. Les allées rectilignes sont bordées de rangées de vieux oliviers. Il y en a des centaines. Au centre du parc, nous atteignons un bâtiment carré qui côtoie, paraît-il, un grand bassin.

Mais où se trouve l’entrée ? Nous sommes manifestement les seuls visiteurs. Un vendeur de boissons fraîches s’approche de nous. Il a vu que nous étions un peu perdus. Ici, il arrive souvent qu’un quidam s’arrête spontanément dès que vous consultez une carte.
« Vous cherchez l’entrée ? C’est là, à gauche… Vous allez voir, c’est vraiment exceptionnel. Vous savez, ce parc a été construit il y a 800 ans, et les oliviers ont le même âge !
— Des oliviers peuvent vivre si longtemps ?
— Oui, même plus de mille ans ! Il y avait aussi des orangeraies. Le parc a d’abord été un grand camp d’entraînement pour l’armée.
 »

Sans qu’on lui demande, il se lance dans un exposé historique. Le type a l’air très calé.
« Le bassin a été construit pour irriguer les plantations autour. L’eau était acheminée depuis la montagne là-bas, dit-il en nous montrant l’Atlas à l’horizon. Mais le bassin servait aussi à apprendre à nager aux soldats.
— Apprendre à nager aux soldats ?
— Oui. Ce parc était un camp militaire créé par le calife Abd al-Mumin. Ses soldats venaient des montagnes : de bons cavaliers et guerriers, mais la plupart n’avaient jamais vu la mer et ne savaient pas nager. Au 12e siècle, l’empire s’étendait jusqu’en Andalousie. Pour y maintenir l’ordre, il fallait traverser le détroit de Gibraltar.
Le calife fit construire ce bassin pour leur apprendre à nager. Quand les troupes ont débarqué en Andalousie, les soldats ne craignaient plus l’eau, et il n’y eut pas de noyades. 
»

Nous allons voir le bassin. Il est vraiment impressionnant : plus de 200 mètres de long, soit quatre fois une piscine olympique ! J’essaie d’imaginer ces soldats s’immergeant pour la première fois dans l’eau. Il paraît même que des bateaux y furent construits pour apprendre aux soldats à manœuvrer des embarcations.

Là-bas, au loin, on voit la vieille ville, la médina, construite au 12e siècle, avec la mosquée Koutoubia. C’était la capitale de l’empire : son souk, ses remparts. Ici, une garnison de soldats partait à la conquête. Je tourne le regard vers la ville nouvelle, les grandes avenues, le commerce, l’université. Les lieux commencent à me parler.

La nouvelle classe de loisir

Troisième jour. Dès 7 heures, le restaurant ouvre pour le petit déjeuner. Je m’installe à une petite table et vais me servir un café et un jus d’orange. L’hôtel est luxueux : escalier en marbre, immense salle de restaurant avec de grands lustres, fauteuils en cuir, couverts en argent, plantes vertes, fond sonore (jazz et musique classique) très élégant. Le personnel, en costume, est très avenant. Des portiers sont là pour porter les valises, ouvrir les portes…

Je sors mon ordinateur et mon carnet. Je compte passer une partie de la matinée à travailler dans ce cadre enchanteur. Pas de chance : quatre personnes s’installent à la table d’à côté. Ce sont des touristes français. Ils parlent haut et fort, comme s’ils étaient seuls au monde. J’ai droit à l’intégralité d’une conversation de haut niveau.

« Tu as bien dormi ?
— Oui, la chambre est vraiment calme. Rien à voir avec l’hôtel où on était la dernière fois. Et en plus, c’est moins cher !
— Et tu as vu le buffet ? C’est copieux. Et tout est frais.
— J’aime beaucoup notre chambre et la grande salle de bain. Par contre, il n’y a pas de spa. C’est dommage. L’autre était plus cher, mais mieux situé, je trouve.
 »

Le tableau comparatif s’éternise…

En les écoutant (inutile d’essayer de se concentrer), je songe à cette vie de luxe offerte aujourd’hui à des millions de gens : ces touristes retraités qui profitent des prix hors saison pour découvrir le monde.

Pour la première fois dans l’histoire, le luxe est à la portée du plus grand nombre. La génération des baby-boomers – du moins une partie d’entre elle – se retrouve dans une situation humaine inédite : celle des rentiers d’autrefois. Au début du 20e siècle, seule une petite élite pouvait jouir d’années d’oisiveté et de luxe : voyager, faire des croisières, séjourner dans des palaces. Aujourd’hui, cette vie de rentier s’est largement démocratisée.

Une partie des retraités actuels possède le temps libre et un niveau de vie confortable (le niveau de vie moyen des retraités se révèle supérieur à celui de l’ensemble des Français) pour mener la vie qui leur plaît. Être retraité, c’est jouir d’une grande liberté : plus d’enfants à charge, plus d’horaires de travail, plus de traites à payer. Si vous avez la chance d’être en bonne santé, la vie vous appartient.

Que font les nouveaux oisifs de leurs journées ? Les inactifs sont en réalité très actifs. Tous vous le diront. Certains voyagent, font de l’exercice physique, randonnée, vélo ou autres. Certains sont engagés dans la vie associative : ce sont les gens du troisième âgs qui animent les Restos du cœur, les associations d’aide aux migrants ou les clubs sportifs ( même si, fait inquiétant, l’engagement bénévole des seniors a beaucoup baissé cette dernière décennie). Les musées et les salles de conférences sont peuplés de cheveux blancs. Il y a aussi le jardinage, le bricolage, la cuisine. Enfin, les écrans (télévision, tablette et smartphone) occupent une bonne part du temps de nos nouveaux oisifs. L’addiction aux écrans ne touche pas que le génération millénium.

Loin est le temps où la retraite sonnait comme une fin de vie, où des sexagénaires pauvres et perclus de rhumatismes passaient leurs journées dans un fauteuil à lire le journal, coudre, regarder par la fenêtre ou se plaindre de leurs vieilles douleurs. Les « nouveaux vieux » ne ressemblent plus à cela.

Conclusion. Que deviendraient les humains s’ils étaient libérés des principales contingences matérielles – charges de famille et de travail, les robots faisant l’essentiel – et s’ils disposaient d’assez d’argent pour mener la vie qui leur plaît ? La réponse est déjà là : regardez la vie des retraités. Pour l’essentiel, ils s’activent, partageant leur temps entre des tâches utiles à la communauté et leurs propres plaisirs.
Rien de quoi s’émerveiller ni de quoi désespérer de l’humanité.

L’Occident a vaincu !

En marchant le long des avenues, en voyant les files de voitures, les grands magasins, les grands écrans, les smartphones, les femmes sans voile, les pères qui tiennent leurs petits dans les bras, les groupes de lycéens, garçons et filles ensemble, à la sortie de l’établissement, je ne peux m’empêcher de penser à ceci : contrairement à ce qu’on lit un peu partout en ce moment, l’Occident, n’est pas défait : il a triomphé !

L’Occident, ce n’est pas le christianisme (qui ne se porte d’ailleurs pas si mal à l’échelle de la planète). Depuis cinq siècles, l’Occident a imposé au monde le capitalisme, la science, la technique, l’individualisme et même l’émancipation des femmes. Partout, les valeurs et modes de vie occidentaux se sont propagés. Asie, Afrique, Moyen-Orient, Russie, Indonésie, monde musulman, bouddhisme, hindouisme, animisme, confucianisme, le mode de vie de l’Occident s’est imposé. L’Occident a triomphé ! Sans même parler du foot.

3 commentaires au sujet de “Fragments d’humanité. Marrakech, le foot et les nouveaux oisifs”

  1. Cher Jean-François, la description que vous faites de la « nouvelle classe de loisirs correspond bien avec ce que j’ai pu observer moi-même, tant à Marrakech qu’ailleurs en Europe ou en Afrique australe, à l’époque où j’avais moins de scrupules à prendre l’avion (ou à acquérir un SUV 😉 . Et il s’agit bien d’une nouvelle classe de loisir puisque les seniors génèrent à eux seuls près de la moitié du chiffre d’affaires du secteur (voyages, cosmétiques, presse etc.)
    En revanche, point n’est besoin de forcer le trait en glissant que « le niveau de vie moyen des retraités se révèle supérieur à celui de l’ensemble des Français », ce qui est faux, du moins si l’on fait confiance aux statistiques établies par l’INSEE. La revue « Insee Références » parue le 17 oct 2024 nous apprend que le niveau de vie moyen annuel des personnes de 18 ans ou plus en France métropolitaine s’élève à 29 140 euros pour les actifs alors que le niveau de vie moyen des retraités vivant à domicile s’élève à 26 090 euros annuels, soit 10 % de moins que les actifs.
    Heureusement, vous prenez soin de souligner qu’une partie seulement des retraités actuels dispose d’un niveau de vie confortable. Et ce n’est pas rien car le niveau de vie des retraités les plus aisés (3400 €/mois) est 2,9 fois supérieur à celui des plus modestes (1.190 €). Et si l’on inclut l’immobilier, les 17 millions de retraités français jouissent « en moyenne » d’un niveau de vie supérieur à celui des 30 millions d’actifs car, les 2/3 d’entre eux étant propriétaires, ils n’ont pas à supporter des charges de loyer ou d’emprunt. (Cf.par ex. « Les baby-boomers, génération bénie aux ressources convoitées », Le Monde 11/07/2025.
    Conclusion : le niveau de vie moyen des retraités n’est supérieur à celui de l’ensemble des Français que si l’on inclut leur épargne (accumulée lors de leur vie active), laquelle, composée aux 2/3 d’immobilier, a beaucoup progressé en valeur avec l’envolée des prix du foncier. Ainsi toujours « en moyenne » (précision fondamentale) les français les plus âgés sont aussi les plus riches, le patrimoine de la classe d’âge 60/69 ans étant légèrement supérieur à celui de la classe d’âge 50/59 ans (art de Sébastien Dumoulin « Héritages : cette grande transmission qui change le visage de la France » (Les Échos 18 août 2025). Gageons que la prochaine « grande transmission » va contribuer à redistribuer un peu les cartes. Du moins pour les héritiers les plus favorisés…

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    • Cher Gilles. Merci pour ces précisions et clarifications très informées. Elles ne remettent pas en cause la conclusion d’ensemble : le niveau de vie des retraités (surtout la tranche des 60/75 ans) est suéprieur à celle de la population française. Et vous avez raison de préciser que le fait d’être propriétaire joue un rôle très important dans le niveau de vie.

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  2. L’Occident a triomphé ? Nous n’avons pas la même lecture de l’histoire contemporaine… L’extrême droite prend progressivement de plus en plus le pouvoir dans un nombre croissant de pays… Diverses formes d’autoritarisme sont de plus en plus présentes dans nos systèmes politiques. Le capitalisme libertarien peut faire croire que le capitalisme néolibéral était progressiste. Après des décennies de luttes féministes, le masculiniste fait de plus en plus d’adeptes chez les jeunes. Le racisme est de plus en plus présent dans nos sociétés et font l’objet de la construction de murs de plus en plus nombreux. Nous assistons à un génocide à Gaza qui a le soutien plus ou moins actif de l’Occident, etc.

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