Travail. Pourquoi il est bon de travailler ?

Ma grand-mère était couturière, métier qu’elle a exercé toute sa vie. À 75 ans, elle s’usait encore les yeux à faire des ourlets de pantalon ou des retouches sur des robes. Vivant à ses côtés, je la regardais souvent travailler ; elle me demandait parfois de l’aide pour enfiler le fil dans le chas de l’aiguille (« Tiens ! Toi qui as de bons yeux. »). Un jour, je devais avoir 12 ou 13 ans, je lui ai demandé : « Tu aimes ton travail ?

 Oui, il faut bien ! Et puis… ça m’occupe l’esprit ».

Cette réponse m’a déconcerté. Comment comprendre ce « Oui, il faut bien ! », qui disait une chose, « j’aime mon travail », et son contraire, « il faut bien travailler ! ». La suite m’a laissé encore plus perplexe (« ça m’occupe l’esprit »). Il y a tant d’autres choses à faire pour s’occuper l’esprit que de coudre des boutons ou faire des ourlets ! Je n’ai compris que bien plus tard que le travail manuel, même répétitif, est aussi un moyen de chasser les mauvaises pensées. « C’est le matériel contre l’existentiel », m’a expliqué un jour une amie, adepte du ménage comme remède à l’angoisse.

Mon père était ouvrier métallurgiste. Le travail manuel lui plaisait. L’usine était un travail pénible mais avec ses charmes : l’atelier, les copains, le bruit et les odeurs des grosses machines qui découpent et tordent, la soudure, la fierté de voir sortir les pièces façonnées au millimètre. Mais à 55 ans, il était usé et aspirait à prendre sa retraite. Par la suite, il a continué à bricoler dans son atelier.

Il y a quelques années, j’ai mené une enquête sur le bonheur et la souffrance au travail 1. Une surprise fut de constater que presque tous ceux à qui je posais la question – enseignant, médecin, informaticien, garagiste, plombier ou comptable – déclaraient aimer leur travail. Presque tous l’avaient d’ailleurs choisi. Même André, boulanger pendant plus de 40 ans, aimait encore se lever à 4 heures du matin pour faire cuire son pain.

Mais tous aussi se plaignaient de quelque chose : parfois de la fatigue, du stress, du manque de reconnaissance ou de l’incompétence des chefs. Cette enseignante adorait le contact avec les enfants mais ne supportait plus ses collègues. Cette infirmière avait perdu sa vocation (aider et soigner) à force de courir d’une chambre à l’autre.

À la question « Pourquoi travaille-t-on ? », la réponse pourrait tenir en trois mots : salaire, statut, satisfaction.

On travaille d’abord parce qu’il faut bien remplir le frigo et avoir un toit sur la tête. Le travail accorde aussi à chacun une place dans la société. Travailler, c’est être utile : endosser un costume social – celui du policier, de l’enseignant, du garagiste, du facteur. Tenir un rang est un bien essentiel pour les animaux sociaux que nous sommes. Enfin, l’implication dans son travail n’existerait pas si on ne cherchait pas à s’y épanouir. Certains aiment le contact humain, soigner des gens, ou trouvent du plaisir à construire, réparer, quand d’autres s’épanouissent à cuisiner, s’occuper d’animaux, etc. J’ai même rencontré des gens qui aiment la comptabilité ! 2

Salaire, statut, satisfaction : chaque bonne raison de travailler a aussi son revers. On travaille pour gagner sa vie, mais souvent les conditions de travail et le revenu ne sont pas à la hauteur. Le travail offre une place dans la société, mais nombre d’emplois, naguère bien considérés, ont perdu de leur prestige. Le « manque de reconnaissance » est devenu un mal universel. Le travail permet d’assouvir ce besoin, très humain, de voir et côtoyer d’autres individus, mais il suffit que les relations s’enveniment avec un collègue ou un supérieur hiérarchique pour que l’on ait envie de tout plaquer. Travailler, c’est enfin l’occasion de se réaliser dans des activités épanouissantes, mais chaque emploi a son lot de tâches ingrates, pénibles et rébarbatives.

Salaire, statut, satisfaction. Quand les étoiles sont alignées, que l’on a le sentiment de vivre de sa passion, un revenu suffisant, un statut gratifiant, des collègues sympathiques, le bonheur au travail est au rendez-vous. Mais il arrive que les choses tournent mal, et c’est alors l’enfer.

La plupart du temps, l’expérience du travail ne se joue pas dans les extrêmes : ni bonheur, ni enfer. De quoi tenir longtemps.

D’où vient la motivation au travail et comment l’entretenir ?

Puisque la motivation au travail dépend de deux grandes catégories de facteurs : les motivations dites « extrinsèques » – le revenu, les conditions de travail, le statut, les relations humaines – et les motivations intrinsèques – le goût pour un travail que l’on juge intéressant –, il est normal que la motivation oscille. Que les moments de plaisirs et de désagréments se succèdent et se superposent.

Voilà pourquoi le travail peut susciter à la fois enthousiasme et dégoût, et la plupart du temps toute une gamme de variations intermédiaires : j’aime mon travail, mais pas les gens avec qui je le fais ou, à l’inverse, j’aime l’ambiance du service ou de l’atelier, mais le métier est peu gratifiant.

« La motivation n’est pas un état stable mais un processus, toujours remis en question », écrivait Claude Lévy-Leboyer dans La Motivation dans l’entreprise (1998). D’où cette leçon essentielle : « la » motivation » au travail n’existe pas. Ce que l’on regroupe sous ce mot est un ensemble composite d’envies, d’aspirations, d’engagements qui se construisent et se défont au fil du temps.

La motivation au travail n’est pas une épice magique : c’est toujours un mélange.

Notes

  1. Pour la rédaction de mon ouvrage Travail, guide de survie, éd. Sciences Humaines, 2017.[]
  2. « Comment peut-on être comptable ? », Sciences Humaines n° 242, 2012.[]

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