Journal de bord. Tikopia, Halloween et le supermarché

Quand j’ai demandé à mon voisin Michael, artisan maçon, s’il aimait son métier, sa réponse a été sans équivoque : « Ah oui, dans le bâtiment, on ne s’ennuie pas. Ce n’est jamais pareil ! » Même chose pour l’humanologie ! À première vue, les jours se ressemblent : levé tôt, lecture, écriture, un peu de marche et retour au bureau. Vu de l’intérieur, c’est une aventure permanente. Un jour en compagnie des Amérindiens, le lendemain en train de scruter les circuits cérébraux, le jour d’après dans la peau d’un moine bouddhiste. Ces voyages d’exploration ne coûtent presque rien : pas de vol à réserver, de lourdes valises à transporter ou de longues marches dans la brousse. Il suffit de quelques livres, une connexion à Internet et un peu d’imagination. Vous voilà embarqué !

Ce matin, cap sur l’océan Pacifique. Direction : la petite île de Tikopia.

Cap sur l’océan Pacifique

Tikopia est minuscule (5 km²) et appartient aux multiples petites îles du Pacifique. Elle doit sa célébrité à l’anthropologue Raymond Firth, qui y a effectué de nombreux séjours entre les années 1920 et les années 1950. Son livre We, the Tikopia (1936) est devenu un classique de l’anthropologie (disponible en ligne).

À quoi ressemble Tikopia ? Grâce à l’application Google Earth, je vais d’Auxerre à Tikopia en moins d’une minute et la survole comme si j’étais à bord d’un petit avion de tourisme.

Les montagnes et un immense lac intérieur couvrent l’essentiel du territoire et laissent très peu de place aux habitations. En zoomant au plus près, je vois les toits des habitations disséminées sur tout le pourtour.

Sur la vieille carte reproduite sur Wikipédia, je vois que les habitations étaient autrefois regroupées dans le Sud-Est. La population comptait alors environ 1 200 habitants répartis en une vingtaine de villages. Tikopia se révèle une aubaine pour un anthropologue : c’est un microcosme coupé du reste du monde. Les traditions anciennes étaient très respectées quand Raymond Firth a commencé ses études. C’était donc un excellent terrain pour comprendre le fonctionnement d’une société tribale.

Les Tikopiens d’alors vivaient essentiellement de pêche et d’agriculture (surtout taro et manioc). Les familles étaient affiliées à l’un des quatre clans présents sur l’île. À la tête de chaque clan se trouvait un chef dont le pouvoir était comparable à celui d’un notable local. Autrement dit, il n’avait pas vraiment de pouvoir de coercition, mais beaucoup de responsabilités (organiser les travaux collectifs, présider les cérémonies, gérer les conflits) ainsi que quelques privilèges (il était exempté des travaux les plus durs, les familles lui offraient des cadeaux). Parmi les quatre chefs de clan, un d’entre eux avait un statut supérieur.

Tout l’intérêt porté par les anthropologues à Tikopia tient en ceci : ce n’est ni une société vraiment égalitaire (le chef et sa famille occupaient un rang supérieur) ni une société structurée en castes séparées, avec nobles et roturiers. Tout le monde possédait un arpent de terre à cultiver et ses zones de pêche.

Si on raisonnait en termes d’étapes de l’évolution sociale, on pourrait situer Tikopia à un stade de chefferie, intermédiaire entre les sociétés sans chef (dites acéphales) et les royaumes ou sociétés étatiques. Aujourd’hui, il n’est plus d’usage d’ordonner les sociétés selon un axe unique, comme si toutes les sociétés devaient passer par les mêmes étapes. Il est plus pertinent d’envisager des trajectoires diversifiées et des convergences éventuelles. Mais ce qui n’empêche pas d’établir des typologies (d’organisation économique, politique, familiale) à partir de cas spécifiques. Et de ce point de vue, Tikopia constitue un bon modèle de référence. Je décide donc d’y consacrer un jour ou deux matinées.

Quelques images.

Halloween frappe à ma porte

L’heure tourne. Après la sieste, l’esprit encore égaré quelque part dans le Pacifique, j’en oublie d’autres obligations urgentes. Aujourd’hui, c’est Halloween. Tout à l’heure, comme chaque année, une petite troupe va frapper à la porte. Des sorcières, zombies, fantômes et autres vampires vont exiger leur dû. « Des bonbons, des bonbons ou on va te tuer ! » (Ils n’y vont pas par quatre chemins, ces petits monstres ! Ce n’est plus « la bourse ou la vie » mais « les bonbons ou la mort »).

Bien sûr, j’opte pour les bonbons.

Tout le monde sait qu’Halloween a été importée des États-Unis voici une vingtaine d’années (à peu près en même temps que le Black Friday). On sait aussi qu’Halloween est comme Noël : une vieille tradition européenne réimplantée aux États-Unis et revenue chez nous transmuée en festivité commerciale. Les enfants vont bientôt arriver et je n’ai rien à distribuer. Je file au supermarché du coin. Dès l’entrée du magasin, des rayons entiers sont couverts de sachets bariolés de bonbons acidulés, sucettes, chocolats, caramels et autres sucreries. En termes de santé publique, c’est un désastre. Pour Haribo, c’est une juteuse affaire. À contrecœur, j’achète trois paquets. Je sais bien que c’est mal de participer à cette gabegie qui alimente un peu plus l’addiction au sucre dont nous sommes les victimes consentantes. Mais que faire d’autre ? Je ne vais pas gâcher la fête !

Samedi 1er novembre

Ce matin, je reprends la direction de Tikopia (toujours en pensée).
Le livre de Raymond Firth We, The Tikopia propose des photos de très mauvaise qualité, mais j’ai besoin de voir à quoi ressemblent ces gens, comment ils sont habillés, dans quel genre de maison ils vivent, où ils cultivent leur terre.

Au fil des lectures, je relève ces éléments :

  • Raymond Firth a décrit la société tikopienne sous toutes ses facettes (économie, famille, politique, religion). Pour lui, il est essentiel de distinguer deux pans de réalité qui se superposent. Il y a les lois et les idéaux auxquels les gens se réfèrent pour agir, il y a ensuite la réalité de leur comportement. Chacun a en tête les règles auxquelles on doit se conformer. Mais la réalité ne se conforme pas au modèle. Tikopia n’est pas un monde parfait. Il s’y commet des vols et des adultères. Il y a des conflits entre communautés à propos de l’occupation des terres et des zones de pêche. Les chefs interviennent comme gardiens de la loi : cette loi s’exprime à travers la religion (comme chez les Aborigènes ou les Hébreux de l’Antiquité). En cas de transgression, les chefs se réunissent et jugent. Pour imposer la loi, les chefs de clan font au besoin appel à leurs hommes de main : les « maru ». Ce sont en général les frères, oncles ou neveux du chef. Ils agissent comme des agents de police.
  • À Tikopia, comme dans la plupart des sociétés dites « primitives », chaque individu est étroitement inséré dans un réseau familial. Deux jeunes gens qui s’aiment ne choisissent pas librement d’aller s’installer dans tel ou tel endroit de l’île pour y fonder une famille. Les mariages étaient arrangés entre familles. Cela dit, Raymond Firth note que les jeunes pouvaient se fréquenter (et même avoir des relations sexuelles) avant que le mariage soit scellé. Autrement dit, le mariage n’était ni libre ni totalement arrangé. Le choix personnel existait donc dans certaines limites : il devait se plier aux règles imposées par les familles.

Avant de se marier, le garçon devait passer par toutes les étapes d’initiation qui transforment un garçon en homme. Par la suite, il se voyait attribuer un arpent de terre sur le territoire de son clan.

Le tatouage comme marque d’appartenance

Séance de tatouage à Tikopia dans les années 30

Lors des cérémonies d’initiation, garçons et filles sont tatoués. Les motifs gravés sur tout le corps ne sont pas purement décoratifs : ils indiquent l’appartenance de l’individu à un clan ainsi que son rang. Le tatouage du chef est le plus élaboré.

Des divinités ancestrale à Jésus

Raymond Firth a décrit dans le détail la religion traditionnelle des Tikopiens. La religion n’est pas simplement une croyance en l’existence de divinités de l’au-delà. Ces divinités, il faut non seulement les célébrer, mais veiller à ne pas les mettre en colère. Elles sont à la fois des protectrices qu’on appelle à l’aide au besoin, mais peuvent aussi exercer leur colère si on transgresse les tabous.

Comme pour le christianisme au Moyen Âge, la religion des Tikopiens organise la plupart des activités : les fêtes calendaires qui scandent le travail de la terre, l’initiation des garçons, les funérailles. Voilà pourquoi le chef de clan est aussi le maître de cérémonie qui préside aux fêtes religieuses.

Les missionnaires chrétiens ont fait leur œuvre. Arrivés sur l’île, ils ont mené un patient travail d’évangélisation. Longtemps, les autochtones ont été rétifs, puis, en 1956, les Tikopiens se sont tous convertis au christianisme en même temps.
Depuis les années 1920, les missionnaires racontaient que Jésus était là pour leur apporter le salut. Mais le message avait du mal à passer. Puis en 1952, l’île a connu des ouragans dévastateurs. Les chefs en sont arrivés à la conclusion que les divinités les avaient abandonnés. Ils se sont alors concertés et ont décidé de tous se convertir. Les anciennes idoles ont été brûlées et les Tikopiens se sont tournés vers le Christ (version anglicane). On peut s’étonner de cette conversion soudaine et massive. Mais souvenons-nous de la conversion de Clovis. Chez les Francs, comme dans la plupart des sociétés anciennes, quand le chef adhère à une religion, tout le monde suit. L’adhésion à un dieu n’est pas qu’une histoire de croyance personnelle (est-ce que Dieu existe ou n’existe pas), mais du soutien que telle ou telle divinité apporte à la communauté.

Retour à Halloween

Pour me réconcilier avec Halloween, je cherche à en savoir un peu plus sur cette fête, curieux mélange de bonbons et de morts-vivants. Un documentaire d’Arte (Les Mystères d’Halloween) et quelques recherches sur Wikipédia me donnent quelques éléments. Halloween remonte à une vieille fête celte datant de plus de 2 000 ans, importée par les Irlandais aux États-Unis au 19ᵉ siècle. Quand il s’agit d’identifier l’origine précise des déguisements, des défilés nocturnes, les choses sont beaucoup moins claires.

Chez les Celtes, il y a plus de 2 000 ans, il existait une fête appelée Samain (en gaélique) qui marquait la fin des récoltes et l’arrivée prochaine de l’hiver. Une légende racontait qu’à ce moment-là, un passage s’ouvrait vers l’autre monde : les esprits pouvaient alors revenir parmi les vivants.

L’Église chrétienne a greffé la fête des saints (la Toussaint) sur d’anciennes fêtes païennes célébrant les ancêtres. En vieil anglais, « All Hallows Day » signifie « le jour de tous les saints » (« hallows » étant un vieux mot pour holy). Le jour précédent était appelé « All Hallows Eve » (eve = veille). Avec le temps et les déformations successives, l’expression est devenue « Halloween ».

Snap-Apple Night (1833), peinture de Daniel Maclise montrant des irlandais en train de célébrer la fête de Samain le 31 octobre.

Au 19ᵉ siècle, des Irlandais ont migré en masse en Amérique pour échapper à la misère. Ils ont amené Halloween dans leurs bagages. Ils ont alors remplacé les navets par la citrouille, une culture traditionnelle que les Indiens avaient transmise aux Européens. La coutume qui consiste à venir frapper aux portes pour demander des bonbons remonterait, elle, à une vieille tradition du Moyen Âge – le souling. En Grande-Bretagne et en Irlande, les pauvres et leurs enfants allaient de maison en maison le jour de la Toussaint pour quémander des « gâteaux de l’âme » (soul cakes) en échange de prières pour les défunts de la famille.

Halloween est donc un amalgame de traditions païennes remixées au goût du jour par le soft power américain.

Reste à comprendre comment cette fête à la fois macabre et joyeuse peut susciter un tel engouement. Si la sauce a si bien pris, c’est parce qu’elle touche à une corde sensible. Les psychologues parlent de « peur récréative » pour désigner ce phénomène particulier qui consiste à se faire peur gratuitement. Les films d’horreur, les sports extrêmes (saut à l’élastique, montagnes russes) et autres histoires de fantômes servent à cela. À l’université d’Aarhus au Danemark, il existe un Recreational Fear Lab (Laboratoire de la peur récréative) qui étudie le phénomène. À l’occasion, il faudra que je creuse un peu cette énigme de la psychologie humaine.

Lundi 3 novembre

Retour à Tikopia

Dans Effondrement (2004), Jared Diamond a consacré un chapitre à Tikopia. Compte tenu de la petitesse de l’île, Tikopia ne pouvait abriter qu’un nombre limité d’habitants (ils étaient 1 200 il y a un siècle). Mais comment faire pour réguler la population en fonction des ressources ? Selon Jared Diamond, les habitants de l’île ont régulé les naissances par différents moyens : un mariage tardif, la contraception et l’avortement (avec plantes abortives). Ils ont aussi éradiqué les cochons qui faisaient concurrence aux humains pour manger les taros et patates douces. Plus choquant : les Tikopiens ont aussi eu recours à l’infanticide.

Personnellement, je doute que l’infanticide ait été un moyen de régulation des naissances décidé à l’échelle du groupe. L’infanticide, c’est à vérifier, concernait surtout les petites filles, comme cela a été pratiqué dans de nombreuses sociétés patriarcales. À Tikopia, la terre appartenait aux pères et se transmettait de père en fils. De même, la pêche était aussi une affaire d’hommes. Autrement dit, pour avoir accès aux produits de la terre et de la mer, il fallait avoir des petits gars. Les filles étaient des bouches à nourrir inutiles. Et s’il y en avait trop, on décidait de les éliminer.

En une journée, je suis passé de l’île de Tikopia au supermarché du coin et à la fête d’Halloween. Pour l’humanologie, tout est bon à penser. « Rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger. »

Une dernière idée me vient à l’esprit avant de quitter Tikopia. Les études de Raymond Firth sont moins connues que les grands classiques de l’anthropologie océanienne : ceux qui concernent les Aborigènes d’Australie1, les Papous de Nouvelle-Guinée2, les habitants des Trobriand3. Ou les habitants des Samoa ou d’Hawaï, qui furent en leur temps présenté comme des partisans de l’amour libre (par Margaret Mead4) ou du farniente (Marshall Shalins). Quant à Marshall Sahlins, il a présenté les Polynésiens comme des gens oisifs qui ne consacraient pas plus de cinq heures par jour au travail (Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976).. À côté de cela, la vie à Tikopia semble beaucoup moins exotique. Leur organisation en clans n’a rien d’original : les Aborigènes d’Australie, les Amérindiens, les Massaïs d’Afrique sont organisés de la même façon. À Tikopia, la parenté joue un rôle déterminant dans l’organisation sociale mais c’est le cas pour la plupart des peuples premiers. Les rituels d’initiation des garçons n’ont rien de typique : on retrouve un schéma similaire en Afrique, en Amérique ou en Australie. Enfin, que la religion des ancêtres soit un des ciments du groupe n’a rien d’exceptionnel non plus.

Mais cette absence d’originalité est peut-être le fait marquant à retenir : que, dans une petite île isolée du Pacifique, sans aucun contact avec les autres populations d’Afrique, d’Amérique ou d’Australie, les gens de Tikopia aient adopté des normes de vie similaires a de quoi faire réfléchir aux forces profondes qui gouvernent les sociétés.


  1. Avec leur mythologie du « temps du rêve » ou leur système de parenté, sont des stars de l’anthropologie Émile Durkheim et Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912, rééd. PuF , 2003), Claude Lévi-Strauss et Les Structures élémentaires de la parenté (1949, rééd. éd. de l’EHESS, 2017). ↩︎
  2. Avec leurs exubérants rites d’initiation, les Papous ont acquis une renommée avec les études de Gregory Bateson ou Maurice Godelier. ↩︎
  3. Leur système d’échange cérémoniel – la Kula –  fut rendue célèbre par Marcel Mauss et Bronislaw Malinowski. ↩︎
  4. Dans Mœurs et sexualité en Océanie (1935, rééd. Pocket, 2001),  Margaret Mead soutient qu’en Polynésie régnait une grande permissivité sexuelle entre jeune gens avant leur mariage. Mais ce constat été vigoureusement contesté par l’anthropologue néo-zélandais Derek Freeman (Margaret Mead and Samoa, 1983). ↩︎

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