Abduction. La machine à faire des hypothèses

L’abduction, ce mot obscur et disgracieux désigne pourtant un mécanisme fondamental de la pensée humaine. A la base de l’imagination et du raisonnement.

Dans les années 1920, Ernest Hemingway a parié qu’il était capable d’écrire une histoire en six mots. Il a gagné son pari en rendant la copie suivante : « For sale : baby shoes, never worn » (« à vendre : chaussures de bébé, jamais portées »).

« À vendre : chaussures de bébé, jamais portées »

Que s’est-il passé ? Le bébé est peut-être mort-né et les parents ont voulu revendre les chaussures. À moins que le bébé n’ait été enlevé ? Ou peut-être que les chaussures étaient trop petites pour les pieds du nourrisson ? Ou encore que les parents sont subitement ruinés et se sont résolus à vendre tout ce qui n’était pas indispensable.

Passer d’un indice à une hypothèse, d’une donnée à une théorie : voilà ce qu’on appelle faire une « abduction ». C’est un processus mental aussi banal que fondamental. Nous autres humains faisons des abductions du matin au soir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

La plus simple des abductions relève du passage de l’indice à l’idée : j’entends un miaulement et j’en déduis qu’il y a un chat dans les parages. Ainsi, mon esprit fait naître d’une information (un miaulement) une hypothèse sous-jacente (le chat). Ce genre de déduction élémentaire est bien sûr à la portée du premier mammifère venu. Le chat, le chien et la souris dressent aussitôt l’oreille en entendant un miaulement et en déduiront qu’un chat est dans les parages. Mais les humains sont capables de plus. Notre espèce a développé une capacité inédite à produire des scénarios, imaginer des situations, faire des hypothèses de toutes sortes. Si le miaulement du chat persiste, notre curiosité est attisée : la machine à hypothèses se met en branle. D’où vient ce miaulement persistant ? Est-ce le chat du voisin (qui réclame de rentrer), un chat perdu (et comment l’aider ?), un chat blessé, un chat noir (attention : porte-malheur !), et pourquoi pas un imitateur qui joue à imiter les chats ? Nous voilà transportés en pensée vers des situations possibles plus ou moins réalistes, plus ou moins crédibles. Partir d’un fait et, à partir de là, bâtir des hypothèses, échafauder des scénarios : c’est ce que font le scientifique qui forge ses théories, le policier qui mène son enquête ou le rêveur qui laisse son esprit vagabonder d’une idée à l’autre.

L’abduction représente une forme de pensée distincte des formes de raisonnement classique : « l’induction » (passé du particulier au cas général) ou de la « déduction » ou inférence logique (si A alors B).

La méthode du détective et du scientifique

C’est le philosophe et penseur touche à tout Charles Sander Pierce, (1839-1914), (on le considère comme le fondateur de la sémiologie, science des signes) qui a a mis à l’honneur l’abduction. Il a compris que c’est un de moteur de la production des hypothèses scientifiques. Le sémiologue et romancier Umberto Eco décrit l’abduction comme « la méthode du détective ».

La méthode du détective. Un crime a eu lieu  dans un manoir£. La victime a été retrouvée enfermée à clé dans son beau. Que s’est-il passé ? Une fenêtre est entrouverte, le tueur se serait introduit par là ? A moins que s’il s’agissait d’une mise en scène ? Une personne qui vit à l’intérieur de la maison aurait pu commettre le crime, fermer la porte à clé et ouvrir la fenêtre pour faire croire à une intrusion extérieure…

Autant d’hypothèses que l’enquête permettra de confirmer ou non. A moins que d’autres pistes surgissent.

Les scientifiques utilisent l’abduction pour forger leur théorie. Dans les années 1840, les astronomes sont face à une énigme, la planète Uranus découverte 50 ans plus tôt ne suit pas la trajectoire prévue par les lois de Newton. Comment expliquer cette anomalie ? Première hypothèse : les lois de la gravitation de Newton sont fausses à une certaine distance du Soleil. Autre possibilité, un astre invisible perturbe Uranus. C’est l’hypothèse du mathématicien français Urbain Le Verrier imagine la présence d’une huitième planète dans le système solaire.

Il calcul l’orbite probable et la masse de cette planète inconnue et invite les astronomes à vérifier son hypothèse. Le 23 septembre 1846 un astronome allemand pointe son télescope vers la zone exacte du ciel indiquée par Le Verrier et observe un petit point bleu qui ne figure sur aucune carte du ciel : Neptune vient d’être découvert. (cite le cas de mercure)

A l’origine de la découverte, il y a un fait intriguant, il faut pour résoudre l’énigme échauder des théories. Voilà ce que fait le cerveau du détective, du scientifique. C’est aussi ce que nous faisons tous au quotidien quand on a égaré ses clés. C’est ce qui a permis à Hemingway d’écrire un roman en seulement six mots. En faisant surtout appel l’imagination du lecteur.

2 commentaires sur « Abduction. La machine à faire des hypothèses »

  1. Bonjour monsieur Dortier,
    Merci pour vos papiers toujours très intéressants tout en restant distrayants.
    Ce commentaire, juste pour vous signaler une petite coquille qui a échappé à votre sagacité et même à l’IA.
    Monsieur Jourdain prend un a, comme le fameux fleuve.
    Comme quoi l’œil d’un correcteur à la retraite peut surpasser l’intelligence artificielle ?
    Cordialement

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