Fête des morts. De la Toussaint à Halloween

Il fut un temps où, début novembre, on enfilait son manteau du dimanche pour aller au cimetière. La famille se retrouvait devant la tombe des grands-parents, on posait un pot de chrysanthèmes, on prenait des nouvelles des cousins, puis on rentrait déjeuner. Aujourd’hui, ce sont de petits vampires et des sorcières en herbe qui sonnent à la porte en réclamant des bonbons. Une fête d’aînés, grave et tournée vers les morts, a cédé la place à une fête d’enfants, joyeuse et faussement macabre. Comment est-on passé des chrysanthèmes à la citrouille ?

Halloween, la Toussaint, la fête des morts : trois fêtes se succèdent en trois jours. Ce qui sème la confusion. Que représente chacune ?

Il est normal qu’il y ait une certaine confusion dans les esprits entre ces trois fêtes, c’est qu’elles ont été attachées entre elles. Le 31 octobre, c’est Halloween : des enfants déguisés en sorcières, fantômes ou zombies font la tournée des maisons pour réclamer des friandises. Le 1er novembre, c’est la Toussaint, une fête religieuse, celle de « tous les saints », jour férié en France et dans plusieurs pays catholiques. Le 2 novembre enfin, c’est la fête des morts, la journée où l’on honore ses propres disparus.

Dans les faits, tout s’est mélangé.  Par exemple, Le 1er novembre, jour chômé, les familles vont au cimetière, (alors que la fête des morts est date au lendemain). Cette confusion n’est pas un hasard : ces trois fêtes ont été liées ensemble au fil des siècles. Pour comprendre comment, il faut remonter très loin.

Depuis quand fête-t-on les morts ?

Depuis toujours, ou presque. Dans une multitude de sociétés, il existe un moment de l’année où les vivants rendent visite aux morts – ou, ce qui revient au même, où les morts viennent rendre visite aux vivants. Les Romains avaient deux fêtes pour cela : les Parentalia, en février, où l’on portait des offrandes sur les tombes de famille, et les Lemuria, en mai, où l’on chassait les spectres errants en leur jetant des fèves noires. Les Chinois se rassemblent en famille chaque printemps pour “ nettoyer les tombes” de leurs ancêtres (voir encadré), et les Aztèques consacraient un mois entier à leurs défunts.

Chez les Celtes, la grande nuit des morts s’appelait Samain. Elle marquait la fin des récoltes et l’entrée dans la saison sombre. Ce soir-là, croyait-on, la frontière entre les deux mondes devient poreuse : les esprits pouvaient revenir parmi les vivants.

Partout, la fête des morts repose sur la même conception : les ancêtres ne sont pas tout à fait partis. Il faut les apaiser, se souvenir d’eux et même les nourrir. Dans les sociétés traditionnelles, où l’on naît, vit et meurt au même endroit, ils sont d’ailleurs omniprésents : on porte leur nom, on cultive leurs champs, on habite leur maison. Dans ce monde ancient, « Les vivants sont gouvernés par les morts », disait Auguste Comte.

A quoi correspond la Toussaint ?

La Toussaint fut d’abord une fête… joyeuse. À l’origine, elle célèbre les saints et des martyrs chrétiens. Au début du VIIe siècle, le pape Boniface IV a transformé le Panthéon de Rome en église dédiée à la Vierge et à tous les saints. Le culte des saint prend alors la place des divinités locales: chaque ville, chaque corporation de métier avait alors son dieu protecteur. Les saints prennent leur place : ils jouent le rôle des protecteurs et  leurs reliques sont censées guérir toute sorte de maladies.

En se greffant sur les fêtes païennes des morts, l’Eglise a récupéré en quelque sorte des rites anciens en leur donnant une signification nouvelle. C’est ainsi que Noël fête du solstice d’hiver dans les sociétés agraires a été associée à la naissance du Christ. Pâques qui célèbre sa mort s’est greffée sur la Pâque juive.

Pourquoi la Toussaint à lieu le 1er novembre et la fête des morts le 2, ce qui sème un peu la confusion.

C’est justement le but ! C’est Odilon, le puissant abbé de Cluny, qui a instauré une journée de prière pour tous les défunts, au lendemain de la Toussaint. L’usage s’est répandu dans toute la chrétienté. Il accompagne alors l’essor de la croyance au  purgatoire, un lieu d’attente où les âmes purgent leur âmes de leurs péché. Les prière des vivants sont censées abréger le séjour dans ce lieu intermédiaire entre monde des vivants et des morts   

Les deux fêtes, celle des saints et celle des morts ont donc été accolées par un double tour de passe-passe. Le culte des divinités locales s’est transformé en culte des saints, puis la fête des morts (tout aussi païennes) a été associée à la Toussaint. Il s’agissait encore de christianiser une fête traditionnelle.

A partir de quand la 1er novembre est devenu férier ?

En France, le 1er novembre devient jour férié au moment du Concordat de Napoléon, en 1801. Par la suite,les familles prennent l’habitude d’aller au cimetière le jour férié. Dans les esprits, la Toussaint est devenue la fête des morts et vice-versa. Ce qui donnait lieu d’ailleurs a des discussions dans les foyers,  : “c’est quand la fêtes des morts, le 1er ou le 2 novembre ?. ” C’est le 2, mais on fête le 1er…” Depuis, d’ailleurs, pour l’essentiel de la population, le jour férié est devenu un “acquis social” intangible. Le jour de congé à pris le pas sur la fête religieuse.

Et d’où vient la tradition des chrysanthèmes ?

La tradition date d’un siècle. En 1919, pour le premier anniversaire de l’Armistice, le président Poincaré suggère d’aller fleurir les tombes des soldats tombés au front. Le chrysanthème a un atout : il fleurit à l’automne et résiste aux premières gelées. Le 11 novembre étant tout proche, la fleur a glissé d’une commémoration à l’autre, et elle est devenue la fleur des cimetières. Ironie de l’histoire : en Chine et au Japon, le chrysanthème symbolise au contraire la vie, la longévité et l’immortalité !

D’où vient Halloween ?

Le mot lui-même livre la clé. En vieil anglais, la Toussaint se disait All Hallows’ Day, le « jour de tous les saints ». La veille s’appelait All Hallows’ Eve, contracté au fil du temps à Halloween. Halloween n’est donc rien d’autre que… la veillée de la Toussaint !

En Irlande et en Écosse, cette veillée avait gardé un fort parfum de Samain : c’était la nuit où les esprits rôdent. On y allumait des feux, on se déguisait pour tromper les revenants, on jouait des tours. Au XIXe siècle, des millions d’Irlandais fuient la grande famine et emportent leurs coutumes en Amérique. Là-bas, la fête devient un carnaval d’enfants, avec sa formule rituelle : Trick or treat ! – « Une friandise ou une farce ! ». Chez nous, les petits monstres n’y vont pas par quatre chemins : « Des bonbons ou on te tue ! » Puis, à la fin du XXe siècle, la fête retraverse l’Atlantique dans l’autre sens, portée par les films, les séries et le marketing. Halloween est un amalgame de vieilles traditions européennes, remixées au goût du jour par le soft power américain.

La citrouille et les bonbons, d’où ça vient ?

De la vieille Irlande. Lors de la fête du Samain (ancienne fête des morts, on sculptait de gros navets ou des betteraves en visages grimaçants et on les creusait pour y loger une bougie: il s’agissait de faire fuir les mauvais esprits. Arrivés en Amérique, les colons européens y ont découvert la courge (ainsi que le maïs,  la tomate, la  pomme de terre, le maïs, le tabac, etc). La courge/citrouille, plus grosse, plus tendre et bien plus facile à creuser que le navet. La citrouille lanterne était née.

Les bonbons, eux, descendent des offrandes faites aux morts. Dans bien des cultures, on laisse de la nourriture sur les tombes ou sur la table familiale, comme si les âmes de passage avaient faim. Il en reste toute une pâtisserie funèbre : les ossi di morto (« os de mort ») italiens, les huesos de santo espagnols, ou les niflettes de Provins, petites tartes à la crème offertes aux orphelins à la sortie du cimetière – leur nom viendrait du latin ne flete, « ne pleure pas ».

L’Église a, une fois encore, détourné le rite : plutôt que de laisser les gâteaux aux morts, mieux valait les donner aux pauvres. Au Moyen Âge, dans les îles britanniques, les enfants nécessiteux passaient de maison en maison pour recevoir des soul cakes, des « gâteaux de l’âme », en échange de prières pour les défunts de la famille. Les gâteaux de l’aumône sont devenus des bonbons, pour le plus grand bonheur des confiseurs.

Et les zombies ?

Ce sont les derniers venus. Les fantômes de Samain étaient des âmes errantes ; leurs descendants modernes sont nés au cinéma. Le zombie, mort-vivant venu des croyances haïtiennes, a envahi les écrans dans la seconde moitié du XXe siècle avant de devenir une star des séries télé. Au début des années 2000, des fans de films d’horreur ont eu l’idée de défiler dans les rues, maquillés en cadavres titubants. Ces « zombie walks » ont fait le tour du monde et se sont tout naturellement greffées sur Halloween. Les autres costumes recyclent volontiers ceux de Mardi gras : sorcières et vampires, mais aussi fées, princesses et même des super-héros !

Pourquoi la Toussaint familiale s’est-elle effacée ?

Parce que le monde qui la portait s’est défait. La fête des morts était celle de la maisonnée élargie. Dans les campagnes d’autrefois, on vivait sur plusieurs générations au même endroit. Au cimetière du village, on retrouvait les noms de la famille, ceux des voisins, ceux des alliés. Se rassembler devant la tombe, c’était rappeler qui l’on était et d’où l’on venait. Et pas seulement sur le plan spirituel : les ancêtres avaient laissé un nom, mais aussi une maison et des terres.

Ce monde s’est délité tout au long du XXe siècle. L’exode rural, puis la mobilité professionnelle ont dispersé les familles loin de leurs tombes. Les ancêtres sont devenus des visages inconnus dans de vieux albums photo. Ajouté à cela la crémation , qui a connu un véritable boom ces dernières décennies. Aujourd’hui quand les cendres sont dispersées en forêt, en mer ou au jardin du souvenir, le mort n’a donc plus de « résidence » : plus de tombes à fleurir, plus de rendez-vous annuel. Les enquêtes le confirment, la visite au cimetière de la Toussaint recule. Pour beaucoup d’enfants, la Toussaint, ce sont désormais… les vacances.

Pourquoi Halloween a-t-elle si bien pris ?

Il y a d’abord le marketing : costumiers, confiseurs et grandes surfaces ont vite flairé l’aubaine. Les premières tentatives d’importation, à la fin des années 1990, ont d’ailleurs été accueillies avec méfiance, avant que les enfants, les écoles et les familles ne finissent par adopter la fête.

Mais si la sauce a pris, c’est aussi qu’elle touche une corde sensible. Les psychologues parlent de « peur récréative » pour désigner ce plaisir étrange de se faire peur sans danger, celui que procurent les films d’horreur, les montagnes russes ou les histoires de fantômes. À l’université d’Aarhus, au Danemark, un centre de recherche, le Recreational Fear Lab s’est même spécialisé dans l’étude du phénomène. Halloween offre une manière de jouer avec la mort plutôt que de la pleurer : des morts de pacotille, sans visage et sans nom, qui ne réclament rien d’autre que des bonbons.

Ce n’est pas la première fois qu’une tradition fait des aller-retour entre l’Europe et l’Amérique. Saint Nicolas et son Père Fouettard sont partis en Amérique avec les migrants européens ; ils nous sont revenus sous les traits d’un papy gâteau en manteau rouge. Halloween a suivi le même chemin. Curieusement, on retrouve dans cette fête des enfants quelque chose de la Toussaint des origines : avant d’être soudée à la fête des morts, c’était une fête de lumière et de joie.

 
En Chine, des ancêtres et des fantômes affamés

Les Chinois ont deux fêtes des morts. La plus connue est Qingming, la « fête de la pureté et de la clarté » qui a lieu début avril. C’est le jour du balayage des tombes : on désherbe, on nettoie, on allume de l’encens et on dépose des offrandes, fruits, thé ou alcool offerts aux ancêtres. On peut se demander pourquoi les âmes des défunts ont besoin de manger, mais le fait d’enterrer les morts avec ses  outils, ses armes ou des collations  pour le voyage est un des plus vieux rites de l’humanité.  En Chine brûle aussi des billets de « monnaie de l’au-delà », et désormais on offer aussi des smartphones ou des voitures en papier, pour que les ancêtres ne manquent de rien. Dans la tradition confucéenne, honorer ses ancêtres prolonge le respect dû aux aînés : c’est un devoir filial.

L’autre fête a lieu en plein été. Elle est plus inquiétante. Au milieu du septième mois lunaire, les portes des enfers s’ouvrent et les « fantômes affamés » errent parmi les vivants. Ce sont les morts sans descendance ou sans sépulture, qui n’ont donc personne pour les nourrir. On leur laisse à manger au bord des routes, on évite de sortir la nuit. Une nuit où les esprits reviennent et qu’il faut apaiser avec de la nourriture.

 Mexique : la fête des morts et la « Santa Muerte »

Au Mexique, le Día de Muertos, les 1er et 2 novembre, est l’une des fêtes des morts les plus éclatantes au monde. Elle mêle les rites aztèques au calendrier catholique. On dresse dans les maisons des autels couverts de fleurs orangées, de bougies, de photos, de crânes en sucre et du plat préféré du défunt, et l’on partage le pan de muerto. Dans les cimetières, on veille, on mange, on chante. Ici, la mort se fête en couleurs ; sa figure emblématique, la Catrina, est une élégante squelette coiffée d’un chapeau à plumes.

Il ne faut pas la confondre avec la Santa Muerte, la « Sainte Mort ». C’est un culte populaire, en plein essor depuis le début des années 2000, voué à une « sainte » squelette drapée d’une tunique et armée d’une faux. On la prie toute l’année pour obtenir protection, santé ou argent. L’Église catholique le condamne ; ses fidèles se recrutent surtout dans les milieux populaires.

Dernier clin d’œil : le grand défilé de squelettes qui traverse Mexico chaque automne n’a rien d’ancestral. Il est né en 2016… après qu’un film de James Bond, Spectre, en eut mis un en scène ! Quand la fiction invente la tradition, on n’est plus très loin d’Halloween.

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