Il y avait une idée étrange qui lui poussait, à coups de bec, à l’intérieur du crâne, comme un poussin qui voudrait naître, une idée qui l’occupait beaucoup, vraiment beaucoup. »
(Crime et Châtiment, Fiodor Dostoïevski)
À quoi passe-t-on plus le clair de son temps au cours d’une vie ? À travailler ? À dormir ? À se divertir, parler, manger ou s’occuper des tâches domestiques ? Non : vous comme moi et comme tous les humains, nous consacrons l’essentiel de notre temps à une activité aussi ordinaire qu’étrange : voyager en pensées. Vous êtes ici ou là, en train de faire ceci ou cela mais votre esprit est ailleurs. Nous pensons en travaillant, en mangeant, sous la douche ou en marchant. Et même en faisant l’amour.
Les humains pensent comme ils respirent. Tout le temps. Même sans y penser…
Sous la douche
La plupart de nos pensées n’ont rien de grandiose. J’entre sous la douche ; après avoir traficoté les robinets pour régler la bonne température (« Bon sang ! Mais pourquoi n’a-t-on pas inventé un système plus simple ? »), je me glisse sous la pluie des gouttes ; le flacon de shampoing est presque vide (« Tiens, il faudra en racheter »). Je me savonne, en baissant les yeux : le spectacle me désole (« JF, tu dois perdre du poids ! »). Je rentre le ventre (la capacité à se duper soi-même est surprenante). Puis je relève la tête et ferme les yeux, le jet d’eau m’inonde d’une douce chaleur. Je suis bien, j’aimerais arrêter le temps ; faire durer. Rester là. Mais cette idée à peine ébauchée, une petite voix intérieure m’interpelle aussitôt : « Attention, tu vas te mettre en retard ». Une petite décharge d’adrénaline me secoue en songeant au travail qui m’attend. Nous sommes mardi, jour du comité de rédaction. Dans ma tête défilent des images : je suis dans la salle de rédaction et des visages sont tournés vers moi. Je vois le sourire de X ; à son côté, il y a Y, ma bête noire du moment. Nouvelle décharge d’adrénaline. Je me vois en train de refaire le débat de l’autre jour qui m’a mis en colère. Je refais le match en pensée, et l’assomme d’arguments décisifs. Son petit sourire narquois m’exaspère. Je secoue la tête pour chasser cette mauvaise pensée.
Dans les minutes qui suivent, tout en m’habillant, en sortant de la maison, en roulant vers le bureau, les pensées vont continuer à défiler. Il sera question de grandes questions théoriques (je rédige en ce moment un article sur la philosophie des sciences) et de questions beaucoup plus concrètes (« N’ai-je pas oublié mon chargeur de téléphone ? »). Je ne sais pourquoi, il me revient aussi en mémoire le film vu hier. Puis ma pensée chemine vers les prochaines élections présidentielles (auxquelles la radio me ramène).
Ces bribes de pensées saisies au vol datent du début des années 2010 : un jour ordinaire du mois d’avril. À cette époque, j’ai commencé à noter mes pensées dans le but de décrire ce que William James appelait le « courant de conscience ».
Qu’est-ce que le « flot de conscience » ?
Le psychologue américain William James (1842-1910) avait nommé « courant de conscience » ce flot incessant d’idées et d’impressions qui défilent dans nos têtes tout le jour durant. On y trouve en vrac souvenirs, anticipations, petits calculs et grands projets, rêveries vagabondes et sombres ruminations. Ce tissu de la pensée ordinaire a, selon W. James, quatre caractéristiques.
1) La conscience est personnelle. Elle est propre à chaque individu, singulière et incommunicable. Cette « conscience intime » donne à chacun le sentiment de vivre dans une bulle. Même si W. James précise que les consciences communiquent entre elles et s’influencent, chacune reste en partie close sur elle-même et nous isole du monde.
2) Les états changent constamment. À l’intérieur de chaque conscience personnelle, la pensée est en mouvement permanent et passe par différents états : W. James compare les pensées à la dynamique de l’oiseau qui prend son envol, se pose sur une branche puis repart aussitôt.
3) Ce mouvement est un flot continu, comme une rivière qui suit son cours. « Voilà pourquoi, note W. James, nous l’appellerons le courant de pensée, de conscience ou de vie subjective. »
4) La conscience est sélective et subjective. Elle se focalise tour à tour sur certains objets au détriment d’autres. Les pensées y sont souvent vagues, globales et imprécises et ne se laisseraient pas décomposer en idées claires et distinctes. D’où la difficulté de l’introspection qui peut saisir les pensées au vol mais a du mal à les expliciter et les transcrire.
Noter le cours de ses pensées est une tâche quasi impossible. Les pensées filent vite ; elles sont volages, éphémères, vagabondes. Sans compter que, comme pour l’observation des particules élémentaires, le fait de vouloir les observer en modifie le cours : tel est le principe d’incertitude de Heisenberg appliqué aux idées.
Il est aussi des pensées trop banales, intimes, mesquines pour oser les avouer ou se les avouer à soi-même. On ne révèle pas facilement ses fantasmes au grand jour (je tiens à ma réputation !). Elles sont inavouables aussi parce qu’elles impliquent des gens proches. Voilà pourquoi, à l’exception près d’auteurs qui assument pleinement d’exposer sans détour leurs pensées intimes, la plupart des écrivains utilisent des personnages de fiction pour dire ce qu’ils pensent vraiment. La vérité est parfois dans la fiction.
Des pensées omniprésentes
Nos pensées forment une faune luxuriante ; un fatras disparate et désordonné. Elles nous transportent vers le passé ou l’avenir, vers le possible ou l’impossible. Elles scindent nos vies en deux : le monde réel – celui des objets, des faits et des gestes, et la « bulle » du monde intérieur, constitué de délires et anticipations de toutes sortes.
Le paradoxe des pensées intimes est d’être à la fois omniprésentes et insaisissables. Omniprésentes : elles nous accompagnent partout. Mais insaisissables : difficiles à décrire parce qu’invisibles et personnelles, instables et souvent inavouables. De plus, leur étude a été rejetée explicitement par les psychologues durant une grande partie du 20e siècle au motif qu’elles seraient trop subjectives pour faire l’objet d’observations rigoureuses ou qu’elles ne seraient qu’une écume superficielle, un épiphénomène sans grand intérêt pour la compréhension de l’esprit humain. Ce n’est qu’après un siècle d’ostracisme que les scientifiques commencent à les décrire et les étudier.
Faute d’un savoir constitué sur le sujet, l’explorateur des pensées intérieures se voit contraint de procéder à son propre inventaire. Pour ma part, mes exercices d’auto-observation m’ont conduit à repérer quelques grands types de pensées intimes. À la rêverie vagabonde, alimentée par nos désirs et nos peurs, succèdent des pensées anticipatrices (tournées vers l’action) : certaines se limitent à des rappels et des alertes (les fameuses « to do list »), d’autres imposent de formuler des scénarios, des hypothèses, des spéculations. Certaines enfin se perdent dans des considérations générales sur le sens de la vie, le spectacle du monde (la politique, le sport, les faits divers), le tout enrichi d’histoires (romans, films) et autres petits potins que l’on se raconte entre amis.
Je l’admets, ce classement est assez subjectif mais suffisamment édifiant : il permet de suggérer quelques pistes pour aborder ces questions plus fondamentales : mais d’où viennent toutes nos pensées ? Et à quoi rime tout ce cinéma 1 ?
Qu’est-ce que la rêverie ?
Commençons par la rêverie. Au sens commun, la rêverie est un rêve éveillé : une forme de pensée flottante qui nous transporte dans le passé (les souvenirs de jours heureux teintés de nostalgie) ou dans quelque lieu enchanté où l’on aspire à se retrouver. Aujourd’hui, je voyage en train, je regarde par la fenêtre et mes pensées défilent. Je songe à celle que je viens de quitter, puis mes pensées me portent vers ma destination, cette ville que je ne connais pas…
Les transports (train, voiture, métro ou vélo) comme les promenades offrent des moments privilégiés pour le vagabondage mental. Avec ses Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau fut l’un des premiers à vouloir décrire son monde intérieur. L’ouvrage est découpé en dix chapitres correspondant à dix promenades consacrées chacune à un thème dominant. On le voit plongé dans ses souvenirs de jeunesse – ainsi celui de Madame de Warens, qui a recueilli le jeune homme dans son domaine des Charmettes et l’a éveillé aux plaisirs de l’esprit… et du corps. Il se remémore un malaise ressenti quelques jours auparavant ; puis ses idées paranoïaques reprennent le dessus. Il évoque un complot universel dont il est victime. Il pense à la vieillesse et au temps qui passe (Rousseau a 64 ans et n’a plus que deux ans à vivre) ; ses promenades le plongent aussi dans des considérations métaphysiques sur sa mort prochaine, qu’il envisage avec philosophie.
Les rêveries de Rousseau sont un bel exercice littéraire mais elles sont trop bien écrites, trop ordonnées, trop auto-justificatrices pour refléter vraiment le cours d’une pensée. On se délecte de cette lecture mais tout cela manque d’authenticité et de sincérité.
Plus tard, d’autres écrivains ont tenté de reconstituer les « rêves éveillés », de personnages fictifs certes, mais qui reflètent bien la réalité humaine. Madame Bovary, bourgeoise de province, mariée trop jeune à un homme médiocre et ennuyeux, rêve d’une autre vie, de la grande ville, de rencontres amoureuses. Elle en devient le prototype de tous les êtres frustrés qui s’inventent une autre vie (« Madame Bovary, c’est moi ! », aurait dit Flaubert). Freud a voulu décrypter le sens secret des rêves mais s’est assez peu intéressé à la rêverie éveillée. Il lui applique le même modèle que pour les rêves. Pour lui, la rêverie diurne a une fonction compensatoire. Le petit garçon qui se sent faible et démuni s’imagine en héros surpuissant. Les poussées de libido suscitent les fantasmes érotiques. La personne qui vient de subir une brimade fomente une revanche dans son for intérieur et se voit en train de rosser son agresseur. La rêverie naît du désir et des frustrations. On rêve tout haut de ce qui nous manque : les gens qui se sentent enfermés rêvent d’évasion, les affamés de nourriture, les orphelins d’un doux cocon familial, les pauvres de devenir riches (et les riches rêvent aujourd’hui d’un retour à la simplicité…). La psychanalyste britannique Ethel S. Person a révisé quelque peu la vision freudienne de la rêverie. Dans son Voyage au pays des fantasmes 2, elle soutient que les rêveries renvoient moins à une fonction cathartique qu’à une puissance motrice et créatrice qui pousse l’individu à prendre sa vie en main : « L’imagination est le principal outil adaptatif de l’humanité. Sans elle, nous ne pourrions ni concevoir que notre inconfort présent ou nos privations actuelles ne sont pas forcément immuables, ni planifier des actes futurs. » Les « rêves d’ailleurs » sont typiques de ces scénarios imaginaires. L’acteur Robert Redford raconte qu’étant adolescent, il rêvait de quitter San Francisco, sa ville natale, cet « endroit plein de cimetières de voitures et de quincailleries » pour partir voyager au loin. La lecture du roman de Jack Kerouac, Sur la route, fut pour lui une révélation. Dès lors, il n’aura de cesse, comme toute une partie de sa génération (la Beat generation), de donner forme à ce rêve.
Angoisses et inquiétudes
Si le mot « rêverie » induit des images plaisantes – paysages enchanteurs, moments de douce sérénité, vies meilleures –, les études menées sur le sujet ont révélé une réalité moins enchantée. Le paysan se lève et s’inquiète du climat : quel temps va-t-il faire ? Les orages, le froid, la sécheresse ne risquent-ils pas de détruire les récoltes ? Cette mère voit ses enfants partir en voiture et se tourmente : et s’il leur arrivait un accident ? Les raisons de se faire peur sont infinies : peur de tomber malade, du chômage ou du déclassement, peur de vieillir, de ne plus être aimé, de se retrouver seul, peur de l’échec…
Ces pensées négatives peuvent se vivre sur un mode mineur, celui de la simple « préoccupation » ou du «souci » (Heidegger en fait la caractéristique essentielle de la pensée ordinaire). Elles peuvent également être vécues comme une profonde angoisse. Chez les déprimés ou les phobiques, les peurs prennent une forme envahissante et obsessionnelle. Ce qui n’est chez l’individu ordinaire qu’une pensée furtive (« Ai-je bien fermé la porte à clé ? ») devient chez le phobique une pensée obsédante, intrusive, comme si la petite mécanique intérieure qui nous lance des rappels s’était déréglée.
Retenons que la rêverie courante se nourrit de deux forces opposées : le désir et la peur. Le désir (je suis fatigué et je rêve de repos ; je suis oppressé et je rêve d’évasion ; je suis seul et je rêve de compagnie, etc.) et la peur (aujourd’hui je vais bien, mais demain ?).
De la rêverie à la réflexion
Les humains ne sont pas que des rêveurs ambulants. Les pensées vagabondes ne constituent qu’un fragment limité du flot de conscience. Une part notable d’entre elles sont tournées vers l’action et la conduite de sa vie. Elles peuvent prendre la forme banale d’une question : « Mais où est passé mon chargeur de téléphone ? » ou « Que faire à manger ce soir ? ». D’autres tournent autour de projets à plus long terme qui exigent planification, formulation d’hypothèses, spéculations et réflexions plus élaborées.
Quand j’étais patron (dirigeant d’une entreprise de presse et d’édition, Sciences Humaines), une partie de mes pensées étaient tournées vers des questions professionnelles. Diriger un magazine, c’est d’abord remplir des pages de sujets divers. J’ai créé ce journal pour cela : lire, apprendre, découvrir, de la préhistoire à la philosophie des sciences, de l’économie contemporaine à la psychologie des bébés. L’étude de l’humain a toujours été ma vocation et ma passion. Choisir un sujet nouveau, l’explorer, raconter par écrit ce que j’ai appris, compris ou découvert : voilà ce qui occupait une grande part de mon temps et de mes pensées (c’est encore le cas aujourd’hui).
Cette activité mentale suppose de faire œuvre d’imagination (voyager en pensée dans l’Empire romain et tenter de comprendre les raisons de sa chute, entrer dans le cerveau d’un djihadiste pour comprendre l’incompréhensible), se casser la tête sur des questions épineuses (l’intelligence est-elle innée ou acquise ? Y a-t-il encore des classes sociales ?), chercher à démêler les méandres conceptuels de la philosophie de l’esprit, etc. Écrire – un article scientifique, un mémoire d’études ou un roman – accapare votre esprit. Tant que le point final du manuscrit n’est pas posé et la copie remise, vous êtes comme « habité ». Au supermarché, dans une file d’attente, en regardant un film ou avant de s’endormir, on se surprend à rédiger des paragraphes, chercher des formules, construire un plan, affûter ses arguments. Bref, on se retrouve enfermé dans sa bulle.
De la charge mentale
Autre affaire que la direction d’une entreprise, en l’occurrence une PME d’une vingtaine de salariés. Mes après-midi y étaient consacrés. Il me fallait oublier le monde des idées pour revêtir le costume du patron de presse : alterner les rendez-vous, les réunions, les mails, les coups de fil, etc.
Diriger une petite entreprise, c’est devoir s’occuper à la fois de questions d’organisation (les ordinateurs en panne, le choix du papier du prochain livre), de questions juridiques (les droits d’auteur), commerciales (l’état des ventes), financières (les coûts salariaux, les campagnes de promotion). Sans parler de la gestion la plus épineuse : le management du « facteur humain », et ses conflits ou problèmes de communication, qui vous torture parfois l’esprit.
La vie mentale de tout manager se présente comme une suite désordonnée de pensées diverses, liées à des sollicitations, et de petits et grands problèmes à résoudre. Elle crée un arrière-fond de préoccupations qui occupent vos journées, vos week-ends et parfois vos nuits. On nomme « charge mentale » cette ébullition permanente.
Si j’avais été enseignant, mes pensées professionnelles auraient été centrées sur la préparation des cours, les copies à corriger, les projets à monter, les tracas (que faire de ces élèves insupportables ?). J’aurais rêvé de grands projets éducatifs en début de carrière et de tout plaquer quelque temps plus tard. Si j’avais été restaurateur, comptable, garagiste, agriculteur, mère au foyer, d’autres sujets de préoccupation m’auraient pareillement tourmenté ou captivé.
Quand j’essaie de faire l’inventaire de mon flot de conscience personnel, je découvre, comme tout un chacun, un fatras désordonné. Mais à force d’observer, noter, analyser ce qui s’y trouve, quelques constantes apparaissent : rêveries vagabondes (douces ou inquiètes tournées vers les désirs et les peurs), anticipations (la liste des tâches à faire) impliquant des hypothèses et des spéculations, bonnes résolutions (souvent reportées sans fin). S’y ajoutent des jugements en tout genre : sur le monde comme il va (ou plutôt ne va pas), des pensées mesquines, ou coquines, des souvenirs nostalgiques et des lendemains glorieux. Il m’arrive aussi de penser à des sujets sans lien direct avec ma vie : un roman en cours de lecture (comment mon héros va-t-il s’en sortir ?) et même, parfois, des considérations plus abstraites sur le sens de la vie.
De ce premier inventaire des pensées ordinaires – rêveries vagabondes, anticipations, jugements et réflexions –, un constat massif émerge : si les pensées intimes semblent déconnectées de la réalité et paraissent nous enfermer dans une « bulle », il n’en reste pas moins que leur contenu est orienté vers le pilotage de nos vies.
Et ce constat nous suggère une piste sérieuse pour comprendre la signification profonde de tout ce cinéma. •
Petits mensonges entre amoureux
Par une chaude soirée de mi-juillet, Jack et Jennifer sont sur la plage et se tiennent par la main. Ils sont tous les deux calmes et silencieux.
Jennifer : « À quoi tu penses ?
Jack : Là, maintenant ?
Jennifer : Oui.
Jack : Juste que ce coucher de soleil est magnifique ; et que c’est si bon de le partager avec toi !
Jennifer (se rapprochant de lui) : Moi, pareil. »
« L’être omniscient » sait qu’au moment précis où Jennifer lui a demandé « À quoi tu penses ? », Jack était en fait en train d’imaginer Barry Bonds (célèbre joueur de baseball) durant le match des Étoiles, qu’il regardait à la télé quand Jennifer lui a proposé une promenade sur la plage. Quand Jennifer l’a interrompu, la partie était dans une phase décisive. Maintenant qu’ils sont sur la plage, Jack voit en imagination Barry Bonds en train de frapper la balle. « L’être omniscient sait que l’esprit de Jack à ce moment précis était totalement absorbé par le match. »
« L’être omniscient » sait aussi qu’au moment où elle a posé la question à Jack, Jennifer avait la gorge nouée par l’inquiétude et la culpabilité. Jack avait-il appris que cet après-midi, elle avait flirté avec le vendeur du supermarché ? Si Jennifer a posé la question « À quoi tu penses ? », c’était en fait pour savoir si Jack était au courant.
Jack n’a pas confié à Jennifer ses vraies pensées à propos du match de baseball et Jennifer n’a rien révélé à Jack de ses vraies préoccupations.
Cet épisode se trouve au début d’un livre de Russell Hurlburt
3, l’un des rares spécialistes des pensées intérieures. Il est destiné à montrer combien il est difficile de saisir les pensées d’autrui : la première raison tient aux petits secrets et cachotteries que chacun entretient dans les relations amoureuses, même les plus sincères.
Penser à … rien
Il arrive souvent, dans un couple, que l’un ou l’une, voyant l’autre, les yeux dans le vide, l’interroge : « À quoi tu penses ? »
La réponse ne se fait pas attendre : « À rien ».
De bonne heure ce matin, M.-C. m’a répondu : « Penser ? Avant le troisième café, ce n’est pas de mon niveau. » Je sais bien qu’elle ment. Un simple mensonge par omission. Dans un couple, il est des non-dits très différents. Les uns cachent des secrets plutôt inavouables : « J’étais en train de penser à ton ami. » D’autres fois, on tait ses pensées parce qu’on les juge simplement sans intérêt pour le conjoint (on n’avoue jamais penser à son travail quand on est tous les deux à la belle étoile). Certaines pensées sont tues parce que trop prosaïques (« Je dois faire le plein d’essence »), insignifiantes (« Ces mouches m’agacent ») ou trop abstraites (« Jésus a-t-il vraiment existé ? D’où vient l’argent des banques centrales ? »).
Il en est aussi des trop vagues, trop diffuses ou instables pour être communicables. On a beau vivre et dormir côte à côte, chacun évolue dans sa bulle.
À la question « À quoi tu penses ? », le plus simple est souvent de répondre : « À rien ». C’est faux, mais bien commode.
Notes
- Voir le dossier « Nos vies intérieures », <I>Sciences Humaines</I> n° 294, juillet 2017.[↩]
- <I>Voyage au pays des fantasmes : du rêve à l'imaginaire,</I> collectif, Bayard, 1998.[↩]
- Russell Hurlburt, Investigating Pristine Inner Experience : Moments of Truth, Cambridge University Press, 2011. [↩]



