
Et si ce n’était ni Rousseau, ni Voltaire, ni même Spinoza qui avait inspiré la Révolution française, mais les Indiens d’Amérique ? Aussi surprenante soit-elle, c’est la thèse défendue avec verve par David Graeber et David Wengrow dans Au commencement était. Une nouvelle histoire de l’humanité (2021), et elle ne manque pas d’arguments… « L’homme est né libre et partout il est dans les chaînes », écrivait Rousseau en préambule de L’Origine des inégalités. Mais d’où lui vient l’idée que l’homme est né libre ? Rousseau a certes créé une « fable » en imaginant un homme primitif vivant seul dans la forêt, mais il s’est aussi inspiré des récits de son époque sur les « sauvages ». Par « sauvages » ou « naturels », on entendait à l’époque Indiens d’Amérique, avec qui les premiers colons, missionnaires et commerçants étaient entrés en contact. Les récits de voyages qui décrivaient ces peuples rencontraient de grands succès. En 1644, le père Jérôme Lallemant, jésuite envoyé en mission au Canada, notait dans ses courriers : « Je ne crois pas qu’il y ait un autre peuple aussi libre sur Terre qu’eux. Ils ne soumettent leur volonté à aucune autorité, quelle qu’elle soit, au point que les pères n’ont point de contrôle sur leurs enfants, ou les chefs sur leurs sujets, sauf s’il leur plaît de leur obéir. »
Si les Européens observaient les Indiens, ces derniers aussi observaient les Européens, et leur regard était souvent très critique. Certains avaient eu l’occasion de venir en France pour apprendre la langue française et servir d’intermédiaires avec les chefs indiens. De retour, certains avaient été choqués que dans un pays si riche, on puisse accepter qu’il y ait des pauvres et des mendiants. Ils ne comprenait pas non plus pourquoi les parents battaient leurs enfants… Nombre d’Indiens se moquaient aussi de la crainte des soldats et des colons à l’égard de leur chef 7.
Le discours d’un « sauvage »
Parmi les chefs indiens, l’un a particulièrement marqué les esprits : Kondiaronk de la tribu des Wendat (Hurons). Invité par le gouverneur à participer à une réception, Kondiaronk, orateur d’exception, s’est lancé dans un discours particulièrement éloquent qui a sidéré l’assistance. Un aristocrate français présent ce jour-là, a retranscrit ce discours dans son Dialogues avec un sauvage (1702) ouvrage qui eut un grand succès en son temps 8. L’Indien y fait part de ses critiques à l’encontre de la religion chrétienne : « Si Dieu avait vraiment voulu se montrer aux hommes, argumente l’Indien, il serait apparu dans plusieurs nations pour démontrer son pouvoir et créer une seule religion. » Or, « il y a cinq ou six cents religions, chacune distincte des autres, et vous les Français, vous croyez que la vôtre est la seule bonne, sainte et vraie ! » Dans les années 1720, une pièce de théâtre, L’Arlequin sauvage, sera tirée de ce livre. Elle met en scène un Indien Wendat qui reproche aux Européens leur cupidité, leur servilité à l’égard de leurs maîtres et dénonce les inégalités révoltantes entre les pauvres et des riches. Le Tout-Paris a vu cette pièce, restée à l’affiche près de vingt ans !
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