Adolescence : l’étrange métamorphose

L’adolescent connaît plusieurs mutations parallèles : physique, sexuelle, affective, intellectuelle, relationnelle. Autant de poussées parfois discordantes qui en font un être étrange… et parfois inquiétant.

«L’adolescent est un être immature, qui n’est pas capable physiquement de déposer son bol dans le lave-vaisselle. » 1. « Mon fils était un garçon de 4 ans qui parlait, marchait, s’habillait et se lavait tout seul (…). À 15 ans, il ne parle plus, ne marche plus, ne se lave plus… »

Ce portrait peu avantageux dressé par des pères débordés et désabusés décrit une réalité : nombreux sont les parents qui observent avec crainte et agacement leur enfant chéri se transformer en un être monstrueux – avachi, ricanant et boutonneux – dont ils ont du mal à comprendre les réactions.

Mutations

Pendant longtemps les spécialistes ont assimilé l’adolescence à une période de « crise ». Aujourd’hui, c’est l’idée de transition ou de métamorphose qui prédomine. Cette métamorphose se manifeste par toute une série de « poussées » parallèles. La taille d’abord : entre 11 et 16 ans, les ados grandissent en moyenne de trente centimètres, avec parfois des pointes de dix centimètres par an (imaginez que vous mesuriez dix centimètres de plus dans un an !). À cela s’ajoute la venue des caractères sexuels secondaires : l’essor de la musculature et l’allongement du sexe qui soucie tant les garçons, la formation des seins qui préoccupe les filles. Ces changements sont associés à une poussée libidinale et aux violents émois qui l’accompagnent. Un matin, on se surprend à regarder les camarades ou les enseignants sous un jour différent. Jusque-là, on regardait surtout leurs visages. Tout à coup, le regard descend le long du corps. Au désir de l’autre s’ajoute celui de devenir soi-même désirable. On voudrait plaire et cacher ses défauts : l’adolescence est aussi l’âge du narcissisme et des complexes associés.

Après la taille et la libido, l’adolescence connaît une autre poussée : celle de l’autonomie. L’adolescent commence à prendre ses distances avec les parents, revendique le droit de sortir le soir. L’enfant est en train de « prendre son envol » (encadré page 107).

L’adolescence, c’est aussi le temps de l’idéalisme, des bandes de copains, des conduites à risques, des passions naissantes et des phases d’apathie (la fameuse « patate de canapé »). C’est parfois le temps des fugues, des grandes découvertes, des bras ballants et des portes qui claquent : des transformations multiples qui en font un monstre déroutant.

Quelles sont les causes de tous ces bouleversements ? Certes, l’adolescence est en partie une classe d’âge liée à des transformations sociologiques propres aux sociétés contemporaines : l’allongement de la scolarité, les modes d’éducation plus permissifs ont joué un grand rôle dans l’avènement de l’adolescence. Énormément de choses ont été écrites sur le sujet. Mais il se pourrait aussi que l’adolescence soit liée à des modifications physiologiques fondamentales. Depuis quelques années, les chercheurs se penchent désormais sur les transformations du cerveau de l’adolescent. Des éthologues étudient l’adolescence des singes ; des anthropologues observent d’autres sociétés ; des historiens se plongent dans le passé pour voir s’il existe un équivalent de l’adolescence occidentale.

Certaines causes biologiques sont évidentes : la brusque croissance de la taille pousse l’adolescent à passer beaucoup de temps la tête dans le frigo pour le vider à une vitesse impressionnante. Les poussées hormonales induisent les transformations psychologiques : désir sexuel et, parallèlement, le désir de séduire. Mais qu’en est-il des transformations de la personnalité, de la prise de risque, de l’anticipation ?

Le cerveau des ados

Récemment, les recherches sur l’évolution du cerveau ont changé la vision que l’on avait de la croissance cérébrale : on avait cru que l’augmentation des neurones et des connexions cérébrales continuait jusqu’à l’âge adulte. Les études de neuro-imagerie menées depuis les années 2000 ont changé la donne.

En fait, la matière grise et blanche du cortex croît à grande vitesse entre 6 et 11-12 ans pour atteindre un pic à l’âge de 12 ans : à cet âge, l’enfant possède un nombre de neurones bien supérieur à celui qu’il aura à l’âge adulte ! Entre-temps, que s’est-il passé ? Il se produit durant l’adolescence une destruction massive de neurones et de synapses ! Mais cela ne veut pas forcément dire que l’adolescent régresse intellectuellement et que cela explique « l’âge bête ». En fait, la destruction cellulaire et synaptique est la marque d’un cerveau qui se développe en se spécialisant. Cette spécialisation est comparable au défrichage d’un jardin. Pour permettre la culture de certaines plantes, il faut éliminer des racines, des mauvaises herbes, couper des branches pour que certaines se développent plus vigoureusement. La phase enfantine est donc celle d’une poussée exubérante de plantes et de racines ; elle est suivie d’une phase d’élimination/spécialisation. Dans le même temps, les axones (les bras des neurones) se renforcent en s’entourant d’une gaine de myéline qui va permettre une transmission plus rapide de l’influx nerveux. Au final, le cerveau aura moins de connexions, mais elles permettront une diffusion plus rapide de l’information.

Une autre transformation majeure a lieu pendant l’adolescence : la frontalisation. On sait que le lobe frontal (situé, comme son nom l’indique, au niveau du front) est responsable des « fonctions exécutives » : planification, anticipation, pensée abstraite. L’épanouissement de cette partie du cortex correspond à l’essor d’une pensée abstraite, du raisonnement, ce que Jean Piaget appelait le stade de la « pensée formelle » survenant à l’adolescence. C’est le moment où l’adolescent devient « idéaliste », qu’il découvre la philosophie, se passionne pour les déductions abstraites, commence à élaborer de « grandes idées ». Un nouveau monde mental s’ouvre à lui. Mais cette partie du cortex est l’une des dernières à se développer. Cette poussée intellectualiste et idéaliste se produit en même temps ou en léger décalage avec une autre poussée venue des centres profonds du cerveau : là où surgissent et se manifestent les émotions sexuelles, l’agressivité et les débordements d’énergie vitale. Les deux poussées s’affrontent : d’un côté, les idées pures, de l’autre, l’appel du corps. D’où ce conflit intérieur entre l’idéalisme et les pulsions charnelles typiques de l’adolescence.

Sous l’emprise des hormones

Faudrait-il donc réduire les transformations psychologiques de l’adolescence à des mutations biologiques ? Il est évident que l’essor de la sexualité est lié à de fortes poussées hormonales, que les modifications des capacités intellectuelles ou de la personnalité sont liées à des transformations cérébrales. Le cerveau étant en phase de réorganisation, cela a sans doute de fortes incidences sur les troubles et les conduites de l’adolescence.

Comment expliquer les « conduites à risque » typiques de l’adolescent ? Le goût des adolescents pour les émotions fortes (les montagnes russes à la fête foraine ou la première cigarette) s’explique, selon Laurence Steinberg, de l’université Temple de Philadelphie, comme une façon de se « mettre en valeur » dans un groupe. Ce pourrait être aussi une façon d’expérimenter l’inconnu. Après tout, le jeune oiseau doit se faire une grande frayeur quand il s’élance pour la première fois de la branche pour s’envoler.

La crise de l’adolescence : une invention moderne ?

Temps des métamorphoses, l’adolescence a été vue par le psychologue Erik Erikson (1902-1994) comme une période de crise : crise existentielle, conflit avec les parents, attrait pour les bandes, les grands engagements idéaux… Pendant cette « crise d’identité », l’adolescent est tiraillé entre deux tendances : il revendique l’affirmation d’une identité personnelle, tout en cherchant à s’identifier à de nouveaux modèles, souvent héroïques…

Des sociologues font remarquer aujourd’hui que les conflits avec les parents semblent moins forts aujourd’hui qu’ils ne l’étaient dans les années 1950-1970, époque de la « révolte des jeunes ». On remarque aussi que les crises identitaires que l’on croyait typiques de l’adolescence tendent à se prolonger avec le temps d’entrée dans la vie adulte, comme la crise du milieu de vie (middle age crisis) ou dans les situations de rupture : divorce, perte d’emploi, etc. Le sociologue François de Singly désigne ces adultes en crise comme des « adulescents ». •

L’appel du large chez l’adolescent babouin

L es babouins d’Afrique de l’Est vivent au sein de petites troupes qui se croisent à la mi-journée lorsque les animaux viennent boire au bord de la rivière. Chaque groupe se tient à distance et s’observe du coin de l’œil. À l’exception de ce jeune babouin adolescent : « Il se tient là, sur le bord de la rivière, complètement fasciné. De nouveaux babouins, tout un tas ! Il s’avance rapidement de cinq pas vers eux, recule de quatre, cherche parmi les membres de sa troupe pourquoi personne d’autre ne semble être fasciné par les étrangers. Après avoir observé pendant une éternité, il traverse la rivière avec précaution, et s’assied tout au bout de l’autre rive, prêt à décamper si un nouveau babouin faisait ne serait-ce que lui lancer un regard 2. »

Dans les jours qui suivent, l’ado babouin va s’enhardir ; on le voit s’approcher du groupe étranger, chercher à nouer des liens avec certains membres, les suivre de loin puis revenir à son groupe. Jusqu’à ce qu’un beau jour, il le quitte définitivement et s’intègre à l’autre. Il a rejoint un groupe d’adoption et va chercher à se reproduire.

Chez les chimpanzés ou les gorilles, ce sont les femelles qui quittent leur groupe d’origine à l’adolescence. Ce phénomène d’exogamie, répandu chez les mammifères sociaux, permet l’évitement de l’inceste.

Chez les primates, le départ de l’adolescent se manifeste donc à la fois par la prise de distance avec son groupe familial et l’attirance pour un autre groupe. Toute ressemblance avec les adolescents humains n’est pas forcément fortuite.

Notes

  1. Pierre Antilogus et Jean-Louis Festjens, Le Guide du toujours jeune père (bien qu’un peu moins quand même). Enfin la vérité sur les ados ! Et c’est pas joli joli…, Michel Lafon, 2010.[]
  2. Robert M. Sapolsky, « The Trouble with Testosterone. And other essays on the biology of the human predicament », Scribner, 1997[]

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