Une soirée de pop’philosophie très animée…

Tous les ans à Marseille a lieu la semaine de la « pop’philosophie ». Pendant plusieurs jours, des conférenciers se succèdent aux tribunes d’amphis de la ville (au MUCEM, au Muséum, à la bibliothèque de l’Alcazar…) pour disserter de sujets aussi variés que l’art, le rire, la beauté, la connerie ou la complexité.

C’est la troisième fois que je participe à cette accueillante manifestation organisée par Jacques Serrano. Il y a trois ans, je suis intervenu sur le thème « La connerie, moteur de l’histoire », une autre année, j’ai planché sur le sujet du jeu chez les animaux (en compagnie du très sympathique Michel Kreutzer, spécialiste du chant des oiseaux). Cette année, le thème général des rencontres est la complexité, placée sous le haut patronage d’Edgar Morin.

Mais Edgar ne sera pas des nôtres : hier, il m’a appris par SMS et qu’il avait chuté et était donc en convalescence. (Mais l’immortel se relèvera encore une fois !)

Ce mercredi soir, mon rôle sera d’animer une soirée-débat où trois conférenciers vont se succéder à la tribune.

L’histoire : une série de cycles ?

Le premier intervenant est un certain Marc Halévy. Sur le programme, il est présenté comme « physicien et philosophe ». Sa fiche Wikipédia m’apprend qu’il est « expert en noétique » (?) et qu’il a écrit des livres sur la Kabbale, la franc-maçonnerie, et le sens du divin… Voilà qui promet. Ce soir, il se propose de répondre à la question « Où va l’humanité ? » (Rien que ça !)

En début d’intervention, il rappelle son pedigree : il a fait ses études à Polytechnique et est un ancien collaborateur du prix Nobel Ilya Prigogine (voilà qui pose son homme !). Puis il nous expose sa méthodologie : il s’inspire d’Aristote et de ses quatre principes pour penser le monde : unité, intentionnalité, substantialité, logicité. J’ai déjà décroché et le public aussi.

La suite est limpide. En moins d’un quart d’heure, il nous brosse une histoire de l’humanité simplissime : l’histoire du monde suivrait des cycles de 550 ans, tous organisés autour d’un « paradigme dominant ». En gros, il y a eu un paradigme romain (de -150 à 400), puis chrétien (400 à 950), féodal (950 à 1500) et enfin moderne (de 1500 à 2050). Dans le paradigme romain, les humains s’en remettaient aux ancêtres ; durant l’ère chrétienne, le salut est dans l’au-delà ; avec la modernité, le salut est vu dans le progrès.

Cet ère moderne est en train de se terminer. Nous sommes depuis quelques décennies au cœur de cette phase chaotique qui précède une ère nouvelle. Voilà pourquoi aujourd’hui, « c’est le bordel » (dixit).

Nous voilà à l’aube d’une nouvelle ère. Le nouveau paradigme sera celui de la fin du salariat, du règne des robots, de l’autonomie individuelle, de l’écologie. Clap de fin.

C’est à moi de prendre la parole…
Que dire ? L’histoire découpée en cycles de 550 ans a de quoi laisser songeur. Je m’abstiens d’entrer dans une discussion sur une périodisation mais une évidence me saute aux yeux : pourquoi pas 400, 450 ou 500 comme fin de l’ère romaine ? Pourquoi l’an 950 serait-il un tournant et pas 800 lors de la renaissance carolingienne. Je me contente de contester sa période chaotique, dans laquelle nous serions plongés depuis un demi-siècle !

Mais il y a exactement un siècle, en 1925, l’Europe sortait d’une grande guerre, entrait dans une période de crise économique suivie d’une deuxième guerre mondiale. Remontons encore un siècle de plus : en 1825, c’est le début de la révolution industrielle qui déferle sur l’Europe. Durant ces deux derniers siècles, chaque génération a eu le sentiment de vivre des temps radicalement nouveaux (ce qui n’était pas faux).

À chaque génération, on a tenté de penser l’avenir – et on s’est toujours trompé. À la Belle Époque, nul n’avait prévu la Grande Guerre.

Quand elle s’est terminée, on a cru que c’était la dernière, la « der des der ».
Puis est arrivée la Seconde Guerre mondiale. Au lendemain de celle-ci, tout le monde vivait dans la peur et la certitude d’une troisième guerre mondiale – qui, finalement, n’a pas eu lieu. Par ailleurs, je rappelle qu’on ne peut plus penser l’histoire universelle sans intégrer les autres civilisations, et je vois mal comment il fait entrer l’histoire chinoise, musulmane ou américaine dans ses cycles.

Je lui repasse la parole pour sa réponse, que je trouve décevante. Il affirme que ses calculs ont été faits avec rigueur, avec des historiens avec qui il travaille (lesquels ? On ne saura pas), qu’il ne peut pas entrer ici dans les détails de son modèle, mais que celui-ci colle bien avec l’histoire des autres civilisations. Mon œil !

Il est temps de donner la parole à la salle. Un jeune homme barbu prend le micro pour contester l’argument avancé par Marc Halévy selon lequel la Terre ne peut abriter durablement que deux milliards d’humains (on ne sait pas d’où le conférencier tire ce chiffre), puis lui reproche aussi de ne pas avoir prononcé le mot « capitalisme ».

Je ne me souviens plus de la réponse de Marc Halévy. Manifestement, sa pertinence ne m’a pas impressionné. De toute façon, il était temps de conclure et de passer la parole au second conférencier.

Il s’agit de Pablo Jensen, un physicien (un vrai celui-là) spécialiste de la modélisation des systèmes complexes et auteur de livres de vulgarisation. Son exposé pose la question de savoir si on peut modéliser les systèmes sociaux à partir de modèles d’autoorganisation tels que celui formé par les étourneaux en vol. L’exposé s’avère assez technique et les questions qui suivent, venues de la salle, le sont tout autant. Se trouvent dans le public des gens assez calés pour discuter de la physique des spaghetti[1].

Barbara Stiegler

Prise de bec avec Barbara Stiegler

Arrive alors Barbara Stiegler, la troisième intervenante. La philosophe est, paraît-il, très attendue. Un organisateur m’a soufflé à l’oreille : « Beaucoup de gens sont venus pour elle ! » (Je suis déçu, ce n’est pas pour moi.)

Barbara Stiegler est philosophe, autrice de livres sur Friedrich Nietzsche et la biologie. Ça ne suffirait pas à expliquer sa notoriété. Elle est surtout connue en tant qu’intellectuelle engagée au service des Gilets jaunes et de la mobilisation contre la réforme des retraites.

Le titre de sa conférence : « Les philosophes et la haine de la démocratie ». Elle débute son intervention par la lecture du texte de présentation publié dans le programme. « Nous sommes dans une situation paradoxale : partout et en tout temps, nous nous proclamons tous démocrates. Mais si on s’arrête un instant pour réfléchir au sens de ce mot, le scepticisme soudain nous envahit. Le peuple serait-il vraiment au pouvoir ? Le pays n’est-il pas trop grand ? Les passions de la foule, trop dangereuses ? Les questions du monde, trop complexes ? Le peuple n’est-il pas le plus dangereux des tyrans ?

Toutes nos traditions de pensée, venues de Platon – adversaire résolu de la démocratie – et d’Aristote, qui ne croyait qu’au régime mixte pour conjurer la domination des pauvres, jusqu’aux tenants libéraux du gouvernement représentatif, alimentent nos doutes. Nous restons enfermés dans une authentique névrose, brandissant sans cesse la démocratie comme un étendard, tout en la craignant sourdement comme le plus dangereux des régimes.

Une fois ce diagnostic posé, quel chemin emprunter ensemble ? Faut-il renoncer à la démocratie ou espérer qu’elle advienne ? Cette dernière hypothèse implique une autre condition : celle d’une transformation profonde de la philosophie.
»

Puis elle déroule le propos. Platon était hostile à la démocratie – c’est une évidence. Mais il n’est pas le seul : tous les philosophes appartiennent à la même engeance « démophobique ». Même Jean-Jacques Rousseau, apôtre de la souveraineté populaire, était méfiant et aurait eu une confiance toute relative dans la capacité du peuple à s’autogouverner.

Pour elle, il n’est de vraie démocratie que directe, sans représentant. Mais elle reconnaît toutefois elle-même qu’une telle démocratie n’a pratiquement jamais existé, si ce n’est que dans des épisodes très courts de l’histoire. Le rare exemple d’exercice démocratique a eu lieu à Athènes, sur une courte durée de 200 ans. Il est donc impératif de repenser toute la philosophie politique en donnant au peuple et à la démocratie la place qu’il mérite.

Après les applaudissements nourris, je reprends le micro et lance l’offensive.
– « Vous affirmez que la philosophie s’est trompée pendant 2 500 ans. Dont acte. Mais cela ne donne pas très envie de faire confiance à une nouvelle philosophie qui rebâtirait à partir d’un idéal démocratique et d’un peuple imaginaire dont vous dites vous-même qu’ils n’ont pratiquement jamais existé, si ce n’est à Athènes durant une courte période.

Or, l’exemple d’Athènes est pour le moins discutable : sur 400 000 habitants de la cité-État, seuls quelques milliers participaient aux assemblées. En étaient exclus les femmes (la moitié de la population), les esclaves (environ 200 000), les étrangers, et les jeunes hommes avant leur majorité qui était tardive. »

J’aurais voulu ajouter qu’Athènes était aussi une cité guerrière, qu’une partie des débats dans l’assemblée consistait à définir qui on allait attaquer lors de la prochaine campagne démocratique et comment allait se partager le butin. Pas sûr qu’on ait envie de prendre modèle sur ce peuple.

Barbara Stiegler reprend la parole. Elle n’est pas du genre à se laisser démonter. « Je connais ces critiques. Oui, la démocratie grecque était limitée à un nombre restreint de citoyens. Ce n’est pas en cela qu’elle doit nous inspirer. Ce qui est important dans l’exemple athénien, ce sont les procédures de débat et de délibération qu’ont inventées les Athéniens, qui permettaient à tous les citoyens présents de faire entendre leur voix. »

Elle sort de son sac un livre de Christophe Pébarthe, Athènes, l’autre démocratie. 5e siècle av. J.-C. (2022), qui porte selon elle un regard entièrement neuf sur le fonctionnement de la démocratie athénienne. (J’apprendrai par la suite que l’auteur de ce livre n’est autre que son mari.)

Au moment où je m’apprête à reprendre la parole, une organisatrice vient me souffler à l’oreille qu’il faut quitter l’amphithéâtre dans les minutes qui suivent. La séance est donc levée.

Mais le débat n’est pas tout à fait terminé…

Un peu plus tard, nous nous retrouvons avec les intervenants et organisateurs dans un petit restaurant près du Vieux-Port. Je sens que les hostilités vont reprendre…

Barbara Stiegler est assise en face de moi et nous nous regardons en chiens de faïence. Elle semble très remontée. En attendant les plats, qui tardent à venir, la discussion s’amorce. Qui a lancé le sujet sur Nicolas Sarkozy en prison ? Je ne saurais le dire. Cela réjouit en tout cas tout le monde autour de la table. Sauf que suite à un argument de Barbara (je ne sais plus à propos de quoi), que je conteste une nouvelle fois, elle me foudroie du regard : « Vous êtes vraiment déplaisant ! Je n’ai pas du tout apprécié la façon dont vous avez mené le débat tout à l’heure. Vous n’avez pas été un modérateur. Vous m’avez empêchée d’échanger avec le public. »

Je lui réplique que je n’ai pas été invité à échanger avec elle pour lui servir de faire-valoir. Ce n’est pas comme cela que j’entends mon rôle dans un débat et qu’un philosophe devrait plutôt être ouvert aux critiques.

« Ce n’est pas la critique qui me fait peur, mais le ton sur lequel vous me parlez ! »

Il est vrai que je ne me suis pas montré très diplomate, mais une philosophe du peuple ne devrait pas être effarouchée par les éclats de voix.

Françoise Gaillard, historienne des idées qui préside cette année la semaine de la pop’philosophie, intervient très diplomatiquement pour détourner la discussion sur un autre sujet. Grâce à elle, l’atmosphère se détend un peu…

Ce soir, je ne me suis pas fait une nouvelle amie.



[1] « Ce que les spaghettis révèlent sur l’Univers » (BBC 2025, en ligne)

1 commentaire au sujet de « Une soirée de pop’philosophie très animée… »

  1. Bonjour, merci d’abord pour tous ces articles passionnants ! Je suis un fervent lecteur de votre revue. Ceci étant dit, l’article relatant votre rencontre avec Barbara Stiegler me laisse une impression désagréable… L’étalage de cette querelle d’idées (ou de savoir) jetant le discrédit sur des absents ici ne me semble pas digne d’un humanologue 😉

    Répondre

Laisser un commentaire

Copy link