1er octobre

Hier après-midi, nous avons fait le trajet Auxerre-Chambéry sur une autoroute ensoleillée. MC et moi allons passer quelques jours en Savoie. L’occasion de voir une partie de la famille et la mère de MC (en ehpad depuis quelques mois). Puis nous prendrons la direction de Chamonix, où je suis invité à intervenir dans le cadre du « Bar des sciences » (à l’occasion de la Fête de la science).
À Chambéry, nous avons pris nos quartiers sur les hauteurs de la ville, dans la tour d’un ancien manoir transformé en appartement d’hôtes. À trois pas d’ici se trouve l’université où j’ai commencé mes études (d’abord de maths-physique, abandonnées pour passer aux sciences humaines). C’était il y a bien longtemps !
Ce matin, je poursuis la rédaction d’un article titré « La préhistoire n’est pas finie ». Mon idée : montrer que le découpage traditionnel entre préhistoire et histoire (situé par convention avec l’apparition de l’écriture) se révèle trompeur. La préhistoire ne s’est pas terminée il y a 5 000 ans à Sumer, avec l’invention de l’écriture, de la ville et de l’État. Dans de vastes régions du monde – en Amérique, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique –, des populations ont continué à vivre leur vie de chasseurs-cueilleurs ou d’éleveurs jusqu’à une époque récente. Pour elles, la préhistoire s’est poursuivie jusqu’à une époque bien plus récente. Bien entendu, ces populations ne sont pas restées figées dans le temps, comme des « fossiles vivants » de la préhistoire.
On commence d’ailleurs à mieux connaître l’histoire de ces « peuples sans histoire ». C’est le cas des Indiens d’Amérique du Nord. Le récit conventionnel veut qu’après l’arrivée des colons, ils aient été d’abord décimés par les épidémies, puis que leurs sociétés se soient disloquées suite à la spoliation de leurs terres, aux massacres et aux déportations qui jalonnent l’histoire de la colonisation. Mais l’historien Pekka Hämäläinen propose une autre vision de cette histoire dans Amérique, continent indigène (2025), que j’ai emporté dans mes valises.
D’abord, de nombreuses tribus indiennes des plaines sont restées assez à l’écart de la colonisation jusqu’au début du 19e siècle. Certaines d’entre elles ont non seulement bien résisté à l’arrivée des colons, mais ont même connu un essor. C’est le cas des Comanches : l’introduction des chevaux et des fusils leur a permis de construire un véritable « empire nomade ». De leur côté, les Indiens Navajos ont moins été soumis que d’autres peuples aux ravages du colonialisme (déportation, extermination, acculturation, clochardisation) et ils ont gardé relativement intacts leur mode de vie et leurs traditions.
Ces sociétés indiennes ayant été décrites par les explorateurs, missionnaires, colons, commerçants et plus tard par les ethnologues, nous pouvons avoir à travers leurs écrits une vision assez précise de sociétés qui appartiennent à la « préhistoire ».
Depuis quelques semaines, j’ai entrepris d’aller visiter (en pensée) ces différentes tribus indiennes. J’espère pouvoir bientôt faire un récit circonstancié de ce voyage imaginaire.
3 octobre. Bar des sciences à Chamonix

Je prends des notes en prévision du Bar des sciences de ce soir. Le sujet de la soirée sera « Intelligence et stupidité, les deux faces d’une même médaille » (affiche). Pour préparer mon intervention, je vais partir d’un des processus mentaux les plus courants de la pensée ordinaire : la schématisation. Un processus mental fréquent qui est à la fois source de savoir et source d’erreurs. J’en profite pour commencer un texte sur les représentations mentales, qui me servira à alimenter la prochaine newsletter de L’Humanologue.
L’après-midi, nous prenons la route pour Chamonix. Le temps de poser les valises à l’hôtel, de se changer, nous partons pour la Maison des artistes où a lieu ce Bar des sciences. Je fais la connaissance des autres intervenants : Angela Sirigu, chercheuse en neurosciences (de l’Institut des sciences cognitives de Lyon) et Laurent Bègue-Shankland, chercheur en psychologie sociale qui dirige la Maison des sciences de l’homme de Grenoble. Laurent a rédigé plusieurs articles pour Sciences Humaines, mais je ne l’avais jamais rencontré. C’est un type très cordial et avenant, et le courant est vite passé entre nous.
Après notre débat, au moment où les gens s’apprêtaient à quitter la salle, il a sorti sa guitare et a chanté une chanson de Brassens, Quand les cons sont braves. Une prestation surprenante et réjouissante de la part de ce très sérieux chercheur ! Avant de nous séparer, nous nous promettons de nous revoir ! Une promesse sincère, mais qui restera sans doute lettre morte. Car la vie reprend aussitôt ses droits, avec ses occupations multiples, ses engagements et promesses en cascade.
4 octobre
Six heures du matin. Me voilà confortablement installé à une petite table, dans la salle de l’hôtel où on sert le petit déjeuner. Je prends des notes pour alimenter l’histoire des Indiens.
Voyage chez les Indiens d’Amérique
Je poursuis ce matin mon voyage chez les Indiens d’Amérique du Nord. Ces Indiens, je ne les connais qu’à travers un cliché, celui des westerns : l’Indien coiffé de plumes, armé d’un arc et de flèches, vivant dans un tipi. Cette image d’Épinal correspond à peu près au mode de vie des Apaches, des Cheyennes ou des Sioux. En réalité, il existait une grande diversité de populations. Imaginons que nous retournions en Amérique du Nord à l’époque des premiers colons : quels types d’Indiens se trouveraient sur notre chemin ?
Les indiens Pueblos

Au nord du Mexique, dans l’État actuel du Nouveau-Mexique, les colons espagnols ont d’abord découvert des Pueblos (« villageois » en espagnol). Ces Indiens se désignaient eux-mêmes comme Hopis, Zunis ou Taos (selon les territoires). Tous étaient des paysans qui tiraient leurs ressources de la culture du maïs, du haricot et de la courge (appelée les « trois sœurs » car elles étaient cultivées côte à côte).
Les villages des Pueblos avaient une forme très particulière : des petites maisons en terre ou en pierre, agglutinées les unes aux autres et sur plusieurs étages. Pour accéder aux étages supérieurs, il fallait monter une échelle posée sur le toit du voisin. Cette organisation fait penser à celle des maisons de Çatal Höyük, une des premières villes du monde. Or, la petite ville de Çatal Höyük date de 6 000 ans avant J.-C. et se situe dans le sud de l’actuelle Turquie. Comment expliquer cette convergence des formes ?

Ces villages faits de maisons agglomérées rappellent aussi les villages Dogons (du Mali). Hopis, Dogons, villageois de Çatal Höyük : tous sont des agriculteurs. Leur habitat ne montre aucun signe de hiérarchie sociale : aucune maison n’est plus grande que les autres. Chez les Hopis comme chez les Dogons, le village est gouverné par un conseil d’anciens (des chefs de famille qui palabrent entre eux). Pas de « grand chef » qui dirige la communauté. Peut-être était-ce ainsi à Çatal Höyük ? Les habitations sont accolées les unes aux autres, peut-être pour des raisons écologiques que j’ignore. Leur position en haut d’une colline ou le long d’une falaise en fait des forteresses. Les Dogons se sont réfugiés dans les falaises pour fuir les envahisseurs. Les Pueblos devaient, eux aussi, se réfugier dans leurs villages « blockhaus » quand surgissaient leurs voisins : les redoutables Navajos
Navajos, Apaches et Comanches
Qui sont les Navajos, qui venaient régulièrement piller le bétail (moutons et chèvres), capturer des femmes et des enfants et semer la terreur dans les villages pueblos ? Les Navajos appartiennent à la grande famille des Apaches, descendus du nord de l’Amérique et installés dans le sud-est du continent un siècle ou deux avant l’arrivée des Espagnols. Les raisons de leur migration restent à élucider.

Les Navajos se sont d’abord établis dans cette grande région semi-désertique – à cheval sur quatre États américains : le Nouveau-Mexique, le Colorado, l’Arizona et l’Utah – où se trouve encore aujourd’hui leur réserve (la plus grande réserve indienne d’Amérique, un territoire deux fois plus vaste que la Belgique !). C’est un paysage de carte postale – avec cette fameuse Monument Valley – qui attire les touristes. Le tourisme est d’ailleurs devenu une des sources de revenus des Navajos.
À l’époque de la colonisation, les Navajos vivaient de chasse, de cueillette, d’un peu de culture, d’élevage et aussi de commerce, ainsi que de razzias dans les villages pueblos.
Cousins des Navajos, les Apaches des plaines correspondent mieux au stéréotype de l’Indien de western : de redoutables guerriers armés d’arcs et de flèches, coiffés de plumes, qui scalpent leurs ennemis, fument le calumet de la paix et se déplacent avec leurs tipis.
Le cheval était une acquisition récente. Importé par les Européens au 16e siècle, il a bouleversé la vie des Indiens (de même que le fusil, l’alcool, les virus et la religion chrétienne). Puis les Apaches ont développé leurs propres troupeaux et sont retournés au nomadisme, comme de nombreuses autres tribus indiennes : Sioux, Cheyennes ou Comanches. C’est là un cas intéressant de populations anciennement sédentarisées redevenues nomades – un schéma qui semble aller à rebours de l’évolution historique telle qu’on l’envisageait au siècle dernier.
Les chevaux et les fusils (volés ou achetés aux Européens) ont permis aux Apaches d’étendre leur territoire sur une vaste région : l’« Apacheria ». Le pillage, le commerce et le tribut imposé aux villageois ont permis à certains Apaches de s’enrichir. Ces nouveaux riches, anciens nomades guerriers, ont alors trouvé plus confortable de s’installer dans des villages. Mais ils sont devenus à leur tour la proie de prédateurs plus redoutables qu’eux : les Comanches.
Les Comanches, fondateurs d’empire

Contrairement à l’idée selon laquelle les Indiens auraient été décimés par les Européens juste après leur arrivée en Amérique, certains ont au contraire connu, pendant un temps, une remarquable prospérité. C’est le cas des Comanches. Les chevaux et les fusils, volés ou achetés aux Européens, leur ont permis de conquérir un véritable « empire nomade » (Pekka Hämäläinen, L’Empire comanche, 2008). Les Comanches ont prospéré grâce à l’élevage de grands troupeaux de chevaux, la chasse au bison (ils ont commencé le massacre avant que les Européens prennent le relais), le pillage et le commerce (de peaux de bison ou d’esclaves).
Un certain parallèle peut être établi entre les Indiens Comanches du 19e siècle et les peuples mongols du temps de Gengis Khan. Ce sont deux peuples de nomades guerriers, pratiquant l’élevage de chevaux, le commerce, les razzias, le rançonnage, les combats et alliances entre tribus rivales. Chacun a bâti un « empire nomade ». Cela dit, le parallèle a ses limites : il n’y a jamais eu « d’empereur comanche » comme le fut Gengis Khan. Les tribus indiennes n’étaient pas sous la coupe d’une aristocratie dirigée par un chef unique. Elles se regroupaient seulement en confédérations pour combattre leurs ennemis communs.

Le mont Blanc apparaît
Deux heures ont passé… Je lève les yeux de mon écran et je le vois tout à coup. Il est là, derrière la fenêtre : le mont Blanc. Immobile, imposant, silencieux, majestueux. Je le fixe quelques minutes et j’éprouve soudain une étrange impression. J’ai le sentiment qu’il veut me dire quelque chose. Mais je n’arrive pas à savoir quoi…
5 octobre
Joyeux anniversaire ? Non merci
C’est aujourd’hui mon anniversaire. J’ai décidé depuis quelque temps de sauter mon tour et refuser de passer à l’âge supérieur. Hier, j’ai envoyé à ma famille un message sur WhatsApp : « Ayant décidé d’arrêter le temps et donc d’ignorer mes dates d’anniversaire, merci de ne pas m’honorer d’un message demain. Je sais que c’est bien intentionné, mais je préfère que les gens qui m’aiment s’abstiennent. Demain sera un jour comme les autres et je resterai donc bloqué à mon âge actuel. Bon dimanche à tous. »
Ma famille a à peu près respecté les consignes. Pas d’appel ce matin. Par contre, je reçois des messages intempestifs de la Fnac et de Bricorama qui sont visiblement bien informés sur ma vie privée ! « Foutez-moi la paix, les IA »
Allez, fuyons chez les Indiens.
Les Natchez et leur roi Soleil

J’ai quitté les Apaches, les Comanches et autres Indiens des plaines pour me diriger plus à l’est, vers le delta du Mississippi. Ici se sont développées d’autres civilisations indiennes originales : celle des « mound builders » ou « bâtisseurs de monticules ». Dans tout l’est des États-Unis, les populations indiennes ont bâti d’énigmatiques monticules de terre. Jean-Michel Sallman (L’Amérique du Nord. De Bluefish à Sitting Bull, 2022) m’apprend qu’il y en avait des milliers avant que l’érosion, les cultures et les villes modernes les engloutissent. Ceux qui restent ont fait l’objet de fouilles archéologiques. Les archéologues débattent pour savoir la signification de ces monticules. Certains étaient des sépultures (on y a retrouvé des squelettes), d’autres ont servi de promontoires sur lesquels avaient lieu des cérémonies sacrées. Au fond, ce n’est guère différent des pyramides d’Égypte (sépultures) ou des ziggourats de Mésopotamie (lieux de culte).

Parmi ces Indiens « bâtisseurs », il y avait les Natchez, un peuple assez bien connu grâce à la description qu’en ont fait les Français quand ils sont arrivés dans la région. Au départ, les Français ont noué des relations relativement cordiales avec les Natchez. Fait intrigant, ces Indiens ne ressemblaient pas à des « sauvages ». Ils paraissaient même tout à fait civilisés. Comme les Français, ils avaient à leur tête un « Roi-Soleil » : personnage vénéré tel un dieu vivant. Le roi et la reine habitaient dans une demeure construite sur un de ces monticules de terre. Comme le roi de France, le Roi-Soleil Natchez vivait littéralement au-dessus du commun des mortels. Jamais il ne devait mettre le pied à terre : il se déplaçait sur une litière portée par ses domestiques. À sa mort, certains de ses domestiques et de ses proches étaient sacrifiés pour l’accompagner dans l’au-delà (comme les sépultures royales d’Ur). Les nobles natchez qui entouraient le roi s’appelaient eux aussi les « soleils ». Le reste de la population – paysans, artisans et esclaves – était les « puants », nom qui en dit long sur la considération dont ils jouissaient ! (Cela dit, les paysans français étaient alors appelés les « vilains ») Entre les soleils et les puants, certains individus pouvaient tout de même s’élever dans la hiérarchie, notamment s’ils avaient fait preuve de bravoure à la guerre : ils devenaient alors les « honorés » ou « considérés ». Fait étonnant, les soleils ne se mariaient pas entre eux (ce qui aurait été considéré comme un inceste). Ils devaient choisir leur époux ou épouse parmi les gens du peuple !
6 octobre
6 heure. Avant de me mettre au travail et entrer en action, il faut que je m’échauffe les neurones. Cela commence par quelques pages de lecture. Je saisi un livre que j’ai emmené dans mes valises : les œuvres d’Augustin Thierry, qui viennent de paraître (éd. Bouquin). La préface m’apprend qu’avant de se lancer dans l’histoire, A. Thierry a été secrétaire de Saint-Simon puis journaliste. Il était doté d’une mémoire prodigieuse, (il récitait des pages entières de Virgile après les avoir simplement lues une ou deux fois). Ce don lui a lui a servi à compenser son handicap, quant à l’âge de trente ans, il est devenu aveugle…
6 h 30. Quelques pages de lecture et deux café plus tard, me voilà prèt. Je laisse derrière moi les Natchez Direction le nord américain et la région des Grands Lacs. Ici le climat est plus froid et le paysage plus boisé. C’est là que je retrouve les Iroquois.

Le mot « Iroquois » ne désigne pas un peuple, mais une confédération de cinq tribus ou « nations » : les Sénécas, les Mohawks, les Oneidas, les Onondagas et les Cayugas, rejoints en 1722 par une sixième tribu. Les Iroquois vivaient naguère dans de « grandes maisons » en bois (longues de 20 à 60 mètres !) qui pouvaient abriter de six à dix familles (chacune ayant son compartiment à l’intérieur de la maison, voir schéma). Ces grandes maisons appartenaient aux femmes ; les terres alentour leur appartenaient aussi. Chez les Iroquois, seules les femmes s’occupaient des cultures (courges, haricots, maïs, citrouilles, tournesols, etc.) et élevaient des dindons. Les hommes s’occupaient des gros travaux – défrichage des forêts, construction de maisons et de palissades. Ils passaient surtout leur temps à la chasse, à la pêche, à la guerre et à la politique. Cette répartition du travail entre hommes et femmes, on la retrouve également chez les Papous de Nouvelle-Guinée ou en Amazonie. Ce type de sociétés où les femmes cultivent et les hommes chassent n’entre pas dans les cases habituelles : ce ne sont ni des « chasseurs-cueilleurs » ni des « agriculteurs ». Il faudrait plutôt les appeler des sociétés de « chasseurs-guerriers-agricultrices ».
Alors que la société des Natchez ressemblait à une monarchie, celle des Iroquois ressemblait plutôt à une démocratie parlementaire avant l’heure. Chez eux, il n’existait aucune dévotion à l’égard des chefs. Chaque village était dirigé par un conseil d’anciens qui élisaient un chef comparable à un responsable de canton. Il ne commandait personne et n’avait aucun privilège. Ses attributions, et celles du conseil de village, consistaient avant tout à administrer les affaires communes : décider de défricher un nouvel arpent de terre, reconstruire la palissade du village, gérer les conflits de voisinage, etc. Quand une expédition guerrière était entreprise, le conseil de village nommait un chef de guerre, choisi parmi les guerriers expérimentés, qui avait fait ses preuves en tant que meneur d’hommes. Ce chef n’avait d’autre rôle que de diriger les opérations militaires.
Régulièrement, le chef de village, accompagné d’un autre élu, se rendait au conseil de la tribu (une tribu comme celle des Sénécas était composée de plusieurs villages). Enfin, les représentants des cinq tribus participaient au grand conseil : celui de la Confédération iroquoise. C’était l’occasion de festivités. Les tribus s’étaient unies des siècles auparavant avaient décidé de faire alliance, de ne plus se battre entre elles, mais au contraire de s’allier contre leur ennemi commun, les Algonquins (voir schéma). Si les conseils de village ou de nation étaient l’affaire des hommes, les femmes avaient aussi leur mot à dire : ce sont elles qui nommaient les membres des conseils ! Cette organisation politique des Iroquois a inspiré les fondateurs de la nation américaine. Dans son livre Le Monde secret des Gaulois (2024), l’historien Laurent Olivier établit un parallèle entre l’organisation politique des Iroquois et celle des Gaulois.
Si vous voulez en savoir plus sur les Natchez, ne lisez pas Chateaubriand. Ce dernier fut un grand écrivain, mais aussi un fieffé menteur. Son Voyage en Amérique (1827)et sa rencontre avec les Natchez ne relèvent pas de l’autofiction, comme on dit aujourd’hui, mais de la pure mythomanie. Un tissu de mensonges. Il a pris la plupart de ses informations sur les Natchez dans d’autres récits de voyages. Il a d’ailleurs fait la même chose pour son Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). Châteaubriand présente son périple au Moyen-Orient comme une expédition savante à la recherche des ruines antiques. En fait, il traverse la Grèce au pas de charge – treize villes en treize jours ! – sans s’attarder sur les monuments. Son seul but était d’aller rejoindre sa maîtresse, Nathalie de Noailles, qui l’attendait en Espagne. La plupart des détails relatés dans son récit – comme sa découverte des ruines de Sparte – sont copiés dans des livres de voyageurs qui l’ont précédé. Mon guide chez les Natchez est Gilles Havard, Les Natchez. Vie et destin d’un peuple nord-américain (2024), moins littéraire que Chateaubriand, mais plus sérieux…
7 octobre

Quitte à faire des voyages imaginaires, un autre modèle possible est Jim Harrisson. Dans Une odyssée américaine (2008), l’écrivain raconte le voyage à travers l’Amérique de Cliff, un sexagénaire, divorcé, retraité, alcoolique, libidineux (la bouffe, la bière et les jeunes femmes occupent beaucoup de place dans le roman). Cliff entreprend un périple en voiture en Amérique avec une idée en tête : rebaptiser les États américains en leur rendant leurs vieux noms indiens. Ma propre odyssée américaine se fait aussi en voiture, mais entre Auxerre et la Savoie, accompagné de ma chérie, de quelques livres, revues, Wikipédia, Google Maps. C’est assez rapide.
Ce matin, je retraverse l’Amérique de part en part pour me rendre sur la côte ouest. Mon but : la Colombie-Britannique, une province canadienne située sur la côte pacifique. Vous me suivez ? Nous voilà sur le territoire traditionnel des Kwakiutls, Tlingits et autres tribus du coin. Ces Indiens-là sont d’abord connus pour fabriquer ces grands totems de plusieurs mètres de haut plantés devant leur maison. Chaque clan possède son totem (en général un oiseau qui surmonte d’autres animaux).
La cérémonie du Potlach

Une autre particularité de ces Indiens a attiré l’attention des anthropologues : la cérémonie du potlatch. Lors de certaines occasions – le mariage d’un de ses enfants par exemple –, un chef de village conviait tous les gens des environs à participer à une fête de plusieurs jours. Durant ces journées, en plus des repas, les invités se voyaient offrir des cadeaux : des couvertures, des perles, des bijoux. L’hôte dilapidait à cette occasion une grande partie de sa fortune pour montrer combien il était riche ! Cette dépense ostentatoire n’était pas totalement exubérante et désintéressée : les invités, et surtout les chefs des autres villages, étaient désormais ses obligés, ils lui devaient le respect. Les chefs présents devraient un jour lui rendre la pareille s’ils voulaient tenir leur rang. Le potlatch a donné lieu à une foule d’interprétations divergentes chez les ethnologues. Certains y ont vu un mécanisme de subordination (comme le roi qui entretient une cour), d’autres une régulation des richesses, d’autres encore un don réciproque qui sert à nourrir les liens, etc. Et le débat n’est pas clos.
Une chose est sûre : seuls les plus riches pouvaient se permettre d’organiser un potlatch. Et c’est là un autre trait remarquable de ces sociétés de la côte ouest. Il y avait des riches et des pauvres, des nobles et des gens du commun, et même des esclaves, dans ces sociétés qui ne pratiquaient ni l’agriculture ni l’élevage et qui, en termes anthropologiques, appartenaient à la catégorie des « chasseurs-cueilleurs ». Mon petit périple chez les Indiens se termine. J’aimerais me rendre plus au sud chez les Indiens de Californie : les Yuroks, les Chumashs et autres cueilleurs de glands qui ont laissé leurs peintures sur les parois. Mais inutile d’entrer dans les détails de chaque population. De ce petit voyage, je retiens plusieurs choses. Les Indiens d’Amérique du Nord ont vécu dans ses sociétés sans État ni écriture jusqu’à une époque récente. En ce sens, ils ont vécu comme au temps de la préhistoire. Or, ces populations indiennes étaient diversifiées. Certaines vivaient de chasse, de cueillette et de pêche, d’autres d’élevage et d’agriculture. Beaucoup pratiquaient le commerce (les Indiens du Mississippi) ; certaines étaient égalitaires (Hopis, Iroquois), d’autres très hiérarchisées (Natchez, Kwaliutls). La plupart de ces sociétés étaient guerrières, mais savaient s’allier à l’occasion en confédérations. Certaines ont bâti des pyramides et construit des empires nomades éphémères. Certaines ont vécu dans de petits villages, d’autres dans de grandes cités. Il en allait ainsi durant la préhistoire.
Mon périples chez les Indiens s’achève provisoirement. Il me suffit à confirmer la vision d’une préhistoire récente. Un préhistoire riche d’un diversité des modes de vie (chasseurs, cueilleurs, pécheurs, guerriers, éleveurs, commerçants), où l’on pu observé des sociétés égalitaires comme celle des Iroquois et d’autres hiérarchisées. Parmis ces dernières certaines sous la coupe d’un roi, (comme les Natchez), d’autres d’un aristocratie de nobles (comme chez les Indiens de la Côte Ouest). Il y a eu des des villages et des villes (celle de Cahokia comptait au moins 20 000 habitants au 12ème siècle). Il y a même eu des empires nomades (comme celui des Comanches).
Non seulement la préhistoire ne s’est pas terminée il y a 5000 ans avec l’invention de l’écriture et de l’Etat, mais les Indiens en offre un visage plus riche et diversifié.



