
« Fais de ta passion ton métier et tu n’auras plus jamais à travailler de ta vie » (Confucius). La formule est affichée sur une petite pancarte en métal, placée derrière le comptoir de ce restaurant. La patronne me confirme : « Oui, j’aime mon travail et je viens avec plaisir le matin ».
« Faire de sa passion son métier ». Je me suis abstenu de préciser à mon interlocutrice que Confucius n’a jamais dit ni écrit cela. Nulle part vous n’en trouverez trace dans ses Entretiens, seul ouvrage attribué au grand sage. Mais qu’importe, la formule sonne juste. À défaut de l’avoir vraiment dite, Confucius aurait-il pu la penser ? C’est également peu probable : à son époque, celle d’une Chine rurale du 5e siècle avant notre ère, ils étaient peu nombreux à pouvoir choisir leur métier. « La vocation est une idée neuve en Occident », si l’on en croit la philosophe Judith Schlanger 1. L’idée que chacun porte en lui une vocation qu’il doit réaliser est une idée qui date de la fin du 18e siècle et coïncide avec l’avènement des valeurs individualistes et démocratiques. Le choix d’une profession devient alors la question existentielle pour une jeunesse en quête d’avenir. Un siècle auparavant, Blaise Pascal pouvait encore écrire : « La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier, le hasard en dispose. » Vivre de sa passion : il faut donc que les conditions de vie le permettent. Pendant des millénaires, ce ne fut pas le cas pour la grande majorité de la population, dont le destin – esclave ou paysan, mère de famille ou fils de notaire – était tracé à l’avance.
La liberté conquise, reste encore à porter en soi un projet, une envie, une sorte de désir impérieux qui nous pousse vers une activité plutôt que vers une autre. D’où cela peut-il venir ?
« J’ai compris que j’étais faite pour ça. »
Pour certains, la vocation est quelque chose qui naît très tôt. « Quand j’étais gamin dans un petit appartement de Chicago, je voulais être paysan. Pas policier, pas soldat, pas président : paysan. Je rêvais d’enfoncer les mains dans la terre et faire pousser des trucs 2 », écrit Charles Bowen qui finira à regret par devenir universitaire ! Il laissera finalement tout tomber pour vivre en journaliste précaire. La vocation se transmet parfois par la famille. L’essentiel des jeunes qui aspirent à devenir agriculteurs sont des enfants de paysans (le métier continue à susciter des vocations malgré les conditions difficiles). Mais la transmission n’explique pas tout.
À côté des vocations précoces, il existe des vocations tardives, qui se dévoilent à l’âge adulte. C’est le cas de la patronne du café qui a affiché la fausse citation de Confucius derrière son comptoir : « Petite fille, je ne rêvais pas de faire ce métier-là, je l’ai découvert en le faisant. »
Contrairement à une idée reçue, qui voudrait faire de la vocation une inspiration précoce et définitive, nombre de vocations apparaissent ainsi sur le tard, au gré des opportunités et des expériences. Prenons un autre exemple, celui de Laura, qui a trouvé sa voie à la suite d’un échec. Jusqu’à l’âge de 30 ans, elle a poursuivi avec opiniâtreté des études d’anthropologie, espérant trouver un débouché dans ce domaine : ethnologue, muséographe, ou quelque chose dans le genre. Prenant conscience qu’elle n’avait à peu près aucune chance de trouver un emploi, malgré un doctorat, elle s’est résolue à changer de voie. Elle a donc répondu à une annonce déposée par le rectorat de Créteil, qui cherchait à recruter d’urgence des enseignants. Laura s’est retrouvée du jour au lendemain à enseigner le français dans une classe de collège REP (réseaux d’éducation prioritaire). Ce fut la révélation. Laura s’est sentie comme un poisson dans l’eau au milieu de cette horde de petits « sauvageons » bruyants, agités, pas très motivés et pour la plupart en échec. Mais elle les a aimés et s’est fait aimer d’eux. Ce travail n’est pas facile, mais il lui convient parfaitement : « J’ai compris que j’étais faite pour ça », dit-elle.
« Deviens ce que tu es. »
La formule magique de la vocation « devenir ce que tu es » est l’une des expressions supposée du bonheur. Mais comment savoir ce pour quoi on est fait ?
Le philosophe Épictète donne une réponse. À la question d’un de ses disciples, il répond par une autre question : « Comment le taureau, quand s’approche le lion, connaît-il le courage et la force qui sont en lui ? ». Face à l’ennemi, un taureau craintif va fuir, tandis qu’un autre va faire face. Chacun se révèle à lui-même. Ce n’est pas par l’introspection que l’on découvre qui l’on est : les goûts et les dégoûts, les capacités et les limites, les talents et les faiblesses se révèlent dans le feu de l’action. C’est au contact des élèves que Laura a découvert qu’elle était faite pour enseigner.
« Deviens ce que tu es », la maxime porte en elle une certaine vision de l’être humain. Non pas celle d’un individu universel, et ouvert à tous les possibles, mais au contraire, celle d’un individu qui porte en lui des capacités et des talents spécifiques. Reste justement à trouver lesquels.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les vocations ne se focalisent pas sur quelques métiers prestigieux, créatifs ou héroïques. Des gens réalisent leur idéal dans des emplois plus ordinaires : on peut être passionné de pâtisserie, de mécanique moto aussi bien que d’élevage de chèvres 3.
Le dédale des professions
Pour aider les jeunes ou les personnes en réinsertion à trouver leur voie dans le dédale des professions, des tests d’orientation ont été créés. La plupart sont fondés sur l’idée d’une correspondance entre des profils de personnalité et la gamme des métiers 4. L’un des tests les plus anciens et encore utilisé aujourd’hui est celui créé par le psychologue américain John Lewis Holland (1919-2008), une référence en matière d’orientation scolaire et professionnelle. J.-L. Holland a classé les centres intérêts personnels en six grands types, représentés par un hexagone (voir le schéma page 23). 5
Le type R ou « réaliste » (c’est-à-dire « concret » ou « pratique ») désigne l’intérêt pour l’usage d’outils et la fabrication-réparation, le type I ou « investigateur » est animé par la curiosité et l’exploration ; le type A est celui de l’« artiste » (de l’architecte au styliste) ; le type S, « social », aime le contact avec les gens et les relations humaines ; le type E comme « esprit d’entreprise » s’oppose au type C, « conventionnel », qui préfère des tâches d’exécution plus répétitives.
Dans le modèle de J.H. Holland, chacun est supposé avoir des centres d’intérêt stables et qui prédisposent à certains types d’activités. Celui qui a la fibre « sociale » sera porté vers le travail social, la santé ou l’éducation plutôt que vers une profession technique. Celui qui possède l’esprit d’entreprise aura du mal à se plier aux fonctions de simple exécutant. Des études ont testé la validité de ce modèle : elles confirment la stabilité des centres d’intérêt. Valérie, qui est maîtresse d’école après avoir été infirmière, a la « fibre maternelle » : « Je ne me serais jamais vu travailler seule derrière un écran toute la journée. » Inversement, Franck est plutôt du type loup solitaire : il aime les contacts humains « à condition qu’ils ne durent pas trop longtemps » ; les activités physiques n’ont jamais été non plus sa tasse de thé. Son travail de développeur informatique lui convient donc parfaitement.
Trouver chaussure à son pied
L’adéquation entre sa profession et ses aspirations reste pour beaucoup de gens un idéal inaccessible. Le chômage et la rude concurrence qui s’exerce sur certains emplois obligent à se reporter sur un second choix. Entre les deux extrêmes – vivre son métier comme une passion et devoir repousser ses rêves dans un hypothétique futur –, il reste mille et une formes d’ajustement. La bonne nouvelle (qu’attestent les sondages sur le bonheur au travail) est que la plupart des gens finissent par trouver chaussure à leur pied et par s’orienter vers des métiers qui leur conviennent plus ou moins 6. « Fais de ta passion ton métier » : au final, Confucius ne l’a pas dit, mais il n’avait pas tort. •
La révélation de Patti Smith
Patti Smith a été l’égérie de la scène punk. Dans son admirable autobiographie, Just Kids (2010), elle raconte la naissance de sa vocation d’artiste, qui a pris la forme d’une sorte de révélation.
Patti est élevée dans une famille modeste, installée dans une petite ville perdue de Pennsylvanie. Un jour, son père offre à ses enfants une visite du musée des Beaux-Arts de Philadelphie.
Cette sortie exceptionnelle va marquer la fillette à jamais. « J’ai senti une sorte d’identification physique avec les longs et langoureux Modigliani, (…) j’ai été éblouie par la lumière que semblaient dispenser les tableaux impressionnistes. » Mais c’est la salle consacrée à Picasso qui la bouleverse vraiment : « Son assurance brutale m’a coupé le souffle. »
En redescendant les escaliers pour sortir du musée, la petite fille est déjà une autre personne. « Ma mère s’affairait à rassembler mon frère et mes sœurs, qui faisaient des glissades sur le marbre lisse. Je suis certaine que lorsque nous avons descendu le grand escalier, l’un derrière l’autre, j’étais en apparence la même qu’a l’accoutumée : une gamine de 12 ans toute en bras et en jambes qui se traînait derrière les autres. Mais secrètement, je savais que j’avais été transformée, bouleversée par la révélation que les êtres humains créent de l’art et qu’être artiste, c’est voir ce que les autres ne peuvent voir. »
Notes
- Judith Schlanger, La Vocation, Hermann, 2010. [↩]
- Charles Bowen, Une Histoire pas naturelle de l’Amérique, t. I, Orchidée de sang, Albin Michel, 2013. Extrait : « Mes parents, qui avaient échappé à la plus abjecte pauvreté de la vie rurale, n’arrivaient pas à croire à cette ambition démente. » [↩]
- Adélaïde Robault et al., « Ma vie de. Les Français racontent leur vocation », Vie & Cie, 2005.[↩]
- Voir Bernard Tétreau, « L’essor d’une psychologie des intérêts professionnels », Carriérologie, vol. X, n° 1, 2005 (en ligne). [↩]
- Voir Jean Guitard et Michel Huteau, Psychologie de l’orientation, 2e éd., Dunod, 2006. [↩]
- 74 % des Français sont heureux au travail d’après une enquête TNS-Sofres de 2013.[↩]
À lire aussi dans ce dossier
Démotivation. Comment repartir du bon pied ?

