
« Œil pour œil, dent pour dent » (« slip pour slip » et « chewing-gum pour chewing-gum », plaisantait-on avec mon frère quand on était gamins).
J’ai longtemps cru que la « loi du talion », énoncée dans la Bible, était un principe bête et méchant. Pour moi, elle justifiait la vengeance, et donc un cycle de violence sans fin.
Je me trompais.
La loi du talion est en réalité un principe de justice : elle vise à empêcher que chacun se fasse justice lui-même. Dans la Bible, elle fait partie des lois édictées par Dieu, appliquées par les juges — peut-être les Lévites ou les Cohanim (les prêtres). Loin de justifier les représailles en série, elle cherche au contraire à les éviter. Elle impose une règle d’égalité et de proportionnalité, énoncée par un juge, qui condamne un coupable à une sanction équivalente au préjudice subi. Elle vise à clore un conflit entre deux personnes ou deux familles.
Ce principe n’est d’ailleurs pas propre à la Bible : on le retrouve sous des formes voisines dans tout le Moyen-Orient ancien, notamment dans le Code d’Hammourabi en Mésopotamie. Dans toutes les sociétés anciennes, il existait des lois et des institutions chargées de rendre justice. Leur but était de punir les coupables, prévenir les conflits et éviter la vengeance privée.
Qui rendait la justice dans l’Antiquité ?
En Grèce antique ou à Rome, la justice était rendue par des magistrats élus (comme aux États-Unis), ou parfois par un tribunal populaire. On se souvient que c’est l’assemblée des citoyens athéniens qui a condamné à mort Socrate. En Chine impériale, les juges étaient des mandarins, sélectionnés après concours, chargés de faire respecter la loi. Dans l’Islam médiéval, les juges étaient les qadis, des savants spécialistes du droit islamique. En Europe médiévale, chaque seigneur rendait justice sur ses terres. Cette justice, aux mains du plus puissant, pouvait être injuste : si le fils d’un seigneur tuait un paysan ou violait une fille, il était peu probable qu’il soit puni équitablement.
Mais il existait aussi une justice plus indépendante : la justice royale, au-dessus de celle des seigneurs, jouait un rôle de cour d’appel, sorte de juridiction suprême.
L’Église intervenait quant à elle dans les affaires morales ou religieuses (hérésie, adultère, sacrilège), mais aussi familiales (testaments, mariages…).
Le wergeld : une justice compensatoire
Dans certaines sociétés dites « primitives », on trouve une autre forme de justice : le wergeld ou « prix de l’homme ». C’est une compensation financière versée à la victime ou à sa famille par le coupable, en cas de blessure ou de meurtre. Le but est d’éviter la vengeance privée.
Le montant variait selon le statut de la victime.
Par exemple, chez les Wisigoths le meurtre d’un garçon de 10 à 14 ans condamnait le coupable à verser 100 à 140 sous d’or Le meurtre d’un homme adulte était plus cher payé 300 sous. En revanche, si la victime était une fille, le prix de la réparation chutait de moitié
Justice réparatrice chez les peuples premiers
Les anthropologues utilisent aussi le terme wergeld pour désigner des formes de justice par compensation observées chez certains peuples dits « premiers ». En Afrique de l’Est, chez les Nuers (étudiés par E.E. Evans-Pritchard), en cas d’homicide, le coupable doit verser une compensation en têtes de bétail. La négociation se fait publiquement, en présence de médiateurs. Chez les Tiv, une population du centre du Nigeria (étudiée par Laura Bohannan), les réparations — appelées icighan — se font aussi en bétail, mais parfois avec de l’argent, des produits agricoles ou même, autrefois, des esclaves. Le prix à payer est négocié par l’intermédiaire des anciens, réunis en palabre au centre du village. Un repas partagé est censé sceller la réconciliation.
Parfois, la réparation prend la forme d’un mariage : la famille du coupable donne une fille à la famille de la victime. Cela crée une alliance et évite de verser une dot. Il s’agit donc d’une justice collective et réparatrice.
Ces formes de justice peuvent nous sembler injustes aujourd’hui — surtout lorsqu’une personne innocente (comme une sœur ou une fille) est donnée en compensation. Parfois, cette justice est très brutale, comme chez les Aborigènes qui punissent le coupable en lui lançant une salve de lances ou de boomerangs, infligeant de graves blessures, voire la mort.
Mais il ne faut pas oublier que dans les sociétés européennes de l’Ancien Régime, les corporels de, toute sorte: fouet, pilori, supplice de la roue, bûcher, étaient infligé (en public) dans le but dissuasif.
La loi du talion et le wergeld illustrent des formes anciennes de justice, qui sont barbares à nos yeux, mais elles en commun avec la justice moderne une idée essentielle : éviter les vengeances privées et les cycles de violence sans fin. En ce sens la justice est une des plus belles invention humaine.



