Esclavage. L’esclavage entre Africains : un tabou historique

Avant l’arrivée des Européens ou des Arabes, l’esclavage était déjà répandu sur tout le continent africain. Les négriers blancs ou arabes ont pu développer leur commerce en allant se fournir en esclaves auprès d’Africains esclavagistes.

Lorsqu’on parle de l’esclavage en Afrique, on songe aussitôt aux traites négrières. On estime à 12 millions le nombre de personnes déportées dans les plantations d’Amérique entre le 16e et le 19e siècle.

La traite atlantique a longtemps occulté un autre type d’esclavage : la traite arabe 1. La capture et le commerce d’esclaves par les Arabes avait débuté en même temps que la conquête musulmane (vers 650 ap. J.-C.) et s’est maintenue durant 13 siècles, concernant 17 millions d’individus. Cet esclavage est longtemps resté un tabou historique.

Mais il est un troisième type d’esclavage, bien plus tabou encore : l’esclavage intra-africain (entre peuples noirs).

Les Européens ont débuté la traite négrière vers l’an 1500 et celle-ci a connu son apogée au 17e siècle sans que les Européens ne pénètrent à l’intérieur de l’Afrique. La colonisation du continent date du 19e siècle, alors que la traite négrière était terminée et l’esclavage déjà aboli. Comment les négriers européens ont-ils donc pu prélever des millions d’esclaves sans pénétrer au cœur des terres africaines ? Tout simplement en demeurant dans les comptoirs établis sur les côtes et en se « ravitaillant » en esclaves auprès de marchands, chefs de guerre et rois esclavagistes africains.

Qui étaient les esclavagistes africains ?
Dès le 15e siècle, les Portugais ayant accosté sur les côtes du territoire Kongo (actuel Angola et République du Congo) ont établi des liens avec les rois locaux et commencé à se fournir en esclaves. Les esclaves étaient des prisonniers de guerre que les dynasties locales échangeaient contre des marchandises européennes, des armes à feu notamment. Très vite, le commerce prit de l’ampleur. Le trafic entre seigneurs locaux et Portugais était si important que le roi du Kongo Nzinga Mvemba, alias Alphonse 1er (il s’était converti au catholicisme) dut écrire au roi du Portugal pour se plaindre de la ponction d’esclaves trop importante sur son territoire. « Chaque jour, les commerçants enlèvent notre peuple (…) Cette corruption et cette dépravation sont si répandues que notre terre est entièrement dépeuplée. »

Cela ne signifie pas qu’il était hostile au principe de l’esclavage, qui se pratiquait alors couramment. Une anecdote révélatrice concerne la reine guerrière Njinga (1583-1663) s’asseyant sur une esclave pour négocier avec le gouverneur du Portugal (voir encadré).

À partir du 18e siècle, au plus fort de la traite, le trafic d’esclaves va contribuer à enrichir considérablement les royaumes côtiers situés sur la « côte des esclaves » (côtes actuelles du Bénin et du Togo). Le grand royaume Ashanti fut « un empire de pillards engraissé par la traite des esclaves », selon Saidiya Hartman, descendante d’esclaves partie enquêter en Afrique sur le sort de ses ancêtres 2.

Pourquoi ce tabou ?
Si l’esclavage arabo-musulman a longtemps été occulté, pour Tidiane N’Diaye, c’est même un « génocide voilé » 3, l’esclavage intra-africain, l’est encore plus. Non pas qu’il n’ait pas existé : tous les royaumes le pratiquaient. Alors pourquoi ne pas en parler ? Cette occultation relève sans doute d’une autocensure, pour ne pas se faire accuser de mettre sur le même plan les traites négrières des Occidentaux et des Arabes et l’esclavage entre Africains. Ainsi, dans Les Mondes de l’esclavage. Une histoire comparée (dirigé par Paulin Ismard, Seuil, 2021), pas une page ne lui est consacrée sur les presque 1 200 que comptent cette véritable « somme » consacrée à l’histoire mondiale de l’esclavage. •

Quand la reine Njinga s’asseyait sur ses servantes

Njinga (1583-1663), reine du royaume de Ndongo et Matamba (actuel Angola), fut une femme d’exception : cheffe de guerre, convertie au catholicisme, esclavagiste, elle possédait aussi un harem mixte d’hommes et de femmes…

En 1622, deux ans avant d’accéder au trône, elle fut envoyée par son frère, le roi Mbamdé, pour négocier avec le gouverneur du Portugal. Ne se voyant pas offrir de siège (il n’était pas dans le protocole de faire asseoir une « nègresse »), la fière Njinga refusa de rester debout ! Elle fit mettre à quatre pattes une de ses servantes et s’assit sur son dos durant toute la négociation (qui dura trois heures). Au moment de quitter les lieux, Njinga repartit avec sa délégation, laissant son esclave sur place. Il n’était pas question pour elle de s’asseoir deux fois sur le même siège ! 

Source : Linda M. Heywood, Njinga. Histoire d’une reine guerrière (1582-1663), La Découverte, 2018.

Notes

  1. Que l’on appelle également traite arabo-musulmane ou « esclavage oriental[]
  2. Saidiya Hartman, Lose your mother. A Journey Along the Atlantic Slave Route, Farrar, Straus and Giroux, 2007 (traduction française à paraître en 2021).[]
  3. Tidiane N’Diaye, Le Génocide voilé, Gallimard, 2008.[]

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