Haine. Haïr, c’est se punir soi-même

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. » Quelques jours après le 13 novembre 2015, Antoine Leiris a publié une lettre ouverte sur Facebook après la mort de sa femme, tuée lors de l’attentat terroriste au Bataclan. Il a eu ses paroles fortes, bouleversantes. Aussi fortes que des balles.

Les terroristes étaient animés par la haine : issue d’un sentiment d’injustice ou autres ressentiments, dont l’envie de vengeance, entretenue par des groupes extrémistes.

Antoine Leiris, lui, a refusé de se laisser emprisonner dans ce schéma haineux.

Prisonniers de la haine est le titre d’un ouvrage(1) du psychologue américain Aaron Beck, consacré aux « racines cognitives de la violence ». A. Beck est un des pionniers des thérapies cognitives qui accordent un rôle central aux représentations mentales dans les troubles psychologiques et leurs traitements. Son approche de la violence repose sur ce principe : l’agressivité ne naît pas des épreuves elles-mêmes, mais des mauvaises pensées qu’elles engendrent.

Son livre s’ouvre sur une anecdote personnelle. À la fin d’une conférence donnée en librairie, un homme est venu lui parler sur un ton de reproche menaçant : « Vous vous croyez savant ? Vous pensez avoir compris les choses mieux que les autres, mieux que moi ? ! » Eh bien, sachez que VOUS ÊTES UN IMPOSTEUR ! » L’homme avait dit cela avec un rictus de colère et des tremblements dans la voix.

Pourquoi cette haine de la part d’un inconnu ?

Pour A. Beck, cet homme avait sans doute rongé son frein durant des jours. Il ne partageait pas les mêmes idées que l’auteur et vivait cette divergence de vues comme un conflit entre personnes. Ce type avait écrit un livre sur le même sujet, qui n’avait connu aucun succès, alors qu’A. Beck était une célébrité. Pour l’inconnu, la renommée du conférencier était injuste : pourquoi lui et pas moi ?

Ce simple incident contient, selon A. Beck, tous les ingrédients des « racines de la haine ». D’abord la frustration et le ressentiment : l’inconnu estime détenir la vérité et voudrait être reconnu pour cela. Aaron Beck est perçu comme un rival qui a pris sa place légitime : ce qui nourrit sa rancœur, puis déclenche sa haine.

Amertume et ressentiment : le mal de l’amer

L e philosophe allemand Max Scheler a décrit naguère le ressentiment comme « une certaine réaction affective dirigée contre un autre et qui pénètre en profondeur peu à peu au cœur même de la personne  1) ».
L’amertume se manifeste par une « exaspération obscure, grondante, contenue (…) qui engendre petit à petit une longue rumination de haine ou d’animosité (…) grosse d’une infinité d’intentions hostiles. Pour finir, le ressentiment durable conduit à un auto-empoisonnement psychologique qui a des causes et des effets bien déterminés. » Parmi les effets nocifs de l’amertume, il n’y a pas simplement la régression morale et l’animosité à l’égard d’autrui : elle peut conduire à l’altération de sa propre santé. Telle est la conclusion à laquelle est parvenu Carsten Wrosch, professeur au département de psychologie de l’université de Concordia (Canada), qui s’est intéressé aux effets d’émotions négatives, comme l’amertume, la haine et le ressentiment, sur la santé. « Une incessante amertume peut susciter des sentiments généralisés de colère et d’hostilité. Il suffit qu’un individu les ressente suffisamment fort pour que sa santé physique s’en trouve affectée.»
À la différence du regret, qui consiste à se reprocher à soi-même ses échecs, l’amertume, synonyme de rancœur, est dirigée contre autrui. Mais cette rancœur se retourne autant contre soi que contre son ennemi supposé. 

(1) L’Homme du ressentiment [1919], rééd. Bartillat, 2022. Source : C. Wrosch et J Renaud, « Self-Regulation of Bitterness Across the Lifespan », dans Embitterment. Societal, psychological, and clinical perspectives, M. Linden et A. Maercker (dir.), Springer, 2011.

Dans la théorie cognitive d’A. Beck, le ressort profond de la haine serait une « pulsion égocentrique» (réaction universelle et innée) produisant une « pensée primaire » (tout obstacle à mon désir devient un ennemi).

Une logique régressive

Pour A. Beck, les agressions individuelles ou collectives, celles des guerres et des massacres génocidaires reposent sur des bases similaires : une identité blessée qui conduit à réagir par des pensées primaires. Ces pensées sont réductrices et exclusives. Elles scindent le monde en deux pôles opposés : eux et nous, amis et ennemis, le juste et l’injuste, le bien et le mal. Ce sont les racines de la haine : elles transforment une âme blessée en un agresseur violent qui, pensant réparer une injustice, s’en prend à une victime présumée coupable de tous ses maux.

Comment sortir de cette logique régressive ? Par la prise de conscience des schémas mentaux qui, d’une frustration, d’un désaccord ou d’une attaque, basculent en un combat de survie et visent un ennemi à abattre.

D’où cette conclusion plutôt optimiste : c’est en travaillant sur les représentations mentales dès le plus jeune âge qu’on apprendra aux enfants à bannir la haine et la violence.

On aimerait le suivre sur ce beau terrain et croire que toute blessure, réelle ou supposée, puisse, par un effort de l’esprit, se détourner des réactions viscérales de haine. Dans quelle mesure est-ce possible et généralisable ? En tout cas, Antoine Leiris en a donné un bel exemple, empreint d’une profonde humanité. Pourquoi ne faut-il pas maudire ses ennemis ? Parce que la haine ne résout rien. Au contraire : haïr, c’est se punir soi-même. •

(1) Prisonniers de la haine. Les racines de la violence, Masson, 2002.

« Vous n’aurez pas ma haine »

Cette lettre ouverte a été publiée (sur les réseaux sociaux) par Antoine Leiris quelques jours après l’attentat du Bataclan dans lequel sa femme a été tuée.

« Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a faits à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur. Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant, mais répondre à la haine par la colère, ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu. Même joueur joue encore. Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de douze ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès. Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus. » 

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