Fantasmes. Envies et terreurs secrètes

Le « plan à trois » serait, paraît-il, un des fantasmes sexuels les plus répandus, tant chez les hommes que chez les femmes (légèrement plus pour les hommes que les femmes). Mais une chose est de fantasmer, une autre est de passer à l’acte. Si un tiers des Français confient en avoir rêvé, seul un sur cinq l’a déjà pratiqué 1. Il est dommage que les enquêtes sur le « triolisme » ne précisent pas quels sont les types de partenaires fantasmés. Car ce n’est pas la même chose pour un homme de rêver d’être dans un lit avec deux femmes et … avec un autre homme. Ce qui peut révéler un penchant homosexuel ou encore un autre fantasme : le candaulisme, qui consiste à s’imaginer témoin ou voyeur des rapports de son partenaire avec une autre personne. Du point de vue féminin aussi, le « plan à trois » est de nature différente selon le sexe des partenaires.

De nombreuses études ont été réalisées sur les fantasmes sexuels 2 depuis les recherches pionnières du baron Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) et son fameux ouvrage Psychopathia sexualis (1886). Le psychiatre autrichien a établi une liste, avec descriptions précises, de ce qui était considéré comme des « perversions », s’écartant des pratiques sexuelles jugées « normales ». Ces études pionnières ont été suivies de nombreuses autres études sur le masochisme, le sadisme, le fétichisme et toutes sortes de paraphilies. Le répertoire est riche car maints « objets » ou sujets 3 peuvent être érotisés : les animaux (zoophilie), les enfants (pédophilie), les morts (nécrophilie), les étoffes ou les chaussures (fétichisme), etc. Il est même des hommes qui font l’amour à leur voiture ! – un cas particulier de « mécanophilie ». D’ordinaire, la fantasmagorie sexuelle se distribue tout de même sur un spectre plus courant.

Le registre fantasmatique habituel d’un homme hétérosexuel se décline sur une gamme stéréotypée 4 : des images de femmes nues et de pénétration. Sur ce schéma de base peuvent se nouer plusieurs autres sous-thèmes : la nudité progressive (le strip-tease), le type de pénétration (vaginale, anale, buccale), le nombre de partenaires et, surtout, la personne désirée. Les fantasmes érotiques ne sont pas dépourvus de tendresse. Mais les spécialistes notent chez les hommes une plus grande dissociation entre le désir sexuel et la tendresse érotique.

Chez les femmes, les fantasmes les plus courants sont plus « romantiques ». La sexualité y est moins découplée de l’amour. Les fantasmes de caresses, de baisers sont plus présents. Les fantasmes féminins portent plus souvent sur le fait d’être possédée que sur le fait de posséder. Les fantasmes de soumission y sont plus présents que ceux de domination.

L’homme « actif et dominant », la femme « passive et soumise », tout cela fleure bon le cliché sexiste. Mais les fantasmes le sont souvent, même s’ils varient selon l’orientation sexuelle de la personne, ses expériences antérieures et les modèles diffusés sur les écrans.

Haines, terreurs, angoisse, manques…

La vie fantasmatique ne se limite pas au domaine de la sexualité. Si, par « fantasme », on entend un petit scénario imaginaire à forte connotation émotionnelle, alors il faut y intégrer les fantasmes de haine, de vengeance, de chute, d’échec, de perte, de gloire ou de puissance. Et même les fantasmes alimentaires.

Le « road rage », qui oppose deux automobilistes après une altercation sur la route, est propice aux « fantasmes de haine ». Insulté et humilié par un conducteur acariâtre et agressif, ce chauffeur va, de retour chez lui, se « refaire la scène » en pensée. Il se donnera cette fois le bon rôle en faisant fuir son agresseur. Les fantasmes de vengeance, nourris de haine, de colère surviennent souvent après une altercation. L’enfant brimé, le salarié humilié, le propriétaire dévalisé, etc., et toutes les victimes en général sont enclines à ces fantasmes vengeurs.

Il est d’autres fantasmes négatifs qui se nourrissent de peur et d’angoisses. Cette mère, effrayée à l’idée qu’il puisse arriver malheur à son enfant, visualise des scènes cauchemardesques ; l’hypocondriaque craint le pire dès qu’il ressent une douleur inconnue et se voit déjà transporté aux soins intensifs, à l’article de la mort. Ces fantasmes négatifs appartiennent à une catégorie plus générale des fantasmes d’autodestruction ou d’anéantissement.

L’intensité des images et leur puissance évocatrice distinguent le fantasme d’une simple rêverie ou d’une angoisse diffuse. La rêverie est vagabonde et flottante ; le fantasme est focalisé et intrusif. Il prend la forme d’images envahissantes et touche à des émotions primaires : la libido, la faim, la peur, la haine. La puissance imaginative de l’humain transforme des pulsions archaïques en scénarios fantasmagoriques. •

Notes

  1. Selon une étude internationale réalisée et publiée en 2020 (source femina.fr).[]
  2. Robert Stoller, L’imagination érotique telle qu’on l’observe, PUF, 1989 ; Ethel S. Person, Voyage au pays des fantasmes, Bayard, 1998 ; Claude Crépault, Les fantasmes, Odile Jacob, 2007.[]
  3. Au sens psychanalytique d’entités sur lesquelles l’amour et le désir peuvent se greffer.[]
  4. Claude Crépault, Les Fantasmes, op.cit. Voir aussi, du même auteur, La sexualité masculine, Odile Jacob, 2013.[]

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